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grecques ont fleuri. C'était alors une cité de trop peu d'importance. Julien qui y a vécu, qui y a laissé un monument de son passage, qui a décrit cette petite ville, ne pouvait pas trouver parmi les habitants indigènes de Lutèce, beaucoup d'admirateurs pour l'élégance de son style grec. On ne se refuse pas à croire avec Tillemont (4), avec les auteurs de VHistoire littéraire de la France (*), qu'il n'eût fait de Paris comme un théâtre de savants, et que tous ceux qui faisaient profession de science y accourussent de toutes parts autour d'un prince qui s'appliquait à la philosophie d'une manière particulière. Il est certain qu'il y attira le médecin Oribase, qui s'y fit connaître par l'abrégé des ouvrages de Galien, et par une grande compilation médicale, dont nous avons neuf livres en grec sur un grand nombre d'autres en latin. Nous ne pouvons pas oublier pourtant que Julien reproche aux Parisiens leur mauvais goût et (x7) T7)v Tdiv TaXaTàiv àpouatav SiEuXaërjôeiïjç (3). Au moins aimait-il leur esprit sérieux, leur aversion pour la folie des théâtres et la gravité qui leur faisait regarder comme des fous et des furieux ceux qui s'amusaient à danser (4). Il devait encore leur savoir gré de lui épargner les reproches que lui attirait ailleurs son hellénisme. Les courtisans, en effet, ne se gênaient pas pour l'appeler taupe bavarde, loquax talpa, guenon dans la pourpre, simia purpurata, méchant littérateur grec, graecus litterio (5).

Le philosophe Eunape n'estimait pas davantage le goût et les lumières des Gaulois, et il se fondait sur le peu de succès qu'avait eu dans leur pays un très-célèbre

(') Hist. des Empereurs et des autres princes qui ont régné dans les six premiers siècles de l'Eglise, t. VI. p. 499. («) T. II. p. 7.

(') Lettre à Priscus 72, citée par W. Egger. Hell. en France. 1.1. p. 38. (*) Misopogon. p. 359. (J) Martin Crusius. Annales Suevici. p. 150.

sophiste d'Athènes, nommé Proërèse. Constant, qui habitait et gouvernait les Gaules depuis la mort de son frère Constantin, avait appelé auprès de lui cet homme illustre par son éloquence en même temps que par ses vertus chrétiennes. Peut-être, comme son frère, Constant avait-il sa cour à Arles ou à Trêves, plutôt à Trêves. Or, s'il faut en croire Eunape, le disciple de Proërèse, les Gaulois ne furent point capables d'apprécier l'éloquence de ce sophiste; ils se contentèrent d'admirer sa haute taille, sa bonne mine, et sa patience à endurer les grands froids de leur pays (').

Dans ce jugement d'Eunape, aussi bien que dans celui de Julien, il faut prendre soin de restreindre le sens de ce mot TaiXaiw. Il y aurait de l'injustice à envelopper tous les Gaulois dans cette accusation d'ignorance et de grossièreté; nous venons de montrer en combien d'endroits les études et même les études grecques étaient florissantes chez eux. Nous avons vu les soins de Gratien pour l'instruction de la jeunesse. S'il fit en particulierdesdécretsenfaveurdelavilledeTrèves(2),afind'y attirer les plus habiles rhéteurs et professeurs de belleslettres, tant en grec qu'en latin, il avait la même sollicitude pour les autres parties de la Gaule. Sa loi s'étendait à toutes les villes les plus peuplées de nos provinces, il devait y avoir d'habiles professeurs de rhétorique et de belles-lettres en grec et en latin, car voici les termes du rescrit : Optimi quique erudiendœ prœsideant juventuti, rhetores loquimur et grammaticos Atticœ Romanœque doctrinœ (3).

Un détail intéressant nous manque : y avait-il des bibliothèques dans chacune de ces villes, et pour ainsi dire de ces petites universités? Nous savons bien que

(') Hist. litt. de la France, t. II. p. 6.
(») Code Théod. liv. II. p 39-40.
(») Code Théod. liv. II. p. 39-40.

les livres n'étaient pas rares dans les contrées de la Gaule, qu'à Lyon il s'en faisait un grand commerce, que les ouvrages de Pline le jeune s'y vendaient fort bien et trouvaient de la faveur auprès de tous les âges. Saint Jérôme recueillit dans les Gaules et jusque dans la Germanie, un grand nombre des livres qui composaient sa précieuse bibliothèque. Mais nous voudrions savoir, par des textes précis, s'il y avait dans quelqu'une de nos grandes villes, àTrèves, à Bordeaux, une bibliothèque entretenue aux frais des empereurs ou des cités comme à Constantinople. Là il est bien établi qu'outre le bibliothécaire, on y maintenait sept scribes ou copistes; quatre pour le grec et trois pour le latin, afin de transcrire les livres nouveaux qui paraissaient et pour renouveler les anciens. Il en était ainsi du moins au temps de Valens (1).

S'il y eut quelque institution pareille dans les Gaules, le nombre des copistes latins y dut être supérieur à celui des copistes grecs, comme les appointements des professeurs de latin étaient plus élevés du double que ceux des maîtres grecs. Car, quelque favorable que soit à l'hellénisme le tableau que nous venons de tracer pour les Gaules, il faut bien se ranger à l'avis judicieux de M. Egger. Il pense, en effet, qu'entre le cinquième et le neuvième siècle, le i^rec n'était plus guère parlé parmi le peuple et l'était moins de jour en jour, dans ce qu'on pouvait appeler encore la société cultivée. Il fonde son jugement sur un fait digne d'être mentionné, c'est que: « les inscriptions latines de la Gaule au seizième siècle sont au nombre de cinq ou six mille; les inscriptions grecques retrouvées jusqu'ici ne vont pas beaucoup audelà de cinquante. Cela ne peut être l'effet du hasard (2). »

(') Code Théod. 14. Ht. II, p. 202. — Hist. litt. de la France, t. II. p. 2. (») Bellén. en France, t. 1. p. 40.

Le savant que je cite ajoute en note : Corpus inscript. Grœc, n" 6,7646^01, 8,696, 8,710, 8,728, 8,735, 8,761, 8,763, 8,792, 8,609. 8,910, 9,886,

Toutefois, il est bien vrai qu'à l'heure où le pape Célestin faisait venir de Marseille le moine Cassien, pour interpréter la lettre écrite en grec par Nestorius, c'était la Gaule qui avait l'avantage de posséder des hommes instruits dans une langue qu'on ne savait déjà plus en Italie.

XII.

Pour en revenir à notre point de départ, c'est un rayon de civilisation grecque qui distingue les églises du midi de la France et surtout celles de la vallée du Rhône. Elles ont eu à leur tête des hommes illustres par leur savoir et par leurs vertus. On reconnaît en eux un caractère particulier de science et de magnanimité, et, si l'on veut en chercher la raison, on la trouve dans l'influence d'un établissement célèbre qui fait la gloire du cinquième siècle, le couvent de l'île de Lérins.

Cette maison de prière et d'étude en même temps fut fondée par Saint Honorât, plus tard évêque d'Arles. Il était d'une famille illustre des Gaules. La Lorraine ou la Bourgogne paraissent avoir été son pays. On le destinait à briller dans le monde, mais il s'en dégoûta, et, malgré l'opposition de sa famille, il se retira dans la Grèce, accompagné de son frère Venant, afin de servir Dieu loin de sa patrie et de ses proches. Les deux fugitifs s'arrêtèrent à Méthone, sur les côtes de l'ancienne Messénie. Venant étant mort, Honorât reprit le chemin de la France, et s'établit dans l'île de Lérins, sur la côte du département du Var. On était alors au commencement du cinquième siècle, vers l'an 400. Ce couvent attira bientôt à lui des hommes de grande valeur. C'était bien un asile de moines, et non pas une école; mais la lecture y avait sa place à côté des exercices de la piété. On peut croire que cette heureuse constitution fut pour beaucoup dans l'attrait qu'exerça l'île de Lérins sur des hommes qui, après avoir été longtemps engagés dans les occupations du siècle, venaient y chercher la solitude et le repos, et passaient ensuite dans les évêchés du midi de la Gaule, pour y déployer de grands talents d'administration. Ceux qui, dans le monde, avaient étudié la philosophie et les lettres ne les oubliaient pas en entrant à Lérins. La règle leur laissait encore la liberté et le loisir de les cultiver en les sanctifiant. On eut toujours soin des livres dans cette maison; les solitaires se tenaient au courant des ouvrages nouveaux qui paraissaient alors. On peut dire, avec l'abbé Le Goux, « que la fondation de Lérins contribua à maintenir l'étude des lettres, et favorisa le développement de la science ('). » Les erreurs du semi-pelagianisme, dont quelques-uns de ces moines ne se défendirent pas, prouvent une influence grecque toujours subsistante dans le couvent fondé par Saint Honorât.

9,S93 (y compris celles de Germanie et de Belgique); quelques inscriptions de cette classe ont, il est vrai, échappé aux rédacteurs du Corpus, ou n'étaient pas encore découvertes lors de sa rédaction.

Evêque d'Arles en 426, il mourut en 429. Il avait attiré à lui Saint Hilaire. Beaucoup de science, une naissance illustre, de grandes qualités d'esprit le distinguaient entre ses contemporains. Il avait, disent ses divers biographes, Tillemont (*), le père Quesnel (3), Ceillier(4), une parfaite connaissance de tout ceque les philosophes ont écrit de plus sublime. Il sortit de Lérins avec Saint Honorât, quand celui-ci fut fait évêque d'Arles; il

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