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ce fut de cette ville que Charles II se sauva en France, après la bataille de Worcester, sur un bâtiment charbonnier.

A onze heures et demie, nous prenons le train pour Londres et ensuite pour Greenwich, où nous arrivons à trois heures.

Me voilà confortablement assis dans un bon fauteuil... Je revois mes beaux volontaires; je me remémore les différents uniformes, l'armement, l'équipement; je vois passer devant moi tous ces magnifiques chevaux, je me retrace entièrement la journée d'hier; aucun détail ne m'échappe, on dirait que j'y suis encore !... C'est que pour moi militaire, ce fut un jour de fête!... Ce sera un souvenir dans ma collection pour la vieillesse!... Je prends ma plume, une feuille de papier, et j'écris.

« A Monsieur le rédacteur du Times. » Monsieur,

» J'ai eu hier l'infinie satisfaction de voir la revue et les ma» nœuvres à feu exécutées par une partie des volontaires anglais » à Brighton. — Si je voulais essayer de vous traduire mon » admiration continuelle pendant cette belle journée, je rem» plirais plusieurs colonnes de votre si honorable journal. Je » me bornerai seulement à vous dire que jamais je n'ai vu » de plus beaux hommes, surtout en aussi grand nombre; » jamais je n'ai admiré de plus belles compagnies, défilant » dans un ordre plus parfait, présentant chacune un front de » larges poitrines, alignées comme des murailles vivantes. » Toutefois, j'ai éprouvé un sentiment de regret de ne voir » dans presque aucune division ces beaux hommes placés par » rang de taille, c'est-à-dire les hommes les plus grands for» mant la première file, jusqu'à la dernière formée des deux » plus petits. — Ma dernière réflexion, en voyant repasser ces » belles troupes, c'était qu'une nation qui est assez heureuse, » assez fière pour posséder de tels hommes, animés tous d'une » si grande intelligence de leurs devoirs, ne saurait prendre » au sérieux et ne doit que rire d'un mot impossible pour elle: » invasion. »

> Londres, 22 avril.

» Un Capitaine Belge. »

Croiriez-vous, mon cher Guillaume, que cette petite lettre a occupé assez d'intéressés en Angleterre? Loin de moi l'idée d'en tirer le moindre sujet de vanité. L'Anglais sait ce qu'il vaut, il méprise la critique, il dédaigne la louange, mais il est fier de la vérité et d'une juste appréciation. En l'écrivant je me doutais bien peu de l'effet qu'elle allait produire, et si je vous en parle ici, c'est pour vous prouver une fois de plus quel admirable esprit national il y a dans ce pays! quelle impulsion, quelle force ce grand peuple anglais sait donner à l'amour de la patrie! Il lui sacrifierait sans hésiter sa fortune, sa vie. Pour lui, et c'est ce qui fait sa grandeur, c'est ce qui enfante les héros, tout doit céder, tomber devant un mot que chacun a gravé au cœur : l'Angleterre!... Dites-moi donc si, sentant battre son cœur, il ne faut pas respecter cette grande nation?

Le lendemain, J... me lit une lettre d'un volontaire du Tower Hamlets, adressée au Times, et qui contient des remercîments à mon adresse. Je vous en donne la traduction.

« A l'éditeur du Times.

» Monsieur,

» L'opinion de votre correspondant, le capitaine belge, doit » être très-agréable aux volontaires, mais comme membre du » corps, je dois le remercier particulièrement pour son obser» vation quant au sizing (rang de taille) des hommes; à pré» sent les compagnies seulement sont ainsi placées et cet » arrangement produit beaucoup de désagréments aux hom» mes. — La différence de longueur de pas entre un homme » de quatre pieds huit pouces et un homme de six pieds, diffé» renee qui existe très-fortement dans ma compagnie, produi» sant beaucoup d'irrégularité, les petits hommes au centre de » la ligne nous mettent dans l'impossibilité sans grand effort » de maintenir une apparence militaire. — Comme le premier » ami du mouvement, à vous monsieur, nous faisons connaître » nos griefs avec quelque espoir de remède.

» Votre obéissant serviteur.

» (Signé) Un Fusilier Du 2e Tower Hamlets. »

Mais dans cette formation de « sizing, » les files composées des hommes les plus grands sont aux deux côtés, le centre est formé des hommes les plus petits; il en résulte que la direction étant toujours donnée de la droite ou de la gauche, les hommes de plus grande taille allongent le pas sans s'en douter, et il faut indubitablement que Je centre reste en arrière ou qu'il fasse une marche forcée, ce qui dans l'un comme dans l'autre cas ne saurait se soutenir. Je n'admets pas, comme d'autres l'ont désiré, qu'on place les plus petils hommes au premier rang, ce genre d'amphithéâtre humain nuirait sensiblement au coupd'œil. Mon intention est encore moins de préconiser le contraire pour ajouter à l'apparence du front d'une compagnie, en plaçant les hommes les plus petits au second rang. Un tel mode serait non-seulement dangereux dans les feux, mais c'est une ridicule supercherie dont on peut se passer avec des hommes tels que ceux que j'ai vus. Je me répète : la première file sera formée des deux hommes les plus grands; les plus grands après ceux-ci formeront la file suivante, et ainsi de suite jusqu'à la gauche qui sera formée des deux hommes les plus petits. Le guide étant placé à côté, réglera un peu son pas sur ces hommes, qui au besoin allongent légèrement; de cette manière, il le maintiendra aisément et vous n'infligerez plus aux hommes du centre, relativement de petite taille, la torture d'allonger constamment le pas pour se conformer à l'allure des géants à droite et à gauche du rang. Ajoutez, chose principale, que votre compagnie présentera uneuniformité irréprochable.

Une autre observation bien plus importante que je consignerai ici, c'est la manière de porter l'arme « at the trail » (horizontalement dans le rang). Si l'arme est chargée, le moindre choc de vous, de votre voisin, des hommes du second rang, un faux pas : le coup part et vous avez la douleur, le regret perpétuel d'avoir involontairement et sans nécessité tué un homme, peut-être votre frère, votre ami, qui marchait dans un peloton précédent. Si vous ne l'avez pas tué, vous en avez peut-être blessé plusieurs. Vous me direz : cela n'est jamais arrivé! Ce n'est point un argument; je vous demanderai si vous pouvez assurer que cela n'arrivera jamais? Vous n'oseriez l'affirmer!... Une arme chargée doit toujours être portée sur l'une ou l'autre épaule ou la bretelle à l'épaule, mais toujours le bout du canon en l'air. Il est indispensable qu'on fasse ce changement ou plutôt cette suppression.

QUATRIÈME LETTRE.

De Greenwich à Londres par la Tamise. — La Douane. — Le Pont de Londres. — Cochers et chevaux. — Bateaux à vapeur. — Le-Monument — La statue de Guillaume IV. -— La statue de Wellington. — Une drinking fontain. — La banque d'Angleterre. — La Bourse. — La cathédrale de Saint-Paul.

Greenwich, 24 avril 1862.

Je vais à Londres par la Tamise; le bateau passe à côté du Dreadnought : je l'examine avec plaisir, comme une vieille et respectée connaissance. Ici commence pour moi une exhibition de grandes œuvres. Il me faudrait trois mois bien employés pour visiter en détail ces immenses établissements. Les uns, véritables antres de cyclopes, les autres, vastes fourmilières où chacun entasse, emmagasine ou exporte. Ici Vulcain et ses forgerons perfectionnés construisent un gigantesque chantier flottant pour l'Espagne; là, ces mille coups redoublés sont frappés sur le doublage de navires prêts à être laucés. Voilà Deptford, petite ville sur la rive droite de la Tamise, dans le comté de Kent. N'y cherchez ni palais, ni monuments, elle n'est formée que de chantiers, d'arsenaux du gouvernement ou de particuliers; je la salue en passant, parce qu'elle eut jadis l'honneur de compter parmi ses ouvriers Pierre le Grand. — « Commercial dock : » le nom vous indique assez que c'est une vaste réunion de docks ou chantiers et magasins de commerce. — « Jetée-pier » (la jetée) qui conduit à l'entrée du tunnel de la Tamise entre Rotherhithe et Wapping, dont je vous promets une description. — « Cherry garden pier » (jetée du jardin de Cerises). Je suppose qu'il ne reste du Jardin de Cerises que le nom, et qu'au lieu d'arbres d'une production incertaine, il y a des usines dont les produits sont exportés dans le monde entier. Voilà les innombrables magasins pour l'approvisionnement de bouche de la marine anglaise. De l'autre côté, la Tour de Londres!... Quel nom! Que de souvenirs historiques viennent tout à coup assaillir ma mémoire! Pourquoi faut-il que l'âme s'assombrisse, que les pensées s'attristent? Oh! c'est qu'involontairement ces souvenirs évoquent rapidement des scènes d'infortunes, de douleurs, de grandeurs tombées, de cruautés assouvies, de trahisons, de perfidies sans nombre comme sans exemples!... Je reviendrai sur cet antique monument dont le nom est inséparable de l'histoire d'Angleterre.

La douane (the custom house), est un édifice d'une architecture simple, régulière et par ses vastes proportions d'un aspect tout à fait monumentale La façade principale, du côté de la Tamise qu'elle domine, présente deux corps de bâtiments reliés par trois portiques chacun de six colonnes d'ordre ionique;-celui du centre, plus haut que les autres, est élevé sur un soubassement de cinq arches;

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