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En esquissant rapidement le canevas de ce roman, écrit généralement dans un style poétique, nous avons été obligé de passer sous silence plusieurs jolis détails. Il y en a cependant, et plus d'un, qui méritent d'être cités et loués. Entre autres, la description réellement navrante d'une « Weezen-verpachting » {location des orphelins) aux moins offrants, usage inique, qui existe encore dans différentes contrées de notre libre pays. Nous n'avons pas parlé non plus de l'orphelin Prudens Kleit, arraché par Van Dale des mains d'un paysan barbare et élevé par les soins de l'instituteur et de sa sœur. C'est au sujet du jeune Kleit, devenu un ingénieur remarquable, que Mme Courtmans fait dire par le bourgmestre, au digne inspecteur:

« Les talents brillants de l'ingénieur, que vous avez sauvé » de l'esclavage, nous démontrent clairement que mainte » perle précieuse reste enfouie dans le peuple. Faisons notre » devoir : cherchons les joyaux dans le marais le plus impur » de la société, car de là jaillira la lumière la plus éclatante » pour la patrie. »

L'auteur dit encore quelque part:

« Liberté d'enseignement! la signification de ces mots est » immense. Quand donc l'État comprendra-t-il que l'enseigne» ment des enfants du peuple belge doit être surveillé? Quand » aurons-nous l'enseignement obligatoire? Quand le gouverne» ment aura-t-il le droit de vérifier si ceux qui veulent » instruire les enfants, sont des hommes honnêtes, s'ils n'ont » pas été condamnés pour des attentats scandaleux? »

On le voit, le roman de Mme Courtmans a des tendances démocratiques et ce qui plus est des pages éloquentes en faveur du progrès dans l'enseignement, le plus pressant de tous à réaliser. Ce sont là de fort belles qualités. Disons maintenant par où le livre pèche : le sentiment y fait un peu défaut, les scènes d'amour sont insignifiantes pour ne pas dire plus. Nous avons été surpris de rencontrer chez Mme Courtmans des phrases séraphiques comme celles que nous avons mises plus haut en italiques. On les croirait de l'évêque Langlet, le panégyriste de Marie Alacoque, et non du chantre de Marnix de SainteAldegonde. Le père Hillegeer et Cie font assez de propagande, pour que Mme Courtmans ne les aide pas à détourner notre jeunesse de la voie du progrès au profit de « la vigne du Seigneur. » *

PRESCOTT ET LA CRITIQUE FRANÇAISE.

OSuvret de W.-Jl. Prescott. Histoire du règne de Philippe II, traduit de l'anglais l>ar G. Renson et P. Ithier. 5 vol. in-8°. 1800-1861. Bruxelles, A. Lacroix et C"; Paris, Firmin Didot frères.

A une époque comme la nôtre, où l'histoire tend à devenir de plus en plus philosophique et à ne voir dans chaque peuple qu'une portion de la grande famille humaine, on comprend que le plus grand écueil de l'historien se trouve précisément dans 1 ce qui faisait jadis son mérite et sa gloire : nous voulons parler du patriotisme exclusif, intolérant, de parti pris. Il en est peu, malheureusement, parmi nos meilleurs historiens modernes, qui aient réussi à concilier parfaitement l'amour de la patrie avec celui de l'humanité, qui aient su rendre pleine justice aux peuples étrangers en lutte avec leurs compatriotes. La vieille Europe est peut-être trop attachée encore à ses traditions de guerres et d'antagonismes pour s'élever jusqu'à ces régions sereines; il faudrait pour cela autre chose que desintentions individuelles et le suffrage de quelques esprits distingués, il faudrait un peuple nouveau, composé des plus purs éléments des anciennes races, ne vivant que par la liberté, ne rêvant que le progrès et ne cherchant dans l'histoire que des enseignements à méditer, non des exemples à suivre. Ce peuple existe, c'est celui des États-Unis d'Amérique, et, quels que soient ses malheurs actuels, c'est encore celui qui nous donne les plus graves et les plus précieuses leçons.-C'est là enfin que se trouveront, que doivent se trouver les meilleurs, les seuls véritables historiens de notre époque, et il n'y a dès lors guère à s'étonner de l'immense supériorité de l'Américain Prescott, sur les précédents historiens du règne de Philippe II.

Impartial pour tous les partis, juste et sévère parce qu'il parle au nom de l'humanité, étranger à ces mille petites haines qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours entre les peuples, entre les classes sociales, entre les religions et les sectes,, entre les races et les dynasties de notre vieux monde, Prescott est par excellence l'historien philosophe. A cette admiration devenue générale pour l'écrivain américain, ne se mêle qu'un regret : la mort est venue interrompre ce magnifique travail, en empêchant même l'auteur d'y mettre la dernière main, de compléter et de couronner son œuvre.

MM. Lacroix et Cie, qui ont pris l'initiative d'une foule de publications importantes depuis quelques années, et dont les services sont appréciés de tout le public de langue française, ont fait entreprendre par deux auteurs belges, MM. Guillaume Renson et Paul Ithier, une excellente traduction de l'œuvre de Prescott. Mais la maison Lacroix, par son activité même, a excité la jalousie de bien des concurrents et en particulier de certains éditeurs parisiens. Cette rivalité, jointe à un esprit traditionnel de dénigrement pour tout ce qui se fait en Belgique, a inspiré à une publication mensuelle parisienne, la Correspondance littéraire, éditée par MM. L. Hachette et Cie, une des plus singulières et des plus impertinentes diatribes qu'il nous ait été donné de lire, à nous, si habitués pourtant à de semblables aménités.

Dans un article intitulé Histoire de Philippe II, de Prescott, et signé Amédée Roux, la Correspondance littéraire, débutant par un amphigourique éloge de Prescott, en arrive, par une transition perfide, à regretter qu'un si bel ouvrage ait été si mal traduit. Puis, relevant ça et là quelques négligences, quelques fautes d'impressions, de véritables coquilles d'imprimerie, le critique ne manque pas d'y voir des « idiotismes wallons, » et se moque avec plus ou moins d'esprit des « deux Belges » traduisant Prescott « en limousin. »

Nous ferions grûce à nos lecteurs de ces plates railleries sur « l'atmosphère brumeuse du Brabant » dont l'effet est d'obscurcir le style, et sur la « prétendue nationalité belge » qui empêche nos écrivains de parler français « par excès de patrio» tisme; » nous nous bornerions à hausser les épaules en engageant nos compatriotes à en faire autant, si, du moins, M. Amédée Roux et les critiques de même acabit qui nous donnent de si doctes leçons de langue française, voulaient bien joindre l'exemple au précepte. On admet une certaine sévérité chez un écrivain de talent, on comprend l'irritabilité d'un homme de goût, mais ce qui dépasse un peu les bornes, c'est l'outrecuidance pédantesque unie à la plus lourde ignorance, à la plus profonde incapacité. Quelques faits à l'appui et quelques citations sembleront utiles, sinon pour l'édification, du moins pour l'ébaubissement de nos lecteurs.

M. Amédée Roux, qui s'imagine connaître sa langue aussi bien qu'il connaît les Belges, reprend les traducteurs de Prescott d'avoir écrit : « aimer de faire..., » « tarder de causer une sen» sation; » il ne paraît nullement se douter qu'il y ait une nuance appréciable entre aimer à et aimer de, tarder à et tarder de. 11 souligne « dans l'entretemps, » pensant, selon toute apparence, qu'entretemps est un simple adverbe. « Un corps de Turcs » placèrent des échelles » lui offre une nouvelle matière à critique : il aurait voulu plaça, probablement selon quelque grammaire nouvelle que nous n'avons pas le bonheur de posséder en Belgique. Tout cela avec une naïveté, une candeur qui confondraient le bonhomme Lhomond lui-même.

Voilà pour la science. Examinons si par hasard le style de l'écrivain n'est pas meilleur que sa théorie. Philippe II, dit M. Amédée Roux, « ne fut lui-même pas autre chose qu'un » inquisiteur couronné. » En Belgique nous dirions : ne fut autre chose... mais l'expression parisienne a une saveur bien plus relevée, qui échappe a nos sens grossiers. A un autre endroit s'animant au récit des persécutions ordonnées par Philippe II, il s'écrie : « Pour raconter de sang-froid de » pareilles horreurs, il faut avoir Yâme trempée d'un triple « bronze. » Qu'est-ce à dire? Entendons nous. Si c'est une allusion à l'œs triplex d'Horace, elle se comprendra malaisément avec le mot trempée, car Horace parle d'un triple bouclier, et il n'a pu songer à y « tremper » le cœur ou l'âme. Si c'est une autre allusion au procédé chimique de la trempe, ce procédé concerne l'acier, et non le bronze ni « un triple bronze. » D'autre part, ce n'est pas l'acier qui trempe, dans le 'sens actif, mais qui est trempé, et cela dans un liquide qui n'a pas le moindre rapport non plus avec un bronze, fût-il simple et non triple. L'auteur lui-même, croyons-nous, en s'engageant à cet égard dans une explication, s'y perdrait aussi vite que nous.

Il est à supposer, se dira-t-on, que ce M. Amédée Roux est plus fort dans sa critique que dans sa grammaire et dans son style. Voyons donc.

Ayant cru remarquer quelque exagération dans une assertion de Prescott relative à l'ancienne prospérité de la Flandre, assertion qui, pour le dire en passant, est parfaitement justifiée, M. Amédée Roux conclut par cette réflexion qui a la prétention d'être fort piquante a l'endroit des Américains : « la

» nationalité d'un historien se trahit toujours par quelque coin, » et ce n'est pas pour rien qu'on est le compatriote de » H. Barnum. » Comme cette assimilation de Prescott à Barnum est ingénieuse ! et digne surtout de la haute critique!

Plus loin nous lisons : « Ses défauts sont ceux de la jeune » Amérique : dans le développement excessif accordé à certains » épisodes, on retrouve l'exubérante végétation des forêts » vierges du nouveau monde. » Quel bonheur qu'il y ait des forêts vierges dans le nouveau monde, pour fournir a M. Amédée Roux une si brillante image! Mais quel malheur pour M. Amédée Roux que ces forêts vierges ne soient pas du tout dans la patrie de Prescott, et que le nouveau monde soit une expression géographique comprenant toutes les latitudes du globe ! Que diraiton, par exemple, d'un critique américain appréciant de la sorte le style de M. Amédée Roux : « Ses défauts sont ceux de la jeune Europe : dans la pauvreté de certaines pensées on retrouve la végétation maigre et souffreteuse des steppes de l'ancien monde? »

« Mais quel que soit le talent d'un écrivain, ajoute M. Amédée » Roux, on peut dire qu'il manque quelque chose a s3 réputa» tion, tant que ses œuvres n'ont point été traduites dans la » langue qui est par excellence celle du continent européen. »

On devine qu'il s'agit de la langue française, car M. Amédée Roux est Français. Nous disions en commençant que les plus grands écueils de l'historien sont ses préjugés à l'endroit des peuples étrangers. Ces écueils se rencontrent également dans la critique, et nous tenons pour indignes de la critique véritable, sensée, sérieuse, ces fades adulations d'un peuple par luimême, ce dénigrement perpétuel de tout ce qui n'appartient pas au rayon d'une certaine capitale.

Heureusement pour la France, M. Amédée Roux et la Correspondance littéraire ne représentent pas plus la critique française, que la langue de M. Amédée Roux n'est par excellence celle du continent européen.

F.lftlUE VAN BEH.UEL.

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