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fuyant de Trêves, brise toutes les espérances du futur roi de Gaule-Belgique, et finit à cette terrible bataille de Nancy; ce drame ne nous laisse ordinairement apercevoir que trois personnages principaux : d'un côté, le duc Charles; de l'autre, Louis XI et les cantons suisses. Il en est un quatrième dont le rôle, pour être moins apparent, est tout aussi important. Ce sont les communes belges.

Pour bien apprécier la part qu'elles prirent à ce grand désastre, et pour ne pas porter sur leur conduite un jugement trop indulgent ou un blâme trop sévère, il faut se rendre un compte exact de l'importance de ces événements pour elles.

Aprèsavoir décrit les principales phases de la lutte entreprise par les ducs de Bourgogne contre les communes, nous en avons fait remarquer les tristes résultats sur l'état intérieur et l'avenir du pays. Nous allons1 en voir des conséquences plus manifestes encore; le peuple, séparé entièrement de son souverain, et habitué à cette séparation, le laissera périr sans lui tendre la main.

La guerre qui s'engageait entre Louis XI et Charles le Téméraire était une des guerres décisives qui se terminent par la chute des empires. Mais si l'un et l'autre rival avaient des chances égales de réussite dans la lutte, tous les deux avaient aussi de légitimes sujets d'en redouter l'issue. Le roi de France surtout, entouré d'une féodalité malveillante et ennemie, devait craindre des hostilités directes. Aussi son habileté et ses intrigues s'attachaientelles sans cesse à soulever les obstacles sous les pas du Téméraire. Celui-ci malheureusement facilitait de pareilles menées par une ambition et une violence sans bornes. Rendu plus opiniâtre, plus fougueux encore, par les résistances qui se dressaient devant lui, il achevait de s'aliéner les siens et de s'attirer de nouveaux ennemis.

De tous les princes de cette famille cependant, le duc Charles était celui qui méritait le mieux l'affection de ses peuples. Il possédait des qualités que n'avaient eues ni son père ni ses prédécesseurs. Enchaîné à la politique de sa maison, il en avait accepté résolument toutes les conséquences; mais parvenu à son but, il eût certainement fait de la Belgique le centre d'un grand État : il lui eût peutêtre rendu tout ce qu'on lui avait enlevé.

Le peuple flamand ne comprit pas, ne voulut jamais comprendre, ni son caractère, ni ses projets. Il refusa toujours de voir ses qualités, pour ne remarquer que ses défauts : Philippe le Bon était, par sa politique, parvenu à faire d'un peuple digne et vraiment grand, une nation turbulente, incapable de se plier aux circonstances ou de s'élever avec elles.

Les défaites de Granson et de Morat n'ont rien qui doive étonner; nous avons dans nos annales trop de pages semblables, pour ne pas comprendre ce que peut un peuple défendant sa liberté, surtout lorsque la nature du pays vient aider à son courage et à sa résistance. Mais un spectacle extraordinaire, pour peu qu'on n'y distingue pas le rôle des communes, c'est le cataclysme qui suit ces défaites, l'anéantissement subit et complet d'une aussi grande puissance.

Jadis, si la bannière nationale était ainsi renversée, on s'armait de toutes parts! La Flandre seule n'avait-elle pas autrefois su effrayer Philippe le Bel? N'avait-on pas souvent vu les ateliers abandonnés, les villes désertes, au signal de quelque danger? A cette heure, le Flamand n'était plus soldat; il y avait au service du duc des compagnies étrangères, des bandes d'ordonnance; à elles seules désormais appartenait le soin de défendre le pays. Elles savaient bien, au moindre signal de leur chef, diriger leurs piques contre les poitrines des citoyens : elles devaient savoir les protéger à leur tour.

El puis, malgré soi, on se sentait quelque sympathie pour ces vaillants Suisses. Involontairement on s'imaginait reconnaître en eux l'esprit des anciens Flamands, on croyait voir revivre leurs anciennes prouesses. Au récit des grands coups portés par les piques helvétiques aux chevaliers de Bourgogne, on se surprenait à jeter un regard furtif vers ce terrible goedendag, legs d'un père ou d'un aïeul, relique sacrée des anciennes luttes communales.

Alors, sous l'impulsion de ces sentiments, aveuglé par la passion, on refusait énergiquement la taille destinée à payer de nouvelles troupes. De là ce spectacle extraordinaire d'un peuple travaillant à sa propre perte, conspirant avec ses ennemis. Nous le répétons encore, si la Belgique ne joua pas dans ces dernières années le rôle qu'on était en droit d'attendre d'elie, c'était le résultat inévitable et facile à prévoir de la politique de Philippe le Bon.

Cependant chaque jour, chaque instant, signalait un nouveau désastre pour Charles le Téméraire, et venait ajouter un nouvel anneau à cette chaîne de calamités qui allait l'étouffer dans ses replis. L'ambition seule avait • d'abord mis les armes à la main à toute cette brillante chevalerie. Elle suivait ardemment son duc à la conquête de riches pays. Elle rêvait de fonder un immense empire. Mais attirée sur le terrain sinistre de Granson, elle avait subi une terrible défaite. Vaincue par les Suisses, réduite à se débattre contre les attaques sourdes et réitérées du roi de France, elle cesse bientôt de poursuivre une vaine ambition; elle ne cherche plus que la vengeance; et elle va trouver, dans les plaines de Morat, un second échec cent fois plus affreux. A Nancy enfin, c'est l'effort décisif d'une armée qui combat pour son existence, réduite à opter, en cas de défaite, entre la trahison ou la mort.

Quelque opinion que l'on professe, quelque parti que l'on prenne dans ces événements, on ne peut s'empêcher d'admirer cette dernière lutte de Charles le Téméraire. Sous le poids du malheur, son orgueil et son énergie donnent à son courage quelque chose d'héroïque et de désespéré. On oublie le caractère du prince, pour ne plus voir que le soldat, combattant à la fois les hommes et la fatalité; et quand on assiste à une mort si affreuse, quand on le voit tomber en entraînant dans sa chute toute cette puissance, l'œuvre d'un demi-siècle, on cesse d'examiner les torts réels de la maison de Bourgogne, on gérait de la perte d'une aussi brillante destinée, on pleure de voir emportés pour la Belgique, un dernier espoir d'indépendance, une dernière lueur de prospérité.

« La mort de Charles le Téméraire, dit un auteur, fut » le signal d'une de ces grandes commotions qui ébran» lent les trônes et mettent en danger l'existence des » États. L'armée était détruite, le trésor vide, la noblesse » ruinée, et le peuple plein d'aversion pour ceux qui le » gouvernaient. »

. II serait impossible, je crois, de rendre plus exactement et en moins de mots le misérable état de nos provinces, au moment où Marie de Bourgogne, le seul enfant de Charles le Téméraire, monta sur le trône. Les résultats de la politique de Philippe le Bon apparaissaient alors dans toute leur effrayante étendue. Il y avait là une grande leçon pour la jeune souveraine, appelée à continuer la dynastie, si l'excès même de la commotion ne l'eût empêchée d'exercer quelque influence salutaire. Du moment qu'avait été rompu le lien qui retenait les diverses nationalités dont se composait ce grand royaume de Bourgogne, on les avait vues se disjoindre violemment. On avait rêvé un empire s'étendant du Bhin à la Méditerranée, et v l'on n'avait plus aujourd'hui qu'un duché, imperceptible au milieu des grands États qui l'environnaient, à peine sûr de quelques jours d'existence.

Seules les provinces belges restèrent fidèles, alors que les provinces méridionales, travaillées depuis longtemps par les agents secrets de Louis XI, allaient se jeter dans les bras de la France... Elles restèrent fidèles au dernier rejeton d'une race qui ne leur appartenait pas, et n'avait jamais rien fait pour devenir une dynastie réellement nationale.

Le régime qui avait pesé sur elles pendant de si longues années, les avait, avons-nous dit, complétement transformées. Maintenant qu'elles allaient de nouveau se trouver livrées à leurs propres forces, elles ne sauraient

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plus retrouver ni leur ancienne énergie, ni leur ancienne puissance.

On s'étonne des excès du peuple de Bruges et de Gand, et l'on n'examine pas la cause qui les a produits. Un moment, au milieu de ce grand cataclysme, on put se croire sur le point de perdre toute nationalité; on voyait le bras de Louis XI se lever sur les derniers restes de l'héritage de Charles le Téméraire. Le peuple alors se réveilla, et, dans un jour de colère, il se crut autorisé à sacrifier deux victimes. Il ne s'agit point de discuter la culpabilité de d'Hugonet et d'Humbercourt, ni surtout d'approuver de pareilles rigueurs. Mais pouvait-on tolérer auprès de la jeune princesse des conseillers capables de l'engager dans la même voie que son aïeul et son père, ou de sacrifier les intérêts du pays par dévouement à leur souveraine. Les communes comprirent bien leur devoir en cette occasion. Leur seul crime fut de se l'exagérer.

Le peuple n'était cependant plus capable de marcher seul; il s'était habitué à avoir un chef qui le conduisît par la main. Il chercha à s'en donner un. On mit alors à exécution un ancien projet de Charles le Téméraire, conçu avec ce beau rêve d'un royaume de Gaule-Belgique.

Le 19 août 1477, un siècle après l'avénement de Philippe le Hardi au comté de Flandre, Marie de Bourgogne épousa Maximilien d'Autriche, fils de l'empereur Frédéric III; et ainsi finit en Belgique la domination de la maison de Bourgogne.

IX

Ici s'arrête la tâche que nous nous sommes proposée. La Belgique va désormais cesser de vivre par elle-même. Perdue au milieu des empires et des royaumes qui se l'attachent successivement, elle n'apparaît plus que comme un vaste champ de bataille où viennent sans cesse se déchirer les armées de l'Europe entière.

L'histoire moderne nous présente bien peu d'exemples d'une pareille transformation dans la vie d'un peuple.

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