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faits. Nous ne nous occuperons plus même d'examiner une dernière question, de discuter si les ducs de Bourgogne, comme l'ont dit plusieurs auteurs, ont fait prospérer le commerce de nos villes, en habituant celles-ci à obéir à une même impulsion, et en faisant cesser entre elles toute ancienne rivalité. La même question s'est présentée à nous, à propos de la lutte des communes avec Philippe le Bon; elle se présente du reste à chaque page de notre histoire, et pour quiconque connaît le caractère des Belges au xve siècle, cette question seule peut servir de condamnation pour les princes dont la conduite l'a soulevée.

Il ne s'agit point après tout de juger trop sévèrement cette conduite, ni d'en aggraver les torts. Si Philippe le» Bon et son fils commirent une faute incalculable en sacrifiant le pays entier à une idée, ils surent du moins, à défaut de prospérité future, lui donner une prospérité temporaire, qui ne se serait point éteinte si vite, s'ils avaient eu des successeurs en état de continuer leur œuvre. Mais l'avenir ne répondit pas à leurs espérances : l'ancienne et riche Flandre n'avait plus que peu de jours à vivre.

Alors on vit se renouveler un spectacle qui s'était déjà présenté bien souvent. Aux dernières heures de leur richesse et de leur gloire, les villes flamandes furent soudainement envahies par un luxe inconnu à leurs anciens habitants. Cédant à la fascination qu'exerçaient ces ducs puissants et orgueilleux, elles se laissèrent entraîner à leur suite dans un immense tourbillon de magnificences et de splendeurs, qui les engloutit au moment même de leur plus grand éclat.

Les faits sont trop connus pour que nous les répétions. L'histoire et le roman s'en sont successivement emparés, et nous ont laissé à ce sujet de magnifiques pages, de brillantes descriptions, dans lesquelles on a toujours voulu trouver le type le plus fidèle de nos anciennes villes.

Pourtant, sous ces tissus d'or et de soie, nous ne reconnaissons pas le véritable peuple flamand : ce ne sont pas ces nobles, ces courageux citoyens qui marchèrent à côté des De Koninck et des Van Artevelde. Ces comptoirs où roule sans cesse un fleuve d'or et de pierreries, qui s'épanche au dehors en ondes étincelantes, ce ne sont point les comptoirs où s'est fondée la prospérité des villes. Couverts de tapisseries et de dorures, pavoisés d'oriflammes aux mille couleurs, je ne reconnais plus là nos anciens hôtels de ville.

Quelques années ont suffi pour amener ce grand changement! Sans force, sans activité, depuis que les ducs les étreignent de leur main de fer, Cand, Bruges, Ypres, ne sont plus que les marchés où viennent se rencontrer les • commerçants de tous les pays, et où leurs propres habitants n'ont plus accès. Au milieu de ces éléments divers, l'élément national disparaît. Ce luxe que déploient toutes les villes, elles ne le doivent qu'aux riches marchands étrangers à qui elles prêtent leurs halles ou leur port. Mais le jour où, par suite des nouvelles découvertes, de la ruine de cette grande puissance bourguignonne, elles restent peuplées de leurs seuls enfants, livrées à leurs propres ressources, elles ne sont plus rien.

VII

C'est une époque vraiment bien remarquable que celle de la domination de la maison de Bourgogne, tant par les événements politiques qui s'y rattachent que par les changements qu'elle introduit ou consacre à l'intérieur du pays.

Elle ne se contente pas d'apporter des institutions nouvelles. Elle cherche à modifier l'esprit flamand et à le pousser dans une autre direction.

Il serait presque impossible de saisir dans toutes ses parties, cet immense travail d'un siècle entier. Quelques faits principaux dominent, et suffisent pour indiquer le caractère général de tous les autres.

De temps immémorial, les corporations de bourgeois, les métiers, avaient été la seule milice des villes; et plus d'une fois, ils avaient, par leur ardeur et leur indomptable énergie, fait plier devant eux la plus brillante chevalerie. Mais de pareilles troupes, plus disposées à obéir à leur propre mouvement qu'aux ordres de chefs réguliers; toujours prêtes à refuser de défendre d'autres intérêts que les leurs; promptes à fournir des armes à la cause populaire dont elles se trouvaient les défenseurs naturels, de pareilles troupes, dis-je, ne pouvaient guère se voir adoptées par les ducs de Bourgogne. Il les remplacèrent par des armées permanentes; ils créèrent ces fameuses bandes d'ordonnance, dont l'histoire nous a laissé une si brillante et si terrible description.

Désormais sans utilité, sans but, les métiers devaient renoncer à jouer un rôle politique ou militaire. Mais, grâce à l'esprit d'association propre à la nation belge, au lieu de se dissoudre, de s'anéantir, ils ne firent qu'adopter un autre objet. C'est de cette époque que datent ces sociétés de tir que nous retrouvons dans toute la suite, toujours debout, toujours aussi nombreuses et aussi prospères, même au milieu des plus terribles commotions. L'arbalète et l'arc, impuissants à entamer les solides cuirasses des lansquenets allemands et espagnols, devinrent des instruments de délassement et de plaisir.

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner le rôle des Serments dans notre histoire; au xvie siècle surtout revient cette question; mais on peut déjà constater que si le nom, le but et la forme de ces anciennes corporations avaient changé, l'esprit était resté absolument le même.

A cette époque aussi remonte la formation des Chambres de l'hétorique, dues au même motif, développées par la même marche. Elles n'acquièrent aussi tout leur développement qu'au siècle suivant, et c'est là qu'un jour nous comptons les retrouver,

Un autre fait littéraire nous apparaît alors, conséquence naturelle des événements. C'est l'immense extension donnée en Belgique à la langue et à la littérature françaises. Confinée d'abord dans les provinces occidentales du comté de Flandre et dans le Hainaut, la langue française n'était jamais parvenue à dépasser une certaine limite, jusqu'au moment où l'avénement de princes français en eut fait la langue dominante et officielle du duché.

Dès sa première apparition en Belgique, elle y laissa des monuments impérissables. Sans parler de Froissart, un peu antérieur à la grande époque des ducs de Bourgogne, et appartenant à la France plus particulièrement qu'à nous, nous pouvons citer les noms de George Chastelain, d'Olivier de la Marche et de Philippe de Commines. Ce dernier joua, au milieu des agitations du règne de Charles le Téméraire, le rôle d'un ingrat et d'un traître; mais rien ne pourra jamais empêcher que, comme écrivain, il ne reste une des gloires du pays et de la littérature.

Jusqu'ici toutes les misères, toutes les gloires de la Belgique, nous les avons reportées, et à juste titre, à l'influence tantôt funeste, tantôt heureuse des ducs de Bourgogne. Mais bien qu'elle se fît sentir jusque dans les moindres événements et se retrouvât dans les moindres détails, il est des gloires qui surent naître et grandir par elles-mêmes, et vinrent encore augmenter l'éclat de cette époque.

De tout temps l'esprit artistique s'était développé en Flandre à côté de l'esprit commercial. La peinture y avait surtout fleuri, et, après l'Italie, la patrie des arts, c'était peut-être le pays de l'Europe où s'étaient produites les plus nombreuses et les plus brillantes œuvres.

Au xve siècle, elle fait tout à coup un pas immense, et, pour un instant, elle se place au premier rang. Elle donne à l'art une de ses plus précieuses découvertes, une de ses plus riches conquêtes : Jean Van Eyck crée la peinture à l'huile. Pendant quelques années, Bruges devient le foyer où les peintres de toutes les nations accourent s'initier aux secrets d'une méthode nouvelle. Mais bientôt toute cette école se disperse à la surface de l'Europe, emportant par menues parcelles le trésor artistique déposé au sein de nos villes.

L'école flamande compte alors plus d'un nom remarquable; à côté de Jean Van Eyck, se placent son frère Hubert, Hemling, Fraus Floris, et bien d'autres dont la nomenclature serait trop longue et qui continuent fidèlement la tradition de ces illustres maîtres.

Cette époque voit également s'élever ces splendides édifices, qui, aujourd'hui encore, sont pour nous un légitime sujet d'orgueil. Privés désormais de toute importance politique, les hôtels de ville deviennent des merveilles d'architecture. Surmontés partout de flèches «lancées, ils rivalisent, en élévation et en élégance, avec les tours naissantes des cathédrales.

Les provinces belges n'étaient pourtant pas les seules provinces appelées à composer le royaume de Gaule-Belgique : il y en avait d'autres, aussi nombreuses et aussi riches, mais la Flandre était, entre toutes, le véritable centre de cet éclat, le cœur même du duché. Les États héréditaires français assistent indifférents, et engourdis, aux luttes et aux péripéties de cette grande époque, sans y prendre aucune part immédiate. Les autres provinces belges elles-mêmes, quoique mêlées plus directement au grand travail qui s'opère chez nous au xv" siècle, demeurent complètement effacées, vivant chacune d'une vie entièrement intime et isolée.

VIII

Voilà donc ce que la maison de Bourgogne avait fait de la Belgique! Voilà ce qu'elle avait perdu et ce qu'elle avait gagné. Il ne nous reste, comme nous l'avons dit, qu'à montrer ce grand édifice, croulant sous le poids des intrigues de Louis XI et de la fatalité.

Ce grand drame des dernières années de Charles le Téméraire, qui commence au moment où l'Empereur,

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