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CORRESPONDANCE D'AMÉRIQUE.

Victoria, État de Tamaulipas (Mexique), le 18 juillet 1862.

La croisade aussi funeste qu'inconsidérée, entreprise par les planteurs des États-Unis pour « l'extension et la perpétuité de l'esclavage, » a déjà été fertile en épisodes qui en peignent le vrai caractère. Mais beaucoup d'événements, accomplis dans l'obscurité de la nuit, ou dans les solitudes profondes des campagnes, demeureront toujours inconnus. Dans les localités reculées de l'Ouest, les souvenirs s'affaibliront, dans la mémoire des témoins, avant d'être recueillis par les narrateurs. Tous les regards sont tournés d'ailleurs vers les principaux points de combat; et l'historien en puisant plus tard aux sources officielles, ne verra qu'une lutte militaire dans un mouvement qui, au fond, constitue le plus grand et le plus terrible des efforts jamais tentés pour l'abaissement du travailleur et pour son assimilation à la bête de somme.

Les actes militaires des États-Confédérés ne sont qu'une manifestation extérieure. C'est à l'intérieur qu'il conviendrait de voir agir l'aristocratie américaine, marchant d'un pas ferme à l'asservissement de toute la population blanche qui ne possède point de terres. Non contents d'appliquer chez eux leurs théories de castes et de servitude, les planteurs avaient tourné les yeux vers le Mexique. Dans ce pays sans journaux, sans voix, sans écho dans le monde, ils pouvaient penser qu'une tentative criminelle entre d'autres resterait sans être aperçue. Dûtelle échouer, le souvenir s'en fût perdu dans la masse des faits, plus importants en apparence, qui se passaient ailleurs en même temps. Le bruit du combat pourrait être entendu au loin, mais c'était une attaque sans témoins, dont les motifs et le caractère resteraient inconnus à l'histoire.

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Amené, par l'enchaînement de diverses circonstances, sur le théâtre de cet épisode, l'un des plus caractéristiques d'une lutte d'envahissement et de propagande d'un genre nouveau, je regarde comme un devoir d'en rapporter les traits sommaires.

Le Mexique, après avoir passé par bien des épreuves, jouissait enfin d'un état de paix et de tranquillité. Cette nation, récemment sortie de la vie sauvage, commence a s'initier aux arts „de la civilisation, et paraît en goûter les douceurs. Il ne lui faut qu'un peu plus de discernement politique, une plus haute estime des vertus publiques et privées, pour prendre un brillant essor et marcher de pair avec son émule américaine. Mais cette période de repos après de longs déchirements, cette perspective de progrès social, n'ont pas trouvé grâce auprès des planteurs du Sud. Il leur a semblé, au contraire, qu'ils puiseraient des chances favorables dans le souvenir des anciennes dissensions, et dans l'indifférence des habitants pour des formalités politiques par lesquelles on a pris l'habitude de les tromper. Ils firent tous leurs efforts pour susciter une nouvelle lutte intérieure, dont ils espéraient bien retirer de grands avantages, à la fois matériels et moraux.

Semer la discorde dans un pays à peine sorti des épreuves t d'une transformation sociale, offrait une tâche aisée. Entre les petites querelles de coteries qui préoccupent sans cesse les fonctionnaires mexicains, le seul embarras était de choisir. Des élections avaient eu lieu en juillet (1861) dans l'État de Tamaulipas; le résultat était contraire à la faction des rojos alors au pouvoir, et favorable à celle des crinolinos. Le gouverneur Jésus de la Sema se voyait remplacé par son plus chaud adversaire. L'assemblée législative, qui dépouilla les procèsverbaux d'élections, trouva quantité de motifs pour annuler les opérations, et ordonna de recommencer le vote.

De nouveaux comices furent donc tenus en septembre, et cette fois les amis de Serna s'arrangèrent de façon à ne point être battus. Ils falsifièrent les chiffres dans les hameaux où ils n'avaient pas d'adversaires, au point d'attribuer souvent, à leur candidat, plus de votes qu'il n'existait d'électeurs. L'assemblée feignit de prendre au sérieux ces procès-verbaux, et la réélection de Serna fut prononcée.

Contre cette décision passablement impudente, les villes

protestèrent. Cependant l'effervescence se serait bientôt apaisée, si les personnes des candidats eussent été seules en jeu. Mais la sympathie subite et bruyante que les planteurs américains témoignaient aux rojos par-dessus la frontière, donnait à réfléchir aux habitants du Mexique. Des bruits confus circulaient de l'établissement prochain d'un nouvel ordre de choses, d'une réunion aux États-Confédérés, du rétablissement de l'esclavage. Tampico et Matamores, les deux villes importantes de l'État, protestèrent contre une élection frauduleuse, plus énergiquement qu'on ne s'y était attendu. Le gouverneur se montra d'autant plus susceptible qu'il était moins sûr de son fait. Il plaça l'aventurier Carvajal, avec le grade de générel, à la tête des troupes d'État, qui furent considérablement augmentées par des enrôlements volontaires. Il dirigea ensuite ces forces, non vers Tampico, qui était le point important, mais vers Matamores, où il savait qu'elles obtiendraient toute espèce de secours des Américains de Brownsville.

L'expédition qui partit de Victoria, capitale du Tamaulipas, se composait de cinq cents hommes armés, et de mille recrues pour lesquelles Serna n'avait pas de fusils. Cette troupe peu redoutable avait à sa tête un aventurier, dont le nom s'était trouvé lié une première fois aux malheurs de son pays : José Carvajal, ou plus exactement Caravajal, — car c'est récemment qu'à l'exemple du général Buonaparte il a retranché une lettre à son-nom. Il est né en 1817 à San-Antonio (Texas), d'une pauvre femme mexicaine. Élevé jusqu'à sept ans dans la misère, il fut adopté, à cet âge, par un Américain qui n'avait point d'enfants, et qui amassa une fortune. Ses parents adoptifs l'emmenèrent avec eux dans la Louisiane, où le jeune José fut élevé dans une plantation, et vit comment on exploite des noirs. En grandissant, il prit la langue, les mœurs, les idées des planteurs. Sa qualité de Mexicain le fit rechercher, dans plusieurs circonstances, comme interprète. Il eut connaissance, à ce titre, de la plupart des projets de flibustiers, qui se sont toujours tramés dans la ville de New-Orleans, contre les États espagnols de l'Amérique. La guerre de 1848 n'ayant pas amené, au gré des planteurs, une absorption suffisante du Mexique, des banquiers prêtèrent leur appui à des flibustiers, pour organiser une campagne privée. Après différents retards, la petite expédition se trouva prête à partir au printemps de 1851. La principale difficulté était de lui donner un chef qui fut acceptable aux Mexicains. Les promoteurs de l'entreprise crurent que Carvajal serait l'homme (would be thc man). Mais s'il était Mexicain à New-Orleans, le jeune général d'aventure n'était au Mexique qu'un traître. Il fit à cette époque, sur le Rio-Grandé, une campagne de corsaire, commit beaucoup de rapines, versa beaucoup de sang, et finit par fuir, traqué et abhorré par ceux de sa race.

Tel était l'homme qui reparaissait, dix ans plus tard, comme le champion du gouverneur Sema. Le 20 novembre (1861), au matin, il entra à Matamoros, ayant placé ses soldats armés en avant de ses recrues sans armes.

Les habitants, en apprenant son approche, s'étaient mis aussi à lever quelques volontaires, et le général Garcia, de l'armée régulière du Mexique, avait au tottl cinq à six cents hommes dans la place. Comme il n'y a point de remparts, et que la ville est située dans une plaine parfaitement unie, couverte seulement de buissons de mezquitte aussi hauts que la tête, il attendit l'ennemi dans les rues. Un combat assez meurtrier s'engagea au coin des rues de Venise et de la Liberté; et Carvajal se borna à traverser les faubourgs, pour gagner le bord du Rio-Grandé, où il campa.

Garcia avait de l'artillerie, et c'était chose facile de jeter dans le fleuve cette bande à peine armée qui s'y était acculée. L'échauffourée, comme la plupart des guerres mexicaines, n'avait aucun caractère sérieux. Les soldats de garde se regardaient en riant, et posant la carabine au râtelier, étendaient leur écharpe à terre, et se mettaient à jouer aux cartes sous les yeux de l'ennemi.

Le lendemain cependant, la question avait changé d'aspect. Carvajal était arrivé le 20 à la tête d'une bande affamée, à peine vêtue et fort incomplétement armée. Le 21, il avait des magasins de vivres, des munitions, et abondance de révolvers et de carabines à longue portée. Une distribution d'argent avait été faite à ses officiers. Enfin, au front de son camp, quatre pièces de canon étaient en batterie, servies pour la plupart par des Américains qui avaient obtenu de leurs chefs des congés temporaires. Les chalands n'avaient cessé de traverser toute la nuit, entre le magasin militaire de Brownsville et le camp du général rojo, placé exactement vis-à-vis, de l'autre côté de la rivière.

A la vue de ce changement subit, qui semblait révéler une entente préconcertée, Garcia se prit à réfléchir. Il fut intimidé de la force que son adversaire puisait dans la protection des planteurs. Il s'exagérait l'étendue de l'appui qui serait prêté par le Sud, au représentant mexicain du parti proslaverite. La connivence des autorités de Brownsville pouvait être le simple prélude d'une intervention directe, à laquelle le Mexique septentrional n'était pas en état de résister. Le cri « les Américains vont venir; les Américains sont là! » produit sur les rancheros le même effet que cause à nos vieilles femmes flamandes l'annonce terrible « de Fransen gaen komen; de Fransen zyn daer! » Garcia savait que si l'invasion était tentée, rien ne résisterait à la première panique, au sud du Rio-Grandé. Il prit ses mesures pour conserver, en toute éventualité, son grade de général. Il fit dire à Carvajal de marcher lentement, et de donner aux Américains le temps de montrer leur politique. Il promettait de ne frapper, dans l'intervalle, aucun coup qui fût décisif. Ce système d'atermoiement satisfaisait à la fois les deux chefs, qui, bien loin de compter sur eux-mêmes et de conduire les événements, attendaient tous les deux, suivant le dicton yankee, « ce qui pourrait arriver. »

Mais les habitants, bien qu'ignorants de ces intelligences secrètes, ne tardèrent pas à s'étonner de la lenteur de leur général. Ils insistèrent sur l'emploi simultané de toutes ses forces. Garcia se rejeta longtemps sur les prescriptions de l'art militaire, terrain sur lequel il déclarait le bourgeois incompétent. Pressé vivement, il allégua la nécessité d'épargner les capsules, qui bientôt allaient manquer. Un courrier fut dépêché incontinent à Monterey, et rapporta au bout de quelques jours, sur la croupe de son cheval, dix mille capsules, annonçant en outre un envoi plus considérable, que le gouverneur Vidaurri mettait à la disposition des citoyens et de la garnison.

Un autre jour, Garcia fit de grands préparatifs d'attaque, puis donna contre-ordre. Interrogé sur ses motifs, il prétendit qu'au moment de marcher à l'ennemi, il avait reconnu sa propre faiblesse, et qu'il lui fallait du renfort. Deux citoyens se mettent aussitôt à sa disposition, et se déclarent prêts à partir

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