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cinq minutes, et l'on arrive à Londres avant la nuit; tous les inconvénients de cette ligne ont donc disparu. Mais si d'autres considérations vous faisaient rejeter cet itinéraire, si pour vous ou pour vos compagnons vous aviez peur de la mer, allez par Calais; car l'appréhension est, à mon avis, la première cause, le premier symptôme du mal de mer. Cette appréhension agit encore pendant le mal; elle le fait trouver plus douloureux, plus insupportable. Or, la. perspective d'un- long trajet effraye toujours le voyageur; il se rassure, il s'encourage au contraire, en songeant à cette courte traversée.

J'arrivai à Calais vers une heure. Un quart d'heure se passa à réclamer mes bagages, laisser visiter les papiers, passe-ports, etc. Quoique les Belges puissent se rendre en France sans passe-port, il n'en faut pas moins prouver son identité.

A une heure et demie, nous partions de la jetée. La traversée fut mauvaise; tout le monde était malade, sur le pont comme dans les cabines et salons; je crois avoir été réellement le seul passager qui n'ait absolument rien souffert; l'on n'entendait à bord que gémissements de douleur; je n'essayerai point de vous retracer toutes les souffrances que représente chaque bateau à vapeur lorsque la mer est un peu houleuse : les acteurs sont changés, les scènes sont toutes et toujours les mêmes. On a fort abusé de ces descriptions.

Nous voici à Douvres, en anglais Dover. Les anciens Bretons la nommaient Dour, les Bomains Dubris ou Dovobernia et les Saxons Dovre. Vue du pont d'un navire, l'aspect en est saisissant; le cadre qui l'entoure est parfait, puis la vue ne s'étend plus que sur des falaises crayeuses et rocheuses. Une spacieuse baie, bien abritée, entourée de collines, est dominée par un château fort ou citadelle du plus grand effet; la ville forme le fond du tableau.

L'histoire rapporte que Jules-César, apparaissant avec toutes ses forces pour envahir le pays, trouva les hauteurs fortifiées et une vaillante armée de guerriers pour le combattre et s'opposer à son débarquement. Douvres devint romaine. Sa proximité des côtes de la Gaule, la beauté, l'étendue de sa baie, ses eaux, ses bois, enfin tous les avantages de cette position exceptionnelle, la lui firent choisir; elle devint une importante station romaine, et l'on croit qu'une forteresse remplaça les fortifications et fut bâtie par lui à l'endroit même où se trouve actuellement le château fort, sur une colline au sud-ouest, à 480 pieds anglais du niveau de la mer.

Douvres a été longtemps regardée comme la principale clef de la Grande-Bretagne ; elle fait partie des cinq ports les plus importants dans l'ancienne histoire : Hastings, Sandwich, Dover, Hythe et Romney, que l'on nomma Cinque-ports sous Guillaume le Conquérant et dont le feu duc de Wellington était le « lord warden » ou seigneur gardien. Actuellement c'est lord Palmerston qui occupe ce titre.

La ville, en forme de demi-cercle, est bien bâtie, beaucoup de maisons y sont modernes; elle possède une rue principale longue de plus d'un mille et plusieurs autres plus petites, toutes bien pavées ou macadamisées. Les environs sont très-pittoresques, on y remarque Shakspeare's cliff, (la' falaise de Shakspeare), les ruines de l'abbaye de Sainte-Radegunde, les restes de l'ancienne église dans le château de Douvres, le château de Walmer, l'ancienne église de Sainte-Marie, qui offre de curieuses parties d'architecture romane, particulièrement au portail et à l'arche qui sépare la nef du chœur. Il y a, en outre, des vues, des sites de la plus grande beauté. Par un temps clair, du haut de la falaise, on jouit d'une admirable vue de la mer et des côtes de France.

A trois heures et demie, nous arrivons à la jetée. C'est un sauve qui peut général, on dirait vraiment que le navire va sauter. Au milieu d'un tas de bagages jetés pêlemêle sur le pont, c'est à qui retrouvera le sien. L'on me presse de m'en aller : « Make haste, sir! » (Hâtez-vous, monsieur.) Une sorte de vieux fonctionnaire me tire en sens inverse et me dit avec beaucoup de politesse : « Give me the key of your bag. — Open your sack, if you please, sir! » (Donnez-moi la clef de votre sac. — Ouvrez Votre sac, s'il vous plaît, monsieur.) Je me fouille, je cherche partout, et, comme il arrive souvent lorsqu'on veut se hâter, je ne trouve pas mes clefs. Tout à coup, je m'aperçois que l'on se dispose à enlever la rampe qui va du bateau au quai; en vérité, je ne comprends rien à cette précipitation, le « make haste » veut avoir raison, j'arrache mon sac des mains du vieil employé, je saute... en deux ou trois bonds, je me trouve à terre; il était temps, à mon dernier bond l'escalier disparaît. Mais j'ai évité Scylla pour tomber dans Charybde ! En un instant, je suis entouré de cicerones, de garçons d'hôtel; l'un me jette un nom accompagné d'un éloge pompeux, l'autre me présente une adresse ; on me recommande deux stations de chemin de fer qui, paraît-il, sont en concurrence; c'est à mon air « foreigner » (étranger) que je dois tout cela; car si l'Anglais a une physionomie révélatrice sur le continent, nous avons, nous, chez eux un cachet particulier qui n'échappe à personne, bien que l'on mette plus de réserve à nous observer; toutefois les limiers des hôtels ne s'y conforment guère. Un vieux plus convenable, plus discret, mais plus tenace, marche à mes côtés, et bon gré, mal gré me conduit à la douane. Je me résigne, parce que son obsession a tant de douceur. J'ouvre malles et boîtes, même mon fameux sac de nuit. J'aime à constater ici que les employés s'acquittent de leur devoir avec beaucoup de retenue; dès qu'ils ont aperçu mon uniforme, ils referment tout, la visite pour moi est terminée. J'arrive ensuite dans une grande et belle station. Là plus de cris, du calme, un buffet-restaurant bien garni, pas de garçons insupportables, les consommations y sont bonnes et la dame du comptoir n'a pas un prix plus élevé pour les étrangers, ainsi que cela se pratique honnêtement un peu partout et principalement pour les Anglais. A cinq heures et trois quarts, je monte dans une des

voitures du train pour Londres. Nous traversons le magnifique comté de Kent, si bien nommé le jardin de l'Angleterre, tant pour ses beautés naturelles que pour la fertilité de son sol. En antiquités, en richesses historiques, archéologiques, cette contrée est sans rivale dans le royaume. Près de Folkestone, nous longeons des collines crayeuses, le chemin est encaissé dans d'immenses et profondes coupures à rampes raides. Nous voilà dans Martello tunnel, du nom d'une tour érigée au-dessus; elle faisait partie des tours élevées sur les côtes pendant les dernières guerres. Ce tunnel a 1,848 pieds anglais d'étendue. Immédiatement après, nous entrons dans Abbott's cliff (la falaise de l'abbé) qui a 5,685 pieds de long! Un troisième tunnel, Shakspeare's tunnel (le tunnel de Shakspeare) en a 4,000!

Nous voyageons rapidement. Cette rapidité, qui est un grand bienfait pour le commerce, pour la facilité des relations, pour la civilisation, est une grande ennemie du touriste; pour lui, les express ont détruit à jamais le charme, la poésie du voyage.

Huit heures!... Nous approchons de Londres. La nuit est venue. De quelque côté que je regarde et jusqu'à perte de vue, je n'aperçois que myriades de lumières; on dirait une mer phosphorescente; plus je regarde, plus j'en découvre. Un voyageur dit, avec ce légitime sentiment d'orgueil qu'a tout Anglais pour tout ce qui est national: « There is our Crystal palace. » (Là est notre palais de Cristal.) Il ne s'est point adressé à moi, et néanmoins je comprends que c'est pour moi qu'il a parlé. C'est là assez généralement une politesse ou plutôt une attention de l'Anglais en voyage : s'il s'aperçoit que vous êtes étranger, s'il croit que quelque chose peut vous être utile ou nécessaire , il vous avertira sous forme de réflexion; faites-en votre profit si vous le jugez bon. Il vous a rendu service d'une manière indirecte qui ne nécessite pas le plus petit remerciaient de votre part. Je préfère cette manière discrète aux importunités d'un compagnon qui croit vous être indispensable. A gauche de la route, j'entrevois cet immense et élégant vaisseau de cristal que les gravures et lithographies de toute sorte ont reproduit et exporté dans l'univers entier.

Nous voilà dans la station : elle est immense. Vue ainsi à la lumière, elle me fait l'effet de la gueule d'un monstre qui nous engloutit; ces milliers de voitures, rangées sur les côtés, prêtent encore à l'illusion en figurant les mâchoires. Un ouvrier m'accoste, ce brave homme a trouvé un trousseau de clefs, une bourse; il s'adresse à chacun, espérant pouvoir les remettre au propriétaire qui sera peut-être bien embarrassé. Dans certains pays, les journaux exalteraient demain la probité de cet homme, parce qu'il a déjà été honnête deux autres fois en sa vie, et ils termineraient en disant : Nous espérons qu'une récompense du gouvernement viendra bientôt, etc., etc.. Ici, il n'a fait que son devoir, c'est chose toute naturelle, nul ne s'en étonne, et les journaux seulement parleraient de lui pour le blâmer et le signaler s'il eût agi différemment.

Je prends le train pour Greenwich. Nous arrêtons à Spa-Road, Commercial-Dock Deptford; enfin, me voilà arrivé! Mon beau-frère J... m'attend. Il se charge de faire porter mes bagages à la voiture, il accompagne les porteurs. On ne m'a remis que deux malles, une boîte; je réclame mon sac de nuit, c'est alors que je bénis le ciel de savoir assez d'anglais. Vous ririez de voir la superbe assurance avec laquelle je dis: « I must have four pièces. » — No, sir, there are only three. — No, you are » wrong, I must have still a green carpet bag. » (Je dois avoir quatre colis. — Non, monsieur, il y en a seulement trois. — Non, vous avez tort, je dois encore avoir un sac de nuit vert.) Il faut savoir qu'ici on ne paye rien pour les bagages des voyageurs, je ne crois point qu'ils soient enregistrés, l'on ne remet au déposant aucun bulletin; et telle est la régularité, l'exactitude, qu'il n'y a pas d'exemple qu'un objet ait été perdu. — Enfin, le voilà!...

Je me dirige vers l'escalier de sortie. Hélas! j'étais loin

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