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caire et de ses compagnons d'armes, la renonciation de Chlovis aux dieux de ses pères ne dut pas avoir leur approbation. Toutefois la portée politique de cet acte, n'était probablement pas comprise par ces hommes étrangers aux ruses de la civilisation romaine; ils ne voyaient pas sans doute ce qu'il y avait d'habileté à s'emparer du chef des Francs pour en faire le roi des Gallo-Romains. Les conséquences sur lesquelles comptaient les auteurs de cette manœuvre ne devaient se produire que plus tard et successivement.

Si Ragnacaire, ou quelque autre des princes chevelus qui étaient restés fidèles à la patrie, avait eu assez de force et d'audace pour s'emparer des rênes du gouvernement, tout en laissant Chlovis régner dans les provinces conquises, il aurait épargné aux populations germaines de la Gaule septentrionale le malheur d'être réunies aux populations celtiques de la Gaule romaine. Mais Chlovis avait besoin de cette union des deux peuples pour se maintenir. Les guerriers francs qui l'entouraient, et qu'il avait conduits à la conquête, n'étaient pas assez nombreux pour assurer sa domination sur un territoire aussi étendu. Ils s'étaient d'ailleurs, pour la plupart, transformés en seigneurs fonciers, en prenant tout ce qui leur convenait de terres et de maisons. Le roi devait incessamment recruter de nouveaux compagnons d'armes prêts à lui consacrer leur vie et leur foi, et auxquels il promettait de les conduire à la fortune.

On comprend sans peine que Chlovis dut trouver dans cette espèce d'hommes des instruments parfaits pour saper la liberté primitive des Francs et pour agrandir la puissance royale. Il avait déjà mis leur dévouement à l'épreuve, en les conduisant contre leurs compatriotes les Tongrois. Ce premier coup porté à l'indépendance des tribus franques fut bientôt suivi d'opérations plus décisives. S'inspirant des idées de centralisation et d'unité des pouvoirs, qu'il avait puisées chez les Gallo-Romains, Chlovis voulut être seul roi et seul prince de la race mérovingienne. Pour atteindre ce but politique, il n'hésita point à tremper ses mains dans le sang des membres de sa famille, les princes criniti. Le premier sacrifié fut Sighebert, roi des Ripuaires, qu'une blessure reçue à Tolbiac avait rendu boiteux. Chlovis dit à son fils : « Voilà que ton père est vieux et qu'il boite de son pied malade; s'il venait à mourir, son royaume t'appartiendrait de droit ainsi que notre amitié. » Cette insinuation fut comprise, et Clodéric, fils de Sighebert, ne craignit point de faire égorger l'auteur de ses jours. Mais le parricide fut puni par celui-là même qui l'avait entraîné au crime; il tomba dans un piége que Chlovis lui avait tendu et fut assassiné par les envoyés mêmes du roi.

Chlovis se rendit alors en personne à Cologne, jura qu'il n'avait pris aucune part au meurtre des deux princes, et se fit élever sur le pavois par les Francs Ripuaires. Grégoire de Tours, ce saint évêque, s'exprime ainsi, après avoir rapporté ces faits: « Chlovis reçut donc le royaume et les trésors de Sighebert et les ajouta à sa domination. Chaque jour Dieu faisait tomber ses ennemis sous sa main, et augmentait son royaume, parce qu'il marchait le cœur droit devant le Seigneur et faisait les choses qui sont agréables à ses yeux '. » Ce fut sans doute pour continuer d'être agréable aux yeux du Seigneur, c'est-à-dire aux yeux de l'Église, que Chlovis fit périr l'un après l'autre tous les princes de sa famille. Il attaqua d'abord le roi Chararic, dit Grégoire de fours; il l'entoura de piéges, le fit prisonnier avec son fils et les fit tondre tous deux, enjoignant que Chararic fût ordonné prêtre et son fils diacre; et puis se ravisant tout à coup, il ordonna qu'on leur tranchât la tête à tous deux, et après leur mort, il se rendit maître de leur royaume, de leurs trésors et de leurs sujets 2.

'Prosternabat enim quotidie Deus hostes ejus sub manu ipsius et augebat regnum ejus, eo quod ambularet recto corde coram eo, et faceret quae placita erant in oculis ejus. (grec Turon., lib. H, c. 40.)

2 Gregor. Turon., lib. II, c. 41.

Chararic était chef des Francs de Théroanne. Il y avait à Cambrai, nous l'avons déjà dit un autre roi ou chef nommé Ragnacaire : c'était l'ancien compagnon d'armes de Chlovis, celui qui ne s'était séparé de lui que lors de sa conversion. Chlovis marcha contre lui après l'exécution de Chararic et de son fils. Voyant son armée défaite, Ragnacaire se préparait à prendre la fuite, lorsqu'il fut arrêté par les soldats, et amené, avec son frère Richaire, les mains liées derrière le dos, en présence de Chlovis. Celui-ci ayant levé sa hache, la lui abattit sur la tête, et puis s'étant tourné vers Richaire, il le frappa de même. « Les rois dont nous venons de parler, ajoute Grégoire de Tours, étaient parents de Chlovis. Leur frère Rignomer fut tué par son ordre dans la ville du Mans. Après leur mort, Chlovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trésors. Ayant tué de même beaucoup d'autres rois et ses plus proches parents, dans la crainte qu'ils ne lui enlevassent l'empire, il étendit son pouvoir sur toute la Gaule... A la suite de tous ces événements, Chlovis mourut à Paris, où il fut enterré dans la basilique des Saints-Apôtres, que lui-même, avec la reine Chlotilde, avait fait construire »

Je crois qu'on peut sans scrupule trouver dans ces paroles de Grégoire de Tours un aveu de la complicité de l'aristocratie ecclésiastique dans tous les crimes dont Chlovis souilla la fin de sa carrière. La pensée qui préside à cette tuerie de princes chevelus est évidemment gallo-romaine : il s'agit de réunir tous les Francs sous le sceptre d'un roi converti au christianisme et obéissant à l'influence des évêques qui l'entourent. Les guerriers francs, on en avait besoin dans la Gaule, d'abord pour maintenir l'autorité de l'Église sur les populations disposées à la bagaudie, ensuite pour chasser les ariens, Visigoths et Bourguignons; mais ce ne sont pas des Francs païens, comme Ragnacaire et consorts, qui peuvent être employés à ce double objet; il faut des Francs convertis.

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I

L'introduction du christianisme parmi les Francs Saliens et Ripuaires est donc le premier but à atteindre, et c'est en tuant l'un après l'autre les princes païens, qu'on a pu y parvenir. Il me semble impossible de donner une autre explication aux paroles de Grégoire de Tours, disant à propos des crimes de Chlovis : « Chaque jour Dieu faisait tomber ses ennemis sous sa main. »

Abstraction faite des moyens mis en œuvre et qu'on ne saurait trop flétrir, il faut reconnaître qu'il y avait dans cette aristocratie gauloise des hommes d'État fort habiles. La Gaule avait été ruinée de fond en comble par les Romains; elle se trouvait dans ce moment inondée de barbares; la nation indigène ne s'apercevait plus; elle était en quelque sorte effacée de la carte... Et voilà que tout à coup l'on voit surgir du sein de cette nation, sous l'habit d'évêque, des hommes politiques de premier ordre, qui parviennent à placer le pays tout entier sous la protection des Francs, qui s'introduisent dans les conseils des rois mérovingiens, et qui font pénétrer leur influence dans les contrées mêmes d'où les barbares sont sortis.

Les conséquences de cette politique furent désastreuses pour notre pays, pour le pays des Francs en général, Saliens et Ripuaires. Ce n'est pas que nous voulions contester ici les bienfaits du christianisme; mais la religion ne fut qu'un moyen, et nous croyons avoir le droit de maudire ceux qui l'employèrent à atteindre un but profane. Sous prétexte de civiliser des barbares qui valaient mieux qu'eux, les évêques gallo-romains s'emparèrent de leur esprit, et leur firent commettre toutes les actions, bonnes et mauvaises, qui pouvaient aider au succès de leur cause. Il est probable que Cblovis n'aurait pas commis les crimes que nous venons de rappeler, s'il avait continué d'être un prince barbare. On ne connaît pas d'exemple de pareilles atrocités parmi les peuples francs; tandis que rien n'est plus commun dans l'histoire des populations romanisées.

L'union de la Gaule celtique à la Gaule franque ou, pour parler un langage moderne, l'union de la France à la Belgique, sous un roi soumis aux influences galloromaines, fut l'origine et la cause de tous nos déchirements. Les rois francs et leurs compagnons d'armes s'étant établis sur la terre conquise, devinrent les instruments des vaincus. Une lutte s'ensuivit entre les Francs romanisés et ceux qui n'avaient pas quitté le sol de la patrie. Derrière les premiers marchaient les Gallo-Romains, qui de vaincus devinrent conquérants à leur tour. Ils s'infiltrèrent dans notre pays, s'y firent donner des terres pour fonder des couvents, et sous prétexte de religion, ils entreprirent l'œuvre du moyen âge, cette œuvre qu'ils eurent l'habileté de faire attribuer aux barbares, bien qu'elle eût pour résultat de détruire à leur profit toutes les institutions, toutes les libertés de nos pères.

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