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longue, par une pratique patiente que les populations se familiarisent peu à peu avec le jeu des libres institutions et apprennent à gérer leurs intérêts avec intelligence, mais il serait à la fois injuste et impolitique de désespérer d'elles pour quelques écarts, pour quelques imperfections inhérentes à la nature humaine.

Même quand elles ont un noble mobile, les passions humaines, dit M. Od. Barrot, peuvent s'égarer, mais ce n'est pas une raison pour éteindre le foyer où elles s'allument ; c'en est une, au contraire, pour diriger, pour tempérer les passions, en les faisant passer par le crible salutaire de la pratique habituelle, de la liberté et surtout d'une large et sérieuse participation à la gestion des affaires communales.

Sous prétexte de prévenir les excès, d'empêcher les défaillances, le pouvoir anéantit ainsi les plus nobles sentiments de l'homme, il atteint le principe de la vie morale elle-même, il empêche les passions les plus nobles de se régulariser, de se discipliner, et réduit l'homme à l'état d'automate.

Il ne suffit pas d'inscrire dans la loi que tous les citoyens sont égaux, il faut, peu à peu, faire descendre ce grand principe de la théorie à la pratique. Au moyen de la liberté de la presse, le peuple apprend à penser; il faut aussi qu'il apprenne à agir, et il n'est pas pour cela de meilleure école que l'administration des communes où les diverses classes de la société, par de fréquents contacts, apprennent à s'aimer et à s'estimer mutuellement. Là, on sent la responsabilité qui pèse sur chaque citoyen d'un État libre, on apprécie les difficultés de la tâche imposée aux administrateurs, on devient à la fois plus indulgent, plus bienveillant pour ceux d'entre eux qui se montrent soucieux de remplir leurs devoirs avec conscience, plus sévère pour ceux qui acceptent par vanité et sans souci des intérêts publics la mission de gérer les affaires de leurs concitoyens.

Aux États-Unis, la patrie se fait sentir partout. Elle est

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un objet de sollicitude depuis le village jusqu'à l'Unionentière. L'habitant s'attache à chacun des intérêts de son pays comme aux siens propres. Il se glorifie de la gloire de la nation; dans les succès qu'elle obtient, il croit reconnaître son propre ouvrage et il s'en élève; il se réjouit de la prospérité générale dont il profite. Il a pour sa patrie un sentiment analogue à celui que l'on éprouve pour sa famille, et c'est encore par une sorte d'égoïsme,. qu'il s'intéresse à l'État.,

Avouons que dans nos contrées d'Europe, avec nos idées de pouvoir fort, de centralisation, le sentiment de la patrie est bien moins développé; avouons que l'individualisme, l'égoïsme, puisqu'il faut l'appeler par son nom, joue le plus grand rôle, et qu'on y désapprend peu à peu à remplir ses devoirs envers la patrie pour ne songer qu'à ses intérêts personnels.

Là où le pouvoir central se substitue à l'action communale, l'effort spontané des citoyens s'éteint peu à peu; toute énergie morale disparaît; tout prend des allures officielles, revêt les caractères d'une discipline prétentieuse, plus préoccupée des formes que du fond des choses; toute la vie abonde au cœur, la capitale, siége du gouvernement, attire tout vers son centre, et la province voit peu à peu disparaître toutes les vieilles familles qui y conservaient, entretenaient certaines traditions, imprimaient une direction libérale, mais sensée, aux opinions, et, dans les occasions difficiles, exerçaient autour d'elles une salutaire influence.

Toutes ces familles, dit M. Od. B,arrot, vont s'absorber et se perdre dans le gouffre des capitales, et cela est inévitable. Rien ne les rattache plus à la ville natale. Qu'y feraient-elles? La vie intellectuelle, morale et politique y est éteinte. Un pauvre petit commerce languissant, une colonie de fonctionnaires, voilà, sauf de rares exceptions, ce qui reste à ces villes de province.

C'est là, en effet, un des moindres défauts de la centralisation administrative qui pervertit les caractères et rend les hommes impropres à s'occuper des intérêts publics.

Loin de nous la pensée d'attribuer à nos hommes d'État la criminelle intention d'ouvrir la voie au despotisme, mais nous ne pouvons cependant nous empêcher de faire remarquer que la centralisation administrative y conduit inévitablement; et si, ce qu'à Dieu ne plaise, des circonstances malheureuses appelaient chez nous au pouvoir des ennemis de nos libres institutions, ils trouveraient le peuple, sous un pareil régime, déshabitué de s'occuper des intérêts publics et tout préparé à se courber devant les exigences politiques et administratives d'un pouvoir dictatorial.

C'est là le danger que nous redoutons surtout, et que nous n'hésitons pas à signaler à la sollicitude éclairée de nos hommes d'État, de nos législateurs, à quelque parti qu'ils appartiennent.

H EMU YIAHICIIAL.

DE

LA MORALE

Considérée comme un élément indispensable du bien-être de la société.

Science sans conscience n'est que ruine de l'âme.

Rabelais.

I

Notre but, en traçant ces lignes, est de démontrer que. pour atteindre au bien-être, le développement des facultés morales de l'homme ne lui est pas moins indispensable que la culture de son intelligence', ou, en d'autres termes, que l'absence ou l'incomplet développement de ces facultés, chez la société, lui cause un mal non moins considérable, un retard non moins grand dans les progrès de la civilisation, que le manque d'intelligence ou la culture incomplète des facultés intellectuelles.

Nous nous proposons donc d'exposer, dans les pages qui vont suivre : 1° quels sont les maux engendrés, dans la société, par le manque ou le défaut partiel de culture morale chez ses membres; 2° quel serait pour elle le degré de bien-être matériel compatible avec un état plus avancé de cette culture morale; 3° comment le développement moral de la plupart des êtres humains demeure nul ou incomplet aujourd'hui; 4° comment il serait possible de l'améliorer et de le compléter.

Avant d'aborder cette tâche, et afin d'éviter tout malentendu, nous devons définir ici ce que nous entendons par facultés morales. Nous désignons sous ce nom, tout ce qui porte l'homme, non-seulement à respecter la liberté et la propriété d'autrui, mais encore à user de son courage moral et physique, de son énergie, de son activité, de sa prévoyance, de sa prudence, de sa patience, pour repousser ou écarter toute agression ou toute atteinte à ses propres droits, pour prévenir ou réprimer toute injustice commise envers autrui, comme pouvant menacer aussi ses propres intérêts; enfin, à accroître son bien-être et sa liberté.

Est-il opportun, nous dira-t-on peut-être, de s'élever aujourd'hui seulement contre l'incomplet développement des facultés morales de l'homme, quand il est avéré que ce développement marche de pair avec celui de l'intelligence, et que l'humanité, prise dans son ensemble, vaut mieux actuellement qu'autrefois?

Oui! répondrons-nous, il est opportun de signaler à la société, l'incomplet développement de ses facultés morales et les maux innombrables qui en résultent pour elle, car ces maux ne semblent pas près de décroître, et quoique l'on puisse affirmer, avec raison, que, depuis l'antiquité et le moyen âge, les mœurs se sont considérablement adoucies, il faut convenir cependant que le progrès n'est pas absolu, en ce que bien souvent la violence a été remplacée par la ruse; les massacres et les exterminations en masse, les incendies, le viol, le pillage et le sac des villes, le ravage des campagnes, la réduction en esclavage des vaincus, ont été remplacés par l'empoisonnement partiel des populations au moyen de denrées frelatées, par la spoliation des fortunes au moyen de menées frauduleuses, par l'asservissement du pauvre au riche, de l'ignorant à l'intelligent, au moyen de mesures légales ayant pour sanction la force publique dont disposent ces riches et ces

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