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fuite de Bruxelles et son alliance avec un prince anglais, est-ce seulement le fait de l'épouse outragée? N'est-ce pas plutôt la conduite de la souveraine, qui, voyant son trône lui échapper, va lui chercher à l'étranger un appui qu'elle ne trouve pas chez les siens? Trahie par la fortune, réduite à des tentatives aussi difficiles qu'impuissantes, elle lutte encore, toujours et partout, jusqu'à ce qu'enfin par sa mort, elle laisse définitivement à la couronne de Bourgogne, trois de ses plus beaux fleurons, le Hainaut, le Brabant et la Hollande, réunis en un seul et brillant héritage.

Cette mort, du reste, ne faisait que laisser incontesté un état de choses qui existait de fait depuis plusieurs années. En appelant à son aide les barons anglais, Jacqueline avait creusé entre elle et le pays un profond abîme. Tous les éléments forts et vivaces de nationalité étaient forcément venus se grouper autour du duc de Bourgogne, et servir ainsi ses projets ambitieux. Après la malheureuse expédition du duc de Glocester sur Mons, le Hainaut avait déjà passé aux mains de Philippe le Bon. A la mort du dernier duc de Brabant, les États lui avaient, par leur acclamation, épargné la nécessité de s'emparer du trône par force. Sa dernière lutte avec Jacqueline lui avait livré la Hollande.

Là pourtant ne devait pas s'arrêter l'œuvre de l'unification. Si dès 1420 le comté de Namur avait été acheté, moyennant 132,000 couronnes, au dernier et misérable rejeton d'une puissante famille de princes, une dernière province restait encore à acquérir. C'était le Luxembourg. La fortune habituelle de Philippe lui ouvrit les chemins; une habile intervention suffit pour lui assurer ce dernier joyau.

De ce jour date véritablement l'existence de la Belgique. Sauf le pays de Liége, toutes les provinces qui forment le royaume actuel se trouvaient réunies sous un même sceptre. Le hasard présida à une réunion aussi complète et aussi rapide; mais, comme l'a dit un historien, « si » l'extinction des anciennes dynasties féodales contribua

» à amener cette grande et heureuse révolution, elle fut

» aussi facilitée par l'habileté incontestable de Philippe.

» Supérieur à presque tous ses contemporains, tant par

» l'intelligence que par les immenses ressources qu'il pos

» sédait, le fils de Jean sans Peur montra à la fois une

» prudence singulière et uue rare persévérance pour

» atteindre le but où tendait son ambition. »

III

Nous l'avons dit, les communes avaient été rudement atteintes, lors de l'avénement de Philippe le Hardi, mais à la faveur de deux règnes de paix et de tranquillité, elles avaient récupéré toutes leurs richesses et toute leur puissance d'autrefois. En ce moment même une grave responsabilité pesait sur Philippe le Bon. Le temps était passé où les comtes ne pouvaient avoir d'autres volontés que celles de leurs communes. Aujourd'hui la puissance souveraine, augmentée de tout le prestige de sa récente victoire, établie sur des bases fortes et solides, était nonseulement prête à engager la lutte contre les villes, elle possédait encore des gages presque assurés de succès.

Deux partis se présentaient au duc : soit que, barrant aux communes la voie indépendante dans laquelle elles voulaient s'engager, il osât tenter les tristes chances d'une guerre civile, soit qu'il consentît à suivre les communes et même à leur faciliter le chemin. Ce dernier parti, malheureusement, était en contradiction directe avec ses actes et ses principes politiques, comme avec ceux de toute sa famille.

Tous leurs efforts avaient sans cesse tendu à établir un pouvoir ferme et absolu. Jamais ils n'avaient dévié de cette marche; jamais ils n'avaient perdu des yeux ce but constant de leur conduite. Fallait-il ainsi briser cette chaîne, forgée anneau par anneau, depuis de si longues années, et perdre tout espoir de la renouer? Fallait-il d'un autre côté, en mettant obstacle à l'esprit communal, anéantir à jamais dans les villes, toute richesse, toute prospérité.

Il y a là un terrible problème, lorsqu'il se présente aux princes et les met dans la nécessité ou de renier tout un passé politique, ou d'entamer avec leurs peuples une guerre implacable; il y a pour eux une terrible responsabilité, s'ils ne parviennent pas à le comprendre et à le résoudre.

Mais c'est un privilége des grands esprits de pouvoir, à l'aide d'une puissance suffisante, atténuer momentanément toute la portée de leurs fautes, et créer de leurs propres ressources des situations qui dissimulent le véritable aspect des événements et les aveuglent souvent eux-mêmes. Qui sait si Philippe le Bon mourant ne crut pas avoir affermi à jamais la prospérité de la Belgique, tandis qu'il avait fait périr en elle tout germe de prospérité future, tout germe de liberté. Peut-être se laissa-t-il tromper luimême et prit-il pour une vie réelle, cette vie factice qu'avaient su donner à un corps désormais glacé, toute sa puissance et toute son énergie?

Peu d'hommes se rencontrent qui sachent ainsi faire, par leurs propres forces, équilibre aux lois les plus invavariables de la nature, qui sachent, en quelque sorte, en supprimant les causes, forcer les effets à paraître. Ces résultats sont de peu de durée, ils disparaissent bientôt, et laissent apercevoir aux peuples l'abîme creusé sous leurs pas, mais toujours ils dénotent de grandes capacités chez ceux qui parviennent à les produire, chez ceux surtout qui, comme Philippe le Bon, parviennent à élever à une haute prospérité, les ennemis mêmes à qui ils font une guerre acharnée et incessante.

Toute révolution a deux causes : l'une principale et véritable, l'autre secondaire et purement accidentelle. Celle-là seule mérite d'attirer l'attention de l'histoire; celle-ci n'est qu'un de ces faits isolés sur lesquels elle ne peut s'appesantir, au risque de manquer à son premier devoir, à l'impartialité. Peut-on, après de pareilles déviations, s'étonner de la voir souvent devenir une école de mensonge et de calomnie? Peut-on s'étonner d'entendre des hommes tels que M. de Barante, porter sur le peuple flamand des jugements aussi faux qu'injurieux.

Non, le peuple flamand n'était pas ce peuple qu'on nous représente aimant la révolte pour la révolte, prêt à saisir tout sujet de rébellion. Non; c'était un peuple qui aimait véritablement sa liberté, et se résignait à tout pour la conserver intacte; et si M. de Barante et les autres historiens ses compatriotes, avaient mieux apprécié et compris notre caractère, ils n'auraient certes pas vu dans les deux révolutions de Bruges et de Gand, sous Philippe le Bon, des soulèvements dus aux causes les plus futiles et à l'esprit ordinaire de ces Flamands, qui étaient « turbulents sans être vaillants; » ils y auraient reconnu les deux grandes phases d'une longue et cruelle lutte soutenue par la bourgeoisie contre les ducs, par la liberté contre le despotisme.

Ce n'est pas cependant que nous voulions nous faire le panégyriste de ces grandes crises. Là, comme dans toutes les révolutions, il y eut des excès; de part et d'autre, on se livra à d'inutiles fureurs. Nous croyons seulement devoir nous demander si, pour les communes, il n'y aurait point une excuse dans la grandeur et l'importance de la cause qu'elles défendaient, et dans l'exaspération 4 qu'amène toujours d'implacables et incessantes collisions.

Une autre question s'est présentée, une autre manière d'envisager les événements. On a interrogé les résultats éventuels de cette grande guerre; on s'est demandé avec raison, si la victoire possible des communes ne serait pas devenue un insurmontable obstacle à la fusion des diverses provinces, à la création d'un État belge. Et partant de ce point de vue, on leur inflige un blâme, on leur fait jouer un rôle odieux. Mais il n'est pas juste de juger avec nos idées modernes les événements du xvc siècle. On ne peut point faire de l'histoire une critique aussi exclusive. Il est concevable qu'aujourd'hui on se passionne pour la formation de notre Belgique, qu'on admire, qu'on vante le véritable génie de Philippe le Bon, qui le premier fait éclore cette idée de nationalité, et devance ainsi de quatre siècles l'œuvre de la génération moderne. Mais nos communes du xve siècle, fallait-il qu'elles comprissent également ces vues, qu'elles se sacrifiassent à ce projet?

Qu'un génie moderne vienne en ce jour proposer à la Belgique l'abandon volontaire de toutes ses libertés, en échange de la réalisation lointaine et peu assurée d'une brillante conception politique... Ira-t-elle se sacrifier? Et quel homme sage lui conseillerait un pareil suicide, ou pourrait l'en louer?

La Belgique d'aujourd'hui ferait ce qu'a fait la Flandre de Philippe le Bon, et s'il faut chercher des excuses à une pareille conduite, nous n'en aurions pas autant qu'elle; car nous avons acquis des sentiments, des idées, que n'avaient pas nos pères. Si Philippe le Bon, sur les places de Bruges et de Gand, eût voulu dévoiler au peuple cette conception de son génie, il n'eût certes pas été compris. Le but qu'il poursuivait était en quelque sorte prématuré; il sortait entièrement de la sphère d'idées du peuple flamand, et même de l'époque.

Maintenant que nous voyons en partie réalisée l'œuvre de Philippe le Bon, nous sommes plus disposés à excuser les moyens dont il se servit, et particulièrement sa pression sur les communes. Mais gardons-nous bien aussi de méconnaître le rôle des communes. Ce n'est pas à des Belges à blâmer dans un peuple, quel qu'il soit, une lutte engagée au nom de la liberté, ni à en craindre le succès.

Cette époque du reste, comme plusieurs autres de notre histoire, est éclairée par une sorte de jour faux, qui tend souvent à grandir, à doubler l'importance des événements. Pleine d'un intérêt palpitant, importante dans ses résultats, offrant ample matière à ceux qui font de l'histoire un instrument de parti, elle a été particulièrement analysée, ou, pour mieux dire, disséquée. Les moindres événements y ont acquis une notoriété, un prestige, qui,

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