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WILLIAM TINDALE.

Notice sommaire sur la vie, les œuvres et le procès de William Tindale, brûlé vif au château de Vilvorde en 1536; précédée d'un aperçu sur les progrès de la réforme en Angleterre sous Henri VIII.

La doctrine des réformateurs du xvic siècle se propagea d'autant plus facilement en Angleterre, qu'un grand nombre des disciples de Wiklef connus sous le nom de Lollards, se trouvaient encore dans ce pays lors de l'apparition des premiers écrits de Luther. Henri VIII, élevé dans le respect de la papauté et alarmé des progrès des idées nouvelles, réfuta les opinions de l'apôtre de la réforme, dans un livre latin dont il fit hommage à Léon X, livre qui lui valut de la part de ce pontife, le titre de défenseur de la foi, porté jusqu'aujourd'hui par ses successeurs. Luther, selon ses habitudes de polémique, répondit avec une violence et une rudesse peu convenables dans une controverse engagée contre un si puissant monarque. Celui-ci ne lui pardonna jamais. Dans la suite, tous les efforts et les soumissions de son adversaire ne purent guérir les blessures qu'il avait faites à l'amourpropre royal, et cette circonstance fut peut-être une des

1 Jean Wiklef ou Wikliffe, prêtre et professeur de l'Université d'Oxford, mort vers la tin du xivc siècle, fut, avec Arnold de Brescia et d'autres novateurs, le précurseur de Luther, qui s'appropria leurs doctrines en leur donnant plus d'extension.

causes qui détournèrent Henri d'adopter la religion nouvelle. Ce prince, doué de grandes qualités, malheureusement balancées par des vices plus grands encore, sembla toute sa vie, flotter irrésolu entre les deux grands partis religieux qui divisaient l'Europe. La fougue de ses passions du moment, son avidité, l'intérêt d'un despotisme presque sans exemple dans les annales de l'histoire, le portaient à exercer ses rigueurs et ses cruautés, tantôt sur les catholiques, tantôt sur les protestants Il agissait suivant les besoins de sa politique, mais toujours contre quiconque osait émettre le moindre doute au sujet d'une autorité toute-puissante, fondée sur la terreur et la pusillanimité de parlements serviles, qui ne montrèrent guère de courage que pour défendre leurs intérêts personnels et qui réduisirent l'Angleterre de cette époque à l'état d'une autocratie pure. Aussi Charles-Quint répétait-il que le roi Henri était le souverain le plus absolu de l'Europe. Et en effet, ce monarque pouvait non-seulement dire comme Louis XIV: l'État c'est moi; mais encore : l'Église c'est moi 2. Il était auteur, et très-fier de son érudition et de ses ouvrages de théologie. Peut-être les poursuites qu'il fit exercer contre Tindale pour avoir fait imprimer la traduction des Écritures, avaient-elles leur source dans sa vanité et dans i sa jalousie d'écrivain, car il fit déclarer cette traduction fautive et présida la commission qui publia une édition de la Bible en langue vulgaire. On connaît assez la dispute publique qu'il soutint contre le malheureux maître d'école Lambert, que les flammes du bûcher furent chargées de

1 Par un raffinement cruel, il envoyait au supplice des catholiques et des protestants enchaînés deux à deux. Ces malheureux se croyant mutuellement souillés par ce contact s'injuriaient jusque sur le bûcher.

2 Après la suppression de révoltes populaires, qu'il réprima d'une main de fer, quelques personnes de la classe moyenne ayant osé lui adresser, dans une humble supplique, de légères plaintes en matière de religion, il répondit un jour : « Nous trouvons fort étrange que vous, » qui n'êtes que des brutes, ayez l'audace de vous ingérer dans nos » affaires. »

convaincre. Pour achever de peindre ce prince, nous dirons enfin que dans son testament, rapporté par Rymer, il ordonne de célébrer un grand nombre de messes et d'anniversaires pour le repos de son âme. Étrange contradiction dans un homme qui avait aboli toutes les fondations de ce genre, instituées par ses ancêtres et les ancêtres de ses sujets.

Henri était toujours le fils chéri et dévoué du saintsiége, lorsqu'il commença à se dégoûter de sa femme Catherine d'Arragon. On connaît les funestes conséquences que son amour pour Anne Boleyn eut quant à l'autorité de la cour de Rome. Le spirituel mais faible Clément VII, tremblant entre Charles V et le roi d'Angleterre, n'osait se prononcer sur le divorce demandé par ce dernier, et tenait ce prince en suspens. Impatienté des obstacles opposés à sa passion et peut-être excité par Anne Boleyn, qui semble avoir penché pour les opinions nouvelles, chose assez croyable, car elle avait été élevée chez la duchesse d'Alençon, soupçonnée elle-même de protestantisme, Henri brisa peu à peu les liens qui l'unissaient à la papauté, lui et son.royaume. Né avec des passions fougueuses, mais qu'il ne chercha jamais à satisfaire que par ses nombreuses unions légitimes (car il n'eut jamais qu'un fils naturel, le duc de Richmond) le roi, poussé par l'amour de la domination, un des principaux traits de son caractère, et outré des délais et des tergiversations du pape, se rendit maître absolu du pouvoir spirituel. Comme il était ferme jusqu'à l'obstination, on ne sait lequel des deux sentiments, de l'amour ou de la jalousie d'une autorité sans bornes, le détermina à cet acte. Il fut puissamment secondé dans ses projets par ses ministres, dont quelques-uns étaient secrètement partisans de la réforme et les autres entièrement dévoués au monarque. La noblesse, qui obtint une partie des dépouilles du clergé, lui était favorable, les chambres étaient à sa dévotion. L'esprit public se montrait généralement assez porté à voir mettre un terme aux abus de l'Église catholique. Bien que l'Angleterre fût depuis un temps immémorial le pays d'où la cour de Rome tirait les plus amples subsides, des plaintes réitérées s'étaient produites depuis longtemps contre les usurpations ecclésiastiques. Des statuts d'Edouard III, même des statuts antérieurs, avaient limité le pouvoir des papes dans le royaume. Comme l'instruction était généralement peu répandue les plaintes n'avaient guère d'écho. Mais au temps de la réforme, par la diffusion des livres imprimés, la discussion des dogmes et des institutions de l'Église fut mise à la portée de tous les esprits, qui déployèrent d'autant plus d'ardeur dans les controverses que ces discussions, très-restreintes jusqu'alors, avaient entre autres le mérite si attrayant de la nouveauté. Les doctrines des réformateurs firent de grands progrès. On en eut bientôt la preuve dans les débats des chambres, lorsque Henri VIII soumit au parlement, convoqué à cet effet, les premiers bills décrétant l'abolition de la suprématie du pape. Non-seulement la discussion fut très-hardie parce qu'il convenait au roi de lui donner ce cararactère, mais, chose remarquable pour l'époque, et qui serait peut-être à peine tolérée aujourd'hui, un membre de la chambre basse, se fondant sur l'excessive variété des opinions théologiques chez diverses nations, et en différents âges; sur les controverses embrouillées des sectes; sur l'impossibilité qu'un homme, encore moins un peuple, pût jamais connaître, ni même examiner les principes et les dogmes de chacune de ces

i Nous no citerons qu'une preuve à l'appui de cette assertion : le cardinal Wolsey ayant fondé une chaire de grec à Oxford, toute l'Université se trouva divisée en deux camps, à cause de cette nouvelle institution. Les écoliers, sous le nom de Grecs et de Troyens, renouvelant les querelles de ces deux peuples anciens, se battaient journellement entre eux. L'étude de la langue grecque dut néanmoins faire des progrès bien rapides, car l'infortunée Jeanne Grey et la reine Elisabeth la connaissaient parfaitement. Ce fait, extrait de Hume, est confirmé par le témoignage d'Érasme, élève d'Oxford, qui dit que nulle part les langues grecque et latine n'étaient mieux enseignées.

sectes; sur l'obscurité et l'indécision qui régnaient nécessairement dans les objets de dispute, concluait de là que, laissant à chacun la liberté de conscience, le plus sage était d'adopter la croyance à un Être suprême et la pratique indispensable du bien moral, pour obtenir les grâces de cet Etre tout-puissant. Que de maux, que d'effusion de sang épargnés à l'humanité, si ces sentiments de haute tolérance avaient été adoptés de tout temps!

Cependant le parlement, heureux de se trouver d'accord avec son maître et de pouvoir lui complaire, sanctionna toutes les mesures qui lui furent proposées. Nous ne pouvons suivre toutes ces réformes dans leurs progrès successifs ; il nous suffira de dire que Henri se fit reconnaître comme chef suprême de l'Église d'Angleterre, et se fit adjuger tous les droits de la cour de Rome, tan,t pour la collation des évêchés, des abbayes, etc., que pour les redevances de toute espèce que cette cour percevait. Bientôt la prodigalité du roi et son avidité le déterminèrent à supprimer les monastères. Leurs terres, les riches reliquaires, les missels couverts d'or et de pierreries lurent vendus, et le produit de ces ventes partagé entre le roi et la noblesse. Pour disposer le peuple à voir ces spoliations d'un œil favorable, on répandit le bruit que la confiscation des biens du clergé enrichirait tellement le souverain, qu'il ne serait plus obligé de lever d'impôts. Il fallait la propagation de cette assertion fallacieuse pour diminuer le mécontentement populaire contre cette mesure, car les couvents faisaient d'immenses charités et affermaient leurs terres à très-bas prix.

Il ne faudrait pas inférer de tout ce qui précède que la religion catholique fût abolie et le culte réformé établi. On se borna à soustraire le pays à la suprématie du pape, pour la transmettre au roi. La messe et presque tous les rites de l'Église catholique furent conservés, ainsi que la plupart des sacrements. Henri VIII devint seul juge des croyances à imposer à son peuple, et malheur à celui qui contrevenait à un des articles de la religion qu'il avait

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