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Nous mettons notre loyauté de critique à ne pas emprunter l'idée de M. F.-V. Hugo pour l'habiller à notre manière et moins bien. Commentateur enthousiaste, il trouve et donne le mot de cette œuvre immense, tout à la fois une et complexe; c'est donc lui qu'il faut lire, car rien ne lui échappe et chaque diamant de cette mine de diamants sera serti tantôt avec toute l'ampleur, tantôt avec toute la finesse de l'art le plus exquis. Mais il faudrait tout citer. Nous n'avons pas tout l'espace que nous voudrions, et nous allons peut-être abuser de celui qu'on nous accorde pour laisser M. F.-V. Hugo expliquer le vieux Lear, tel que l'a fait l'éducation aristocratique et tel que nous le rendent les épreuves de la vie commune et les immenses douleurs enfantées par d'immenses ingratitudes.

Nous citons:

« L'atmosphère viciée de la monarchie a flétri l'âme de » Lear. L'adulation a étouffé en lui les germes les meilleurs. » Par un continuel acquiescement, elle a habitué le roi à ne » jamais être contredit et elle a changé en impatience sa viva» cité native. Elle l'a accoutumé à tout rapporter a lui, et elle » a rendu personnelle sa générosité même. Systématiquement » elle lui a caché toutes les misères de ce monde, et, par là, » elle a desséché son cœur en y tarissant la source divine des » larmes. — Élevé dans une incessante apothéose, Lear ne » connaît pas les saines douleurs de la vie, il ignore les douces » expansions de la sympathie et les ineffables débordements » de la pitié. Infortuné à qui toujours tout a ri! Malheureux » qui n'a jamais pleuré! — La nature avait créé un être bon, » bienveillant, tendre, sensible, aimant, ouvert à toutes les » tendresses, mais la royauté a pris cet être au berceau, elle » l'a allaité de vanité, elle l'a nourri de mensonge, et elle en a » fait un tyran. Développé par la fatale institutrice, l'égoïsme » a envahi cette âme généreuse et y a terni la plus désinté» ressée des affections humaines, la paternité. L'autorité du » roi a perverti l'autorité du père. »

Voilà Lear né dans l'air empesté de la cour où il a grandi, où il a vieilli; M. F.-V. Hugo va nous le montrer en proie à la tempête et tout legénie de Shakespeare va rejaillir sur le lecteur en prenant une force nouvelle sous la plume vigoureuse du commentateur, tellement fasciné qu'à son tour il devientfascinateur

« La nuit est venue « une de ces nuits formidables qui épou» vantent les rôdeurs mêmes des ténèbres, une nuit où l'ourse » aux mamelles taries reste dans son antre, où le lion et le loup, » mordus par la faim, tiennent leur fourrure à l'abri. » A voir » cette perturbation de la nature, on dirait que le monde phy» sique est bouleversé comme le monde moral. Les choses » semblent être en proie au même chaos que les âmes. L'ou» ragan, complice des filles de Lear, associe à leurs violences » barbares ses violences sauvages. La pluie crache sur les » cheveux blancs qu'a conspués Goneril; la bise soufflette le » front vénérable que Régane a humilié. Entendez-vous l'au» guste vagabond qui jette au firmament son pardon sublime: » « Ciel, gronde de toutes tes entrailles! crache, flamme! » jaillis, pluie! Pluie, vent, foudre, flamme, vous n'êtes point » mes filles. Éléments, je ne vous accuse pas d'ingratitude. » Jamais je ne vous ai donné de royaume, jamais je ne vous » ai appelés mes enfants. Vous ne me devez pas obéissance! » Laissez donc tomber sur moi l'horreur à plaisir. »

» Tandis que le roi tient tête à la tempête, survient le fidèle » Kent qui dissimule toujours sous la livrée de Caïus son » dévouement proscrit. Kent hors d'haleine annonce qu'il a » découvert une hutte aux environs et presse son maître d'aller » y chercher refuge. Lear cède à ses instances, mais moins » par souci de lui-même que par sollicitude pour son fou: » « Viens, mon enfant, dit-il au bouffon qui grelotte : Com>} ment es-tu, mon enfant? As-tu froid? J'ai froid moi-même... » Où est ce chaume? La nécessité a l'art étrange de rendre » précieuses les choses les plus viles... Voyons votre hutte... » Pauvre diable de fou, j'ai une part de mon cœur qui souffre » aussi pour toi! » Touchantes paroles qu'il faut recueillir » avidement, car ce sont les premiers mots de pitié qui soient » tombés de ces lèvres royales. — Sous l'action du malheur, » l'âme de Lear se transforme et s'épure; son cœur endurci » par l'éducation funeste du despotisme, s'attendrit enfin sous » l'influence salutaire de l'adversité. Peu à peu, nous voyons » se dégager en lui les vertus latentes. Les qualités réelles, » dont la nature l'avait doué et qu'avait comprimées si long» temps l'usage de la toute-puissance, surgissent à nos yeux » ravis. L'égoïsme parasite, qui naguère dégradait son carac» tère, disparaît enfin pour faire place à la charité native. Ah » qui se fût attendu à une pareille métamorphose? Qui eût cru » la compassion possible à l'implacable tyran que n'avaient pas » ému les larmes de Cordélia? Telle est pourtant la surprise » que nous a ménagée le poëte. Dans sa détresse inouïe, Lear » a encore une part de son cœur qui souffre pour ce pauvre » fou. Le roi oublie ses indicibles souffrances pour se rappeler » que son bouffon souffre. Si vaste est devenue sa sensibilité » que ses propres tortures ne suffisent plus à l'absorber.

» Désormais il n'est pas d'infortune qui ne doive trouver » un écho dans le cœur renouvelé du roi. Il n'est pas de dou» leur qui ne doive éveiller sa sympathie. La catastrophe qui » l'a précipité du trône l'a mis en contact avec des détresses » qu'il ne soupçonnait pas, et à l'avenir il aura compassion de » de toutes ces détresses. En apercevant la chétive hutte où » Kent le conduit, il songe à la misère dont elle est le refuge. U » songe aux malheureux dont ce taudis est le palais. Il songe » à tous les damnés qui depuis leur naissance agonisent dans » cet enfer social où il vient d'être jeté lui-même : « 0 dé» tresses sans asiles!... Pauvres indigents tout nus, où que » vous soyez, têtes inabritées, estomacs inassouvis, comment » sous des guenilles trouées vous défendez-vous contre des » temps pareils? Oh! j'ai pris trop peu de souci de cela... Opu» lence, essaye du remède, expose-toi à souffrir ce que souf» frent les misérables pour savoir ensuite leur émietter ion » superflu et leur montrer des cieux plus justes. » Mea culpa » solennel de la toute-puissance repentante ! Salutaire remords » infligé par le poëte à la royauté négligente? Le justicier » Shakespeare condamne la monarchie déchue a faire amende » honorable à l'humanité. »

Nous pensons que nul n'aura le courage de nous reprocher cette longue citation, elle illustre et illumine notre article en le terminant. Cet enthousiasme que nous partageons fe a oublier peut être aux plus fanatiques les témérités de notre début. Ne touchez pas à la hache, disent les Anglais; ne touchez pas à la reine, disent les Espagnols; ne touchez pas au génie, disent les aveugles volontaires et opiniâtres! Et pourquoi? Nous disons, nous, que le génie est invulnérable. Nous n'avons pas la prétention outrecuidante d'entamer sa cuirasse de diamant, et nous savons que s'il a parfois ses écarts et ses défaillances, nous trouverons dans ses imperfections mêmes un grand sujet de méditation et le plus utile enseignement.

E. H. KE8LEB.

LITTÉRATURE FLAMANDE.

Geschicdenis van Wctteren, gevolgd van eene historische Sehets der omliggende gemeenten, door Jan Broeckaert. Gent, i n—8° de Iv-315 pp.

Nous nous réjouissons tout particulièrement à l'apparition de chaque monographie historique du pays. Elles viennent peu à peu compléter et rectifier, par le dépouillement des archives locales, les éléments d'une nouvelle histoire générale de Belgique, et nous ne sommes pas à la dernière. M. Broeckaert enrichit la série de nos histoires spéciales, de celle du village considérable de Wetteren; elle est suivie d'une esquisse de celles de Laerne, de Calcken, de Schellebelle, de MassemenWestrem, et l'auteur nous promet successivement la description historique des autres communes de l'arrondissement de Termonde.

Pour signaler l'importance de ce livre, il suffirait d'en transcrire la table des matières. Après avoir parlé le plus sobrement possible de l'étymologie et des origines de Wetteren, qui se perdent dans « la nuit des temps » comme toutes les origines de tous les pays, M. Broeckaert raconte succinctement des temps anciens de ce bourg ce qu'il a pu en apprendre de positif; il n'insiste guère sur la conjecture, assez vraisemblable d'ailleurs, que Warminia (Waterminia ?), villa à deux églises, qui appartenait au ixe siècle à l'abbaye de Saint-Bavon de Gand, serait la même localité que Wetteren ; il nous montre la seigneurie de Wetteren, possédée par Robert de Béthune, en 1225, et directement soumise au comte de Flandre jusqu'au xvie siècle, donnée ensuite en fief à Maximilien, Vilain de Gand, comte d'Iseghem, etc., famille dans laquelle elle demeura.

Entre le règne de Philippe le Bon et la révolution de 1830, quelques faits historiques importants ouvrent un champ plus libre au récit de l'historien. Ce sont : le soulèvement des Gantois, pour cause d'oppression, sous « ce bon » Philippe ; la prise du château de Laerne par les Chaperons blancs; la dévastation du pays de Waes par les deux partis ; l'arrivée du comte à Wetteren, où des ambassadeurs du roi de France réussissent à lui faire accepter une trêve et un traité; puis, sous le règne d'un autre « bon Philippe » (IIe), les troubles pour cause d'intolérance, le pillage de l'église de Wetteren par les iconoclastes, les brigandages exercés par les troupes espagnoles, le soulèvement des paysans contre les gueux et la destruction du village par ceux-ci, enfin l'arrivée du duc de Parme et le départ des Espagnols; puis encore, sous le règne du « bon et grand » Louis XIV, la dévastation et l'incendie de Wetteren par les Français; enfin les événements, toujours ruineux ou désastreux, qui signalèrent l'entrée de ces généreux Français nous apportant le bonheur et la gloire dans les drapeaux de Dumouriez, et ceux qui marquèrent le règne de Napoléon le Grand lequel, pour comble de bienfaits, nous dota de la conscription militaire.

Tous ces faits sont racontés par M. Broeckaert avec beaucoup de jugement et de précision, dans un langage simple, pur et correct; son livre sera lu avec le plus vif intérêt, non-seulement par les hommes d'étude, mais surtout par les nombreux souscripteurs de sa contrée, pour lesquels il ne constituera pas uniquement une histoire de Wetteren et de ses environs, mais une histoire succincte des principaux événements de l'histoire belge, double avantage que présente une monographie écrite par un homme de tact et de talent.

L'autre moitié de ce livre est consacrée à la description et à la narration de tout ce qui intéresse la vie publique d'une agglomération d'hommes : église, hôpital, hospice, écoles et académie de dessin; statistique, commerce, industrie, sociétés de littérature, de musique, de chant et d'archers; les hommes célèbres de la localité, les anciens géants, les légendes populaires, etc.

L'ouvrage est suivi d'un appendice de quinze documents inédits relatifs aux diverses matières traitées dans le corps du volume; il est orné d'une vue générale de Wetteren, d'une

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