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étymologique français, ce qui appartient au vieux fonds de , la langue française, de ce qui révèle des conquêtes plus ou moins récentes. Pour un philologue la distinction est aisée au premier coup d'œil, car les procédés de composition et les règles de dérivation sont toutes différentes. Les vocables pris aux langues anciennes ou étrangères, à un moment où l'instinct populaire du langage s'affaiblit, se reconnaissent immédiatement; l'emprunt est grossier, brutal. Dans les mots primitifs, essentiels a la langue, il y a, au contraire, un caractère original qui frappe l'artiste. Quelle légèreté, quelle grflee dans le vieux français, produit du terroir! rien de lourd ni de pédan(esque : on comprenait d'intuition tous les mots, qui avaient alors une physionomie à eux. Le glossaire n'était point devenu un froid assemblage de termes nobles et scientifiques. Villon et Luce de Lancival : quatre siècles de l'histoire littéraire de France!

Le Dictionnaire historique de la langue française publié par l'Académie a la prétention de considérer la langue dans toute Ja durée de son développement, et pour cela il amplifie et commente tous les mots de l'édition de 1836. Jusqu'ici la méthode et la vraie science qui n'est pas l'érudition, sont à peu près absentes de ce monument majestueux, nobilis indigestaque moles, où le premier articte, A substantif, embrasse la matière de six colonnes in-4°. Il est cependant incontestable que la deuxième jjartie du programme a été consciencieusement remplie : on donne réellement « le spectacle curieux et instructif de l'esprit humain en général, et, en particulier, du génie des écrivains «'exerçant sur les formes du langage, et les ployant avec une :idresse et une puissance merveilleuses, aux applications les plus diverses. » Nous avons donc sous les yeux un recueil des finesses, des nuances de la langue, un choix copieux de mots .bien employés, et non un dictionnaire historique. Les grammairiens et les lexicographes seront peut-être les seuls écrivains de France à le consulter : on y puise par nécessité, mais on ne le lit pas.

Le Dictionnaire étymologique de M. Scheler est une œuvre ,originale, sinon parfaite, pleine de recherches d'un vif intérêt. C'est ce que l'on peut appeler un bon livre. Nous avons dit plus liaut en quoi il nous semble surtout pécher; quelques rares

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observations de détail qui nous ont sauté aux yeux, ne seront peut-être point déplacées ici.

Aboyer, que M. Scheler dérive du latin ad-baubari, est une imitation de bruit comme baubari. Ce que Forcellini dit fort bien : « baubor verbum exprimens vocem canum, qui latrantes bau bau bau proferunt. » Il ne faut pas nécessairement que le français vienne du latin ou du grec qui a j3ai$u. Bayer et béant est aussi fort significatif par soi-même, et Diez a raison de supposer une racine onomatopée (ba) : ce que les anciens mêmes avaient fait pour pauÇw. Notons en passant que la définition du Dictionnaire historique de l'Académie n'est pas plus satisfaisante que celle de M. Scheler.

Abasourdir est bien expliqué; ahan, afan, aussi.

Ahuri, d'où l'on a fait le verbe ahurir, appartient essentiellement au parisien, et s'explique de lui-même. Il n'est point nécessaire de recourir au tudesque«nAîttr(all. mod. ungeheuer), terrible. Hourvari, oublié par M. Scheler, est exactement dans le même cas. Voir Charivari et d'autres expressions de même nature.

Argot, vocable d'origine encore inexpliquée selon M. Scheler, est tout simplement de l'argot. Nous sommes un peu surpris de □'avoir pas trouvé dans le Dictionnaire étymologique, toujours si complet sous ce rapport, le résumé de la discussion, fort intéressante d'ailleurs, à laquelle ce mot a donné lieu. Furetière et, après lui, Nicolas Ragot ont prétendu que c'était d'Argos, ville grecque, que la langue sanglante et grotesque du crime, comme dit Victor Hugo, avait reçu son appellation. Au cabaret de la Courtille un lieutenant de Cartouche, l'amusant voleur, dit à. un de ses frères d'armes:

Mais, à propos d'argot, dit alors Limosin,
Ne ra'apprendrez-vous pas, vous qui parlez latin,
D'où cette belle langue a pris son origine?
— De la ville d'Argos, et je l'ai vu dans Pline.

Puis on a pensé a Yergo des écoles et même au jargon des petits messins. Le Duchatdit que le mot vient de Ragot, fameux belître et le législateur des gueux de son temps, par une légère transposition de lettres. On a pensé aussi à Argus, symbole de la vigitance mis en défaut par les argotiers. Argot, dit Nodier, vient de Zergo, contraction de Zingaro, bohémien. Pour M. Cousin, argot signifie argutie. M. Francisque Michel, homme compétent dans la matière, évite de se prononcer. M. Scheler aurait dû rapporter l'étymologie ipydç, fainéant, désœuvré, de à£PY<S;, (a priv. Epyov) et les mots de Rabelais gots, matagots, ayant le sens de gueux.

Baguenaude, baguenauder. Ne serait-ce pas bague-node, le jeu qui consistait à faire des nœuds de bagues?

Baragouin, du breton bara, pain, et gwin, vin. C'est une rencontre. — Croirait-on que les racines que Nodier a trouvées à ce mot sont pàu et ipyiî' — Amadouer pourrait aussi venir du breton a ma doué, qui signifie, ô mon Dieu!

Cagot et Bigot auxquels M. Scheler cherche des étymologies toutes différentes, ne s'expliquent-ils pas l'un par l'autre? La presque synonymie indique une commune origine.

Charcutier, de char (chair) cuite, selon M. Scheler. Les charcutiers ne vendent pas de la chair cuite. Ne serait-ce pas de char et cutis, peau, parce que les charcutiers vendent de la viande avec la peau, la chair des animaux qui ne s'écorchent pas, et peut-être aussi parce qu'ils revêtent d'une peau mince la viande hâchée menu?

Nous avons également rencontré par-ci, par-là des mots d'origine douteuse et que M. Scheler a tenté de dégager, invita Minerva, du nuage opaque qui couvre leur naissance : gaz, le mot de Van Helmont, n'est pas le moins du monde heureusement dérivé de gascht, gischt, d'un verbe gâschen, bouillir, mousser; ni flamberge de l'allemand, flanc, côté, et debergen, protéger. Nous nous hâtons d'ajouter que ceci est l'exception et qu'il est bien rare que M. Scheler ait donné quand même des étymologies aventureuses : il a eu le tact de s'abstenir souvent.

Nous terminerons en rappelant à nos lecteurs que M. Scheler n'en est pas du reste à son coup d'essai. Ses travaux de philologie et de linguistique datent déjà d'assez loin. Son commentaire raisonné sur un livre d'Homère est de 1841, celui sur l'OEdipe-Roi est de 1843; il a publié en 1847 un mémoire sur la conjugaison française considérée sous le rapport étymologique, et en 1854 une grammaire théorique de la langue allemande. Le Dictionnaire d'étymologie française, nonobstant la concision qui le distingue et qui constitue une éminente qualité, est à la fois ce qui a été fait de meilleur et de plus complet en ce genre.

Camille Picqué.

I Études sur l'art, par Louis Pfuu. In-8° Bruxelles, A. Lacroix, Verhoeckhoven et C*,

éditeurs.

Les études Sur L'aut de M. L. Pfau sont divisées en trois parties qui se relient entre elles par une commune idée, l'âme et la vie de cet ensemble de critiques et d'analyses, d'esthétique et de philosophie. Ce n'est .point de la critique de hasard, de la critique quotidienne, faite selon les besoins du moment. Il y a dans le livre une séve et une plénitude qui sont qualités mâles et qui forcent le lecteur à discuter, lorsque les opinions émises lui paraissent fausses, ou à avouer que se tromper ainsi est le fait d'un homme convaincu, à qui l'applaudissement ou le blâme doit être donné énergiquement.

Au début du livre, on sent ce souffle de sincérité et de volonté, qui est à la fois un charme et une fascination. Peu d'œuvres littéraires, à notre époque, ont cette qualité de nature. 11 y a peu d'écrivains qui sachent se faire lire, comme il y a peu d'orateurs qui sachent se faire écouter; ici l'organe, et une sorte de sympathie du geste et du regard, là, le style et une espèce d'onctuosité de la pensée, séduisent dès l'abord et éveillent l'intérêt. M. Pfau a ce don précieux dans une œuvre de critique et d'esthétique. Il faut lui en tenir compte et non peut-être l'en féliciter, mais l'en remercier. Défauts de nature, bien qu'ils soient plus pardonnables que défauts d'éducation, sont insupportables au dernier degré ; en renversant cet axiome, on saura combien on doit se trouver enchanté de reconnaître dès les premières pages d'un livre ces qualités natives qui entraînent jusqu'au mot fin avec une douce violence.

Divisée en trois parties, l'œuvre gagne en clarté. Bien que les études aient été pensées dans divers moments, et qu'elles soient le produit de réflexions venues sans doute à mesure que les circonstances l'exigeaient, comme elles ont germé dans un esprit plein de conviction, leur corrélation est positive. Les titres de ces parties indiquent du reste suffisamment les rapports qui les unissent : l'Art contemporain en Belgique, Lettres sur le Congrès artistique d'Anvers et VArt et l'Étal forment un ensemble judicieux dont l'idée philosophique se dégage avec une grande clarté.

Nous voudrions pouvoir longuement analyser ce livre sérieux et intéressant. Mais il soulève beaucoup trop de questions pour qu'on puisse y répondre dans un article bibliographique forcément court. Pour bien dire ce qu'est le livre de M. Pfau, il faudrait en réponse écrire un second volume. Nous ne concentrerons donc ici que quelques objections sur les points qui nous ont le plus frappé.

L'étude intitulée l'Art contemporain en Belgique nous a paru incomplète. L'auteur semble n'avoir pas suffisamment analysé les œuvres de nos artistes; il ne s'est point assez préoccupé de la source; il s'est contenté trop facilement de deviner le caractère de la plupart des peintres dont il étudie le talent. Ainsi, De Keyser et Wappers : il ne les connaît que pour quelques toiles qui ont une sorte de réputation. De même Gallait. Avec son sens divinatoire, l'auteur ne se trompe guère toutefois; voir deux ou trois tableaux d'un maître lui suffit souvent pour construire sa caractéristique. Mais on s'aperçoit cependant que les études de M. Pfau eussent été plus profondes s'il avait pu voir davantage : elles semblent écourtées et rognées, par endroit dédaigneuses. L'étude surWiertz est de beaucoup la meilleure, parce que le critique a pu chercher le génie du peintre dans l'ensemble de son œuvre.

Cette réserve faite, nous avons trouvé généralement bien observés les talents de nos principaux maîtres.

Cependant, en ce qui concerne Leys, nous ne sommes pas toujours d'accord avec M. Pfau. Il admire trop cette renaissance de l'art gothique, cette imitation, quelque intelligente qu'elle soit, des peintures primitives. Il dit:

« Leys peint dans l'esprit des modèles qu'il suit, et pourtant

il n'est pas un imitateur il est parvenu à voir la nature

comme les anciens la voyaient. »

Ceci n'est pas juste. Leys ne voit point la nature; il voit la manifestation d'un art qui a puisé ses inspirations à la nature: aussi ses tableaux sont des pastiches plus ou moins intelligents. Leys aurait été un vrai peintre s'il ne s'était pas four

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