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Ce fut un bien beau jour le lendemain à Malines. A dix heures, par un doux soleil d'automne, un lourd chariot traîné par quatre robustes chevaux blancs entrait eu ville par la porte de Bruxelles. Une foule énorme l'entourait et poussait des hourras. Au haut du chariot, sur des gerbes de blé, était assis Stoffel de Berlaer, entouré de ses compagnons de captivité. Il tenait Marie sur ses genoux. Les bourgeois criaient : Embrassez-la donc, Stoffel!

— A quand la noce? demandaient des archers.

— Demain. Et nous inviterons tous les magistrats de Bruxelles à y assister, répondit-on du chariot.

On arriva ainsi devant le beffroi. Les fifres et les trompettes se firent entendre, et la foule s'ouvrit pour laisser voir les bourgmestres, les échevins, les doyens et les j-urés des drapiers, les receveurs et les jurés de la bourgeoisie s'avançant avec majesté. Quand Stoffel et ses compagnons furent descendus, l'un des deux bourgmestres prit la parole:

« — Contre toute espèce de droit humain et divin, braves bourgeois de notre ville, vous avez été retenus par les Bruxellois dans une dure captivité. Dieu, dans sa clémence, n'a pas permis qu'on vous ôtât la vie. Que son saint nom soit béni! Il a suscité, pour vous délivrer, cette belle jeune fille, qui demain sera bourgeoise de Malines. Stoffel de Berlaer, la commune veut récompenser votre bravoure et votre dévouement. Vous épouserez le plus tôt possible votre libératrice; nous vous accordons, nous, nos héritiers et nos descendants, une pension annuelle de vingt-deux florins. En attendant, voici de quoi pourvoir aux premiers frais de votre établissement. »

Et le digne bourgmestre présenta à l'archer une riche bourse bien ronde.

— Quant à vous, poursuivit-il en s'adressant aux compagnons de Stoffel, vous recevrez chacun demain un beau pourpoint neuf et une paire de chausses. Et retenez aussi que cette après-midi il sera mis à votre disposition, dans le local du tir à l'arc, vingt fûts de vin du Rhin.

Demain, bourgeois de cette bonne ville, dit un des receveurs en montant sur le chariot, Jean de Visscher et ses rhétoriciens joueront le grand mystère de la Vierge et la délivrance miraculeuse de saint Pierre.

Vivent les archers de Malines! Hourra pour Stoffel! hourra pour la jeune Marie!

Depuis ce jour-là, disent les chroniqueurs, les Malinois passent pour les gens les plus lins et les plus avisés de tout le plat pays.

CAMILLE PICflK.

REVUE LITTÉRAIRE.

POÉSIES DE CH. POTV1N,

Publiées au profit des ouvriers de Gand et de Uraiue-le-Comte, soua les auspices d'un roniiti; composé (In:

MM. L. DE FRÉ, P. VAN HUMBEECK, D. BANCEI., G. TIBERGHIEN,
E. VAN BEMMEL, N. CONSIDERANT ET J. DULIEU.

Trois beaux volume* iu-S' illustras de dessins originaux photographiés par
MM. FlERLANTS ET Cie. Bruxelles, Veuve Parent et Fils, éditeurs.

Les journaux ont déjà annoncé la prochaine apparition de cet ouvrage que tant dç titres recommandent au public. De toutes les formes que la charité a prises pour procurer quelque soulagement aux pauvres ouvriers belges atteints par la crise cotonnière, la publication des œuvres d'un de nos plus éminents poètes est certainement l'une des plus heureuses. Il s'agit en effet d'un véritable acte de bienfaisance, car l'auteur renonce à toute rémunération, un grand artiste fournit gratuitement les dessins, et l'édition est faite au prix de revient par l'éditeur et le photographe. Il s'agit aussi de véritable littérature nationale, car on sait combien M. Potvin s'inspire de l'amour de la patrie; on sait combien il a fait d'efforts pour stimuler nos tendances littéraires, parle conseil et par l'exemple; on sait enfin que, se contentant des suffrages de ses compatriotes, il n'est pas allé, comme tant d'autres, habiles ou découragés, se faire à l'étranger une réputation qui nous paraîtrait peut-être plus brillante venant do loin.

Tout contribue donc à donner a cette publication un carac1ère national et patriotique : l'esprit de l'auteur et ses aspirations constantes, les sujets qu'il traite avec prédilection, les idées de progrès et de liberté qui dominent tous ses écrits, enfin le but immédiat qu'il se propose en ce moment.

Les trois volumes annoncés se composent en partie de poésies et de poèmes publiés depuis dix ans, la plupart dans la Revue trimestrielle, et en partie de poésies nouvelles inédites formant un ensemble sous le titre de : En famille.

Dans la première partie prendra place d'abord le recueil si original et si varié intitulé Marbres antiques, travail d'artiste et de poète, véritable musée de poésie, chrestomathie intelligente et harmonieuse, spécimen de renaissance de l'antiquité comme la comprenait André Chénier. Les Marbres antiques n'avaient paru qu'en partie dans le XVe volume de la Revue trimestrielle : le poëte en a fécondé la donnée et agrandi le plan. Puis viendront le Poëme du Soleil et le poème dramatique intitulé la Vapeur. Il semble que le premier volume soit consacré aux progrès de l'humanité par l'art et par la science, à ces luttes pacifiques et grandioses de l'homme avec la nature.

Le poëte chante ensuite la patrie et les nationalités. Ici se placent : la Mendiante, souvenir d'Italie, vivante allégorie des héroïques efforts faits par l'Italie pour secouer toutes les oppressions; la Traversée, magique tableau^de la libre Angleterre; à Paris, élégie plutôt que satire; et enfin le poëme la Belgique, l'œuvre la plus complète que l'amour de la patrie ait inspirée à un Belge. Le drame de Jacques d'Arteveld, le dernier ouvrage de M. Potvin, couronné au concours de littérature dramatique, viendra naturellement après le poëme de la Belgique, et le volume sera complété par quelques traductions en français des poésies de Van Ryswyck, ainsi que par quelques traductions en poésie des peintures de Wiertz.

Le troisième volume, entièrement inédit, est intitulé, comme nous l'avons dit plus haut : En famille. Ce sera le livre des femmes,

Ce volume est divisé en deux parties : an foyer et la grande famille. On devine déjà la série, la progression de sentiments

La famille complète en sa gamme d'amour.

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que le poète a voulu exprimer. Les titres des différents livres en diront plus encore.

La première partie contient : Prologue; 1 Contes pour les amoureux ; II Aimer; III Au bord du nid; IV La nichée ; V Contes du vieux magister. La deuxième partie : Prologue; I Sois homme; II Larmes du peuple; III Patrie; IV L'horizon.

Les journaux ont fait diverses citations de ce recueil : nous pourrions en faire d'autres, car il n'est rien qu'on ne puisse citer et nous n'exagérons pas en affirmant que tout est également remarquable, que tout sera remarqué, admiré, aimé. La Belgique sera fière de cette œuvre qui comptera parmi les plus belles de la littérature française contemporaine.

Mais si nous nous félicitons de l'apparition de ce livre, pour notre pays en particulier, pour l'art littéraire en général, nous nous en félicitons bien plus encore pour la moralisation des sentiments et le progrès des idées. La poésie de M. Potvin n'est nullement ce que l'on décore trop souvent de ce nom sacré ; on n'y trouve point ce sentiment passif et stérile, simple distraction ou délassement, jeu futile de l'esprit, amusement des sens, paroles en l'air et phrases vides. C'est là, au contraire, « que la passion parle toute pure, » que la pensée revêt sa forme pittoresque, que l'image est vivante, que le vers, enfin, « dit toujours quelque chose. » Le poëte sème les idées à pleines mains, à la volée, partout, sans cesse. Que lui importe que toutes ne germent pas? que beaucoup tombent sur une terre ingrate? que le développement s'en fasse attendre? que tout même s'oppose à ses efforts, leur soit contraire, hostile, fatal?... L'avenir lui sourit, car l'avenir lui appartient. Cette poésie est belle, elle est vraie, elle est bonne : — elle vivra.

Dans ce rapide torrent qu'on appelle la vie de l'humanité, que d'idées ainsi jetées aujourd'hui et que le tourbillon emporte, mais qui reparaîtront plus loin, plus tard, plus fraîches et plus vivaces que jamais!

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