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nius, général médiocre, politique à courte vue, au demeurant bon homme, mais sans aucun relief? — Ce n'est pas aux deux tribuns, figures placides évidemment sacrifiées qui rappelleraient volontiers, n'était l'anachronisme, les maires de souspréfecture aux jours de réaction turbulente et prématurée. Ménénius Agrippa lui-même avec son apologue, et malgré son apologue, n'est guère qu'un loustic videur de flacons, assez fidèle à l'amitié, mais surtout fervent au falerne. Et Volumnie, la mère de Coriolan, est-ce là l'idéal de la maternité, cette grandeur si grande qu'elle fait une auréole à toutes les femmes mères!

Quoi ! on a devant son génie le semius populusque Romanus, et on oubliera de tailler à grands coups de son ciseau magistral une de ces figures qui sont l'idéal de la république, cette forme de gouvernement si auguste et si pure que ceux qui la repoussent disent que c'est parce qu'elle exige trop de vertus! Quoi! à cette patricienne dont la sublime fierté aboutit à produire un rodomont deux fois coupable de trahison, on n'opposera pas une de ces véritables et grandes matrones romaines, une de ces plébéiennes puissantes, au cœur ardent, à l'œil de feu, une de ces mères qui mettaient la république au nombre de leurs enfants! Singulière et heureusement très-rare lacune dans un drame du grand Shakespeare ! Certes notre respect est grand pour ce génie puissant et multiple, si grand que nous nous prenons à douter de la valeur de notre critique, et cependant elle échappe irrésistiblement à notre plume en lisant Coriolan. Nous avons rencontré l'esprit, le sarcasme, la puissance d'invective, la verve, la chaleur même, mais nous n'avons pas trouvé l'attendrissement. Dans Coriolan, Shakespeare donnerait raison aux réalistes qui se passent fort bien de l'idéal ,mais qui par cela même ne feront jamais école quel que soit leur talent de détails. Qu'un écrivain réaliste pur prenne un laquais intelligent, honnête homme, et même homme généreux, il le peindra exactement et avec toutes ses nuances ; il ne manquera pas un galon à la livrée, mais le laquais généreux restera laquais, nulle découverte ne sera faite dans cette âme qui a des profondeurs où gît le diamant splendide réservé à quelque lapidaire de génie, et nous n'aurons pas Ruy-Blas, c'est-à-dire le grand idéal.

L'éloquent commentateur n'a pas voulu voir cette lacune si regrettable, il a cherché et ingénieusement trouvé une morale très-haute dans l'œuvre de Shakespeare; s'il n'a rencontré ni dans Coriolan comme fils, ni dans Volumnie comme mère l'idéal de la famille, il y voit une leçon terrible et termine son examen en prêtant au poète — on ne prête qu'aux riches — une grande pensée de moralisation. Voici son dernier mot:

« Amour filial, amour conjugal, amour paternel, toutes les » affections élémentaires de l'âme s'emparent à l'improviste de » ce renégat et le mènent au supplice. C'est par la famille que » le patricien est frappé. »

Cela est beau et c'est tirer habilement parti de la situation posée par Shakespeare et qui n'est qu'un décalque de l'histoire. Mais s'il est vrai que le dévouement à la famille puisse conduire aux catastrophes, aux abîmes et au supplice, il faut que ce soit à une chute pleine de grandeur et à un supplice immérité.

M. F.-V. Hugo a donc vu tous les côtés brillants de Coriolan et il les analyse avec un talent plein de souplesse. Cette introduction a toute la valeur de celle des Amants tragiques et des Amis dont nous avons parlé, c'est le même style ferme et coloré, c'est la même éloquence, et nous ne pouvons la louer mieux qu'en la citant. Voici le portrait moral de celui qui a trahi la république:

« Sa vie n'a été qu'une longue conspiration contre les lois » divines et humaines. En dépit du droit éternel sur lequel est » fondée l'égalité entre les hommes, au mépris de la constitu» tion sociale qui la proclame, il a voulu asservir la cité à une » oligarchie de famille et assujettir l'immense majorité de ses » semblables à une caste priviligiée; pour établir l'autorité de » cette caste, il a conseillé, employé tous les moyens, la » violence, la ruse, le guet-apens, le coup d'État, le massacre ! »

C'est un paragraphe de Tacite, cela est précis, net et brillant comme l'éclair d'un glaive, et c'est d'une ressemblance hideuse.

Il y a beaucoup de choses remarquables dans cette première partie de l'introduction du neuvième volume, mais rien n'est plus éclatant, rien n'est plus frappant que les pages pleines d'émotion sur la famille telle que la comprend et la définit M. F.-V. Hugo. On sent qu'il esl là comme un capitaine sur un champ de bataille bien étudié et dont les moindres plis et replis' de terrain lui sont connus. La glorification de la famille, de la solidarité, de la responsabilité qu'elle impose, va bien à celui qui date de l'exil ces lignes émouvantes. Jeune encore, le traducteur de Shakespeare a conquis une place éminente dans le parti, non pas qu'il s'est choisi, comme s'est plu à le dire un critique qui appartient à ce parti qui règne et gouverne et qu'il a osé accepter, mais dans le parti où le poussaient des convictions ardentes et éclairées, et il a, selon nous, bien interprété le sentiment du parti auquel il a l'honneur d'appartenir en donnant une expression si haute au sentiment familial qu'il a lui aussi jusqu'au courage, et littérairement jusqu'au lyrisme. Que si, d'aventure, il lui est venu à l'esprit que la somme d'idées remuées dans Hernani, Marion Delormc ou Rny-Blas, est un événement supérieur à la bataille de Tolbiac, nous avouons carrément que nous sommes de son avis; les coupe-jarrets qui gagnent les batailles de Tolbiac ou celles de la rue Transnonain et autres, qui se suivent et se ressemblent, n'ont jamais produit que des brigands couronnés. Nous citons:

« Qu'importe que l'adversité l'arrache au sol.natal! la famille » se fait à l'existence nomade comme à la vie sédentaire, elle » bâtit partout sa tente, elle porte partout son feu sacré. » Plus l'orage gronde autour d'elle, plus étroitement et plus » tendrement elle resserre son groupe fidèle autour de l'âtre » flamboyant. Déchaînez-vous, tyrannies d'un jour. Acharnez» vous, pouvoirs impuissants. Vous n'éteindrez pas le doux » sourire de cette jeune fille inclinée devant son père ; vous ne » dissoudrez pas ce faisceau de cœurs! la famille expatriée est » devenue patrie.

» La famille est un sanctuaire inaccessible. Elle interdit son » seuil vénéré à tous les despotismes extérieurs. Elle recueille » dans son hospice inviolable les blessés du dehors, elle les » console, elle les ranime; elle panse leurs plaies et les ferme » sous les baisers. Elle offre aux âmes fatiguées son repos » salutaire, elle prodigue aux cœurs brisés ses caresses sou» veraines. La vie privée est sa sphère légale et légitime. Elle » a pour domaine propre l'ombre du toit domestique. C'est » dans cette ombre discrète qu'elle cache ses archives de cou» rage, ses traditions de vertu, ses trésors d'émotions ineffa» bles. Cette ombre est à la fois sa force et sa pudeur. C'est à » cette ombre qu'elle renouvelle et perpétue le type divin qui » lui a été transmis dès l'origine. C'est dans cette ombre qu'elle » doit vivre et se renfermer. Pour peu qu'elle en veuille sortir, » elle altère son caractère et ment à sa mission. »

Chose étrange! voilà ce qu'écrivent les hommes de ce parti tant calomnié à l'endroit de la famille! et que dira-t-on si remontant de M. François-Victor Hugo à son illustre père, on se rappelle les Contemplations et les splendides et déchirantes lamentations du livre IV qui a pour titre Pauca meœ? Que la littérature qui marquera dans l'histoire l'ère de ce qu'on appelle le second empire, que cette littérature au petit pied, envieuse, s'étende, et s'enfle, et se travaille, elle ne produira, comme elle n'a jamais produit, rien qui approche de ces œuvres dont le souffle puissant appartient seulement aux grands talents et aux grandes consciences.

II

LE ROI LEAR.

Ici, dans ce grand drame plein de passions, de mouvement et de tempêtes, passions horribles ou tendres, tempêtes humaines ou rage des éléments; ici nous retrouvons Shakespeare complet, Shakespeare avec lout son génie, avec ses grandeurs terribles, avec ses allures emportées, avec sa maestria fougueuse, et nous nous sentons comme enlevé dans un rêve tout plein d'éblouissements. Que' de richesse et quelle profusion ! Quelle simplicité et quelle confusion, quelle audace, quelle magie! 0 Voltaire! on le comprend, ton génie réglé, mesuré, compassé, calculant, émondant, râtissant la tragédie, ton génie devait reculer de terreur, devant ce fouillis sublime, devant ce débraillé du langage, d'un effet pourtant si grandiose, devant cette vulgarité qui atteint le pathétique le plus écrasant: « Ma pauvre folle est étranglée, elle ne reviendra plus jamais, » jamais, jamais, jamais, jamais! — défaites-moi ce bouton, » je vous prie; merci, monsieur. » Réalité saisissante! idéal éblouissant! Ces chausses trop serrées! ce bouton qui retient ce souffle qui veut s'exhaler! merci, monsieur! et l'on frissonne de la plus poignante émotion à ce dernier mot de la plus terrifiante agonie, dans cette chose si simple on sent toutes les affres de la mort.

Et comme ils sont vivants tous ces êtres qui vont se précipitant, se croisant, se heurtant dans ce drame exubérant dont le trop-plein déborde en inutilités d'une telle ampleur qu'on ne voudrait pas retrancher une ligne, un mot. Le traducteur qui, ainsi que nous l'avons constaté déjà, a toutes les élégances comme toutes les crudités de style, semble s'être surpassé. Son intrépidité est égale à l'audace shakespérienne, il ose tout et dit tout; « n'entre pas là, m'noncle, il y a un esprit. » M'noncle! ô Voltaire! cela est encore plus ébouriffant que la souris qui trotte dans Hamlet, et cela est naturel et charmant. L'enfant du peuple, le voyou si dépenaillé, si pittoresque, est de toute éternité, Shakespeare ne pouvait l'oublier dans ce drame où il y tout. El quel dévouement que celui de cet être qu'ont déshérité à la fois la nature et la société ! Par le dévouement, par le sacrifice, Shakespeare d'un trait de génie met au niveau du grand et noble comte de Kent, ce paria de tous les temps, ce fils de serf né entre l'étable et la porcherie, mais illuminé à son humble berceau par l'enthousiasme et la poésie, ces deux rayons. Grande affirmation de l'égalité que la société s'efforce de méconnaître, mais qui se retrouve toujours et se prouve et s'impose.

Mais nous ne voulons pas analyser Shakespeare, c'est toujours le commentateur qui nous préoccupe. Plus M. F.-V. Hugo s'enfonce dans cette mine avant lui inexplorée des vieux manuscrits, des chroniques à peine connues ou perdues dans l'oubli, des œuvres informes qui ont été le tremplin d'où s'élançait Shakespeare et d'un bond si prodigieux, plus se dévoilent à son regard perçant ces joyaux littéraires qu'il nous dispense à son tour et sans compter. Analyse entraînante, profonde, lumineuse, renseignements curieux, aperçus ingénieux, rapprochements historiques, analogies imprévues et saisissantes, citations heureuses, examen critique à la fois philosophique et littéraire, voilà ce qui cette fois fait les frais de cette remarquable introduction de laquelle se dégage toujours supérieure •et triomphante l'idée démocratique.

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