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Unis d'Amérique, fécondé le Canada, peuplé l'Australie, gouverné les Indes, arboré son drapeau sur toutes les mers, donné asile aux proscrits de toutes les sectes et de tous les régimes, et, ce qui vaut encore mieux, maintenu au milieu des orages des révolutions et des caprices du despotisme, la liberté politique et religieuse dans le monde. i

On peut dire que les conquêtes de l'Angleterre sont les victoires de la civilisation. Il y a des peuples dont l'histoire a un caractère plus épique, parce que leurs principes ont un côté humanitaire et philosophique qui manque essentiellement à la race anglo-saxonne. Le peuple anglais est trop pratique pour s'éprendre d'une théorie qui ne mène pas à une solution. Nous n'avons pas à faire un choix, parce que nous n'avons pas à juger des civilisations différentes. Nous n'avons eu pour but que de décrire les institutions locales dans un seul village; mais pour les comprendre, il faut tenir compte de l'organisation du pays.

Le petit village de Harpenden a été l'objet de nos investigations. Il est célèbre dans les annales de l'Agriculture par les expériences de chimie agricole de M. Lawes, propriétaire du parc de Rothamstead, résidence vraiment seigneuriale dans tout autre pays que l'Angleterre. On se' rend à Harpenden par le chemin de fer du Hertfordshire qui traverse la plus grande partie du comté de Middlesex. Ce comté n'est que la prolongation de Londres, ce caravansérai du commerce universel de l'Angleterre.

En entrant dans le Hertfordshire, le paysage anglais sourit agréablement au voyageur. Les collines succèdent aux vallées, une verdure éclatante mais trop peu nuancée dans les tons, y conserve sa fraîcheur jusqu'en automne. Des troupeaux innombrables de vaches et de moutons paissent dans des plaines ondulées et plantées d'arbres séculaires, dont les branches ont poussé capricieusement sans que l'art soit intervenu pour contrarier la nature. Pendant la chaleur du jour, le bétail trouve un abri sous le feuillage, et alors ces arbres paraissent s'animer et former avec les animaux qu'ils couvrent de leur ombre, des tableaux qu'on croirait composés pour lesnombreux amateurs du Keepsake national.

Les expériences agricoles de M. Lawes ont donné une grande célébrité à la paroisse de Harpenden. Le grand industriel, qui a vulgarisé en Angleterre l'emploi de l'engrais artificiel, a été un des promoteurs de la chimie agricole.

Il ne s'est pas contenté d'être un simple fabricant. Il a soumis la nature à ses investigations. Un chimiste distingué, le docteur Gilbert, est attaché à son laboratoire situé au centre de l'exploitation agricole. Les expériences qu'on y fait sur les terres et sur le bétail ont donné lieu à des controverses suivies et animées. Le professeur Liebig a contesté avec une certaine vivacité l'efficacité de la théorie expérimentale de M. Lawes.

Un économiste distingué, M. Léonce de Lavergne, dans son remarquable livre sur l'agriculture anglaise, a décrit les résultats obtenus par les découvertes de M Lawes.

Tel n'est pas notre but. Nous nous bornerons à rendre compte des institutions locales que nous avons visitées dans la paroisse de Harpenden.

La commune en Angleterre n'est que l'antique paroisse anglicane, à côté de laquelle sont venues se placer les sectes indépendantes, usant comme l'Église anglicane de toutes les libertés religieuses et sociales que la loi et l'usage garantissent aux associations libres en Angleterre.

Harpenden est un petit village du Herlfordshire, dont la population n'a pas plus de 3,200 âmes. Il n'y a là aucune agglomération centrale comme dans nos communes flamandes. Ce sont des cottages, comme disent les Anglais, c'est-à-dire de petites maisons garnies de lierre et de plantes grimpantes qui donnent un aspect varié à toute la contrée. On pourrait comparer un village de ce genre à un parc où l'homme niche comme l'oiseau, en s'isolant avec sa famille pour se confondre davantage avec la nature. Nulle part, la vie des champs n'est aussi variée qu'en Angleterre, parce que nulle part elle ne répond mieux aux instincts naturels de la nation. L'Anglais travaille dans les villes, mais il vit de préférence à la campagne. Il vient y chercher le calme et le repos au milieu d'une famille nombreuse, qui suffit à son bonheur et à ses plaisirs. Le bien-être est général dans les campagnes, tandis que la misère étale ses plaies dans les villes.

Deux faits importants résultent de cette union de la vie agricole et de la vie commerciale et instrielle : une fusion morale et intellectuelle entre les différentes classes de la société anglaise, et une connaissance approfondie des intérêts généraux du pays. La campagne et la ville, en se mêlant sans cesse, réagissent l'une sur l'autre et impriment à toute la nation la marche progressive de la civilisation du pays.

On trouve dans un grand nombre de villages un groupe d'hommes intelligents qui s'entendent et s'associent pour doter le comté qu'ils habitent d'institutions utiles. Il en est ainsi à Harpenden.

Toutes les institutions diverses qui y existent sont dues à l'initiative individuelle. La religion, la bienfaisance, l'enseignement, trouvent dans l'association même les forces dont elles disposent. Le gouvernement central et l'autorité locale ne sont intervenues, ni pour imprimer une direction aux associations, ni pour les soumettre à leur contrôle. La société religieuse est très-divisée à Harpenden. On y trouve une église anglicane, une chapelle méthodiste, une église indépendante et une chapelle de baptistes. Toutes ces sectes vivent côte à côte, se livrent à une propagande active, mais l'autorité n'est jamais appelée à intervenir dans leurs discussions.

La loi et l'usage garantissent à ces diverses sociétés religieuses la liberté la plus complète, dans laquelle elles trouvent toujours la meilleure garantie de leur indépendance. A Harpenden comme dans la plus grande partie de l'Angleterre, les anglicans dominent. L'accroissement rapide de la population y rendait l'église insuffisante pour tous les fidèles. Comme il était impossible de l'élargir, un meeting en décida la démolition, et nomma un comité d'organisation, chargé de recueillir dans la commune les fonds nécessaires à la construction du nouvel édifice.

L'Église anglicane a conservé en Angleterre ses priviléges et ses dîmes, mais ces ressources sont inégalement réparties. Dans bien des paroisses où les fondations particulières ne l'ont pas enrichie par des donations, l'Église anglicane est presque aussi dépourvue que les Églises libres, et quand il s'agit de dépenses extraordinaires et imprévues, elle est obligée de demander à ses paroissiens de pourvoir au déficit de son budget.

L'Église anglicane ne compte à Harpenden que 2,200 paroissiens. Le devis de la nouvelle église avait été estimé à 4,000 Iiv. st., soit 100,000 francs, dont la plus grande partie devait être fournie par les souscriptions individuelles. Comment réunir cette somme dans un village dont l'agriculture etla confection des chapeaux de paille forment l'unique ressource? Dans tout autre pays, le problème serait difficile à résoudre sans l'intervention de l'État, cette grande providence du peuple sur le continent. Mais il n'en est pas de même en Angleterre. Là, noblesse et richesse obligent, et l'association aidant, on y trouve toujours les moyens de pourvoir aux besoins indispensables de la communauté. Le comité nommé par le meeting le 6 décembre 1860, était composé des principaux habitants de la paroisse, parmi lesquels on comptait le pasteur Vaughan, M. Lawes et les docteurs Spackman et Gilbert.

Les principaux souscripteurs étaient ainsi répartis: la famille de M. Lawes 30,000 francs, le pasteur anglican 10,000 franeset une autre souscription de 5,000 francs. Le montant des autres sommes souscrites était réparti entre 35 habitants de la paroisse. ',

On mit immédiatement la main à l'œuvre, car on ne doutait pas que le capital nécessaire à l'achèvement de l'église serait entièrement souscrit avant la fin de 1862.

Comment s'expliquer de pareilles ressources dans une paroisse de 2,200 âmes sans pénétrer dans la vie anglaise. Les richesses du pays sont grandes sans doute, mais ne seraient-elles pas insuffisantes si elles étaient exclusivement concentrées dans les villes? Le goût des classes riches pour la vie rurale et leur désir de concourir au bien-être des classes agricoles contribue à doter les campagnes d'institutions utiles qui leur seraient enviées par plus d'un grand centre en France ou en Belgique.

Dans la vie anglaise, l'esprit d'association se multiplie à l'infini et étend ses ramifications dans toutes les classes de la société. On a fondé à Harpenden une association affiliée à la Société britannique et étrangère pour la propagation de la foi et la lecture de la Bible. Elle recueille annuellement plus de 500 francs de souscriptions volontaires parmi les membres de l'Église anglicane. Elle est administrée par Mme Gilbert, femme de l'éminent chimiste, dont la famille est toujours unie à celle de M.Lawes pour la fondation et l'administration des institutions destinées à améliorer le sort des masses et à élever leur niveau moral par l'enseignement et par l'exemple.

L'Église anglicane a une influence prépondérante à Harpenden comme dans la plus grande partie de l'Angleterre, mais son autorité est exclusivement religieuse.

« L'Église nationale a sa part, remarque judicieusement M. Guizot, de la liberté générale du pays; le complet établissement du régime libre a eu là cette salutaire conséquence que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, bien que nominalement réunis dans les mêmes mains, se sont, dans la pratique, séparés l'un de l'autre et mutuellement respectés. L'instinct du droit et le bon sens ont prévalu à ce point que l'État et l'Église, confondus en apparence, sont distincts en réalité, et se renferment habituellement chacun dans son domaine naturel. »

A côté de l'Église anglicane, il y a différentes sectes dissidentes à Harpenden : ce sont les méthodistes, les baptistes et les indépendants. Elles trouvent leurs adhérents

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