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voir briller l'éclair de l'épée du bourreau. Isaacaccourt auprès d'elles; il a pu se soustraire à la surveillance de ses gardiens plongés dans l'ivresse d'un festin. Il sera le dernier rejeton de cette race malheureuse pour qui la réparation des maux soufferts se fera si longtemps attendre.

Il y a, dans cette pièce, des détails intéressants et justes. Le moine Manuel exprime, dans ses plaintes et dans ses prières, une idée qui fut celle de la Grèce et de l'Europe entière : on crut alors que Dieu renouvelait sur Constantinople les terribles châtiments qu'il avait autrefois infligés à Rome. C'était comme un autre fléau de la Providence irritée que ce conquérant impétueux, dont les armées entraient par la brèche qu'avaient faite dans l'Occident les schismes, les impiétés, la révolte contre le Ciel. Cette idée répétée par nombre de voix empêcha peut-être les nations latines de rallumer chez elles l'ardeur d'une nouvelle croisade, que quelques papes sollicitèrent en vain.

Lorsque, dans la mosquée de Sainte-Sophie purifiée à l'eau rose, le muezzin fait, pour la première fois, entendre la prière des musulmans, Notaras se rappelle cette parole d'un empereur : « qu'il aimerait mieux voir dans Sainte-Sophie le turban des Turcs que la mitre d'un évêque latin! » Cette sorte de prédiction était accomplie. J'imagine qu'à la scène cette particularité, introduite avec art dans le drame, doit être pour des Grecs d'un effet singulièrement vif et pathétique. M. Basiliadis a bien fait de ne pas laisser échapper cette circonstance importante.

Ducas, un historien qu'on croit de la race impériale et qui, dans son enfance, était dans la ville assiégée, marque le moment fatal où le sultan envoya l'ordre d'allumer partout des feux; ce qui fut fait, dit-il, avec ce cri impie qui est le signe particulier de leur superstition détestable. Voltaire a beau dire: « Ce cri impie «est le nom de Dieu, Allah, que les mahométans « invoquent dans tous les combats, » il n'en devait pas moins blesser les malheureux Grecs et retentir à leurs oreilles comme le plus funèbre signal de leur perte. Le philosophe peut dire : « La superstition détestable était chez les Grecs qui se réfugièrent dans Sainte-Sophie, sur la foi d'une prédiction qui les assurait qu'un ange descendrait dans l'église pour les défendre. » L'auteur dramatique n'accepte pas ces jugements d'une raison trop froide; il met en œuvre les sentiments des peuples sans vouloir les épurer aux rayons du bon sens. Il en profite, il y trouve les sources de l'émotion théâtrale: ce serait un tort de sa part s'il négligeait de l'en faire jaillir.

Le même intérêt dramatique autant que la justice de l'histoire a fait concevoir à M. Basiliadis qu'il devait rejeter les contes ridicules débités sur Mahomet IL C'était, à ce qu'il semble, un prince plus sage et plus poli qu'on n'a cru d'abord. Souverain par droit de conquête d'une moitié de Constantinople, il eut l'humanité ou la politique, dit Voltaire, d'offrir à l'autre partie la même capitulation qu'il avait voulu accorder à la ville entière, et il la garda religieusement. Toutes les églises chrétiennes de la basse ville furent conservées jusque sous son petit-fils Sélim. En faveur d'un architecte grec, nommé Christobule, les chrétiens gardèrent une rue entière qui leur appartint en propre avec une église; il fit construire des écoles et des hôpitaux ; il laissa aux Grecs la liberté d'élire un patriarche. Il l'installa lui-même avec la solennité ordinaire. « Il lui donna la crosse et l'anneau que les empereurs d'Occident n'osaient plus donner depuis longtemps, et, s'il s'écarta de l'usage, ce ne fut que pour reconduire jusqu'aux portes de son palais le patriarche élu, nommé Gennadius, qui lui dit: « qu'il était confus d'un honneur que jamais les empereurs chrétiens n'avaient fait à ses prédécesseurs ({). »

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M. Basiliadis a donc essayé de représenter dans Mahomet la sagesse du politique, la grandeur d'àme d'un homme supérieur, sans rien enlever à ce fonds de barbarie et de violence qu'on ne pourrait refuser aux Turcs. C'était ce mélange qu'il était difficile de faire sentir, qu'il était impossible de ne pas montrer. L'auteur de ce drame n'y a pas mal réussi, il me semble. C'est avec le même bonheur et avec un degré de plus de chaleur et de vivacité qu'il a peint l'intrépidité de Notaras; sa fierté en présence du vainqueur. C'est là la personnification de l'esprit de la Grèce. Les dernières paroles de ce héros sont un appel au temps et à la justice, une prédiction favorable que le malheureux vaincu léguait à l'avenir.

Je ne ferai que répéter les vœux de MM. Bernardakis et Basiliadis en souhaitant que les œuvres dont nous venons d'apprécier le mérite soient l'aurore d'un jour plus brillant qui se lèvera bientôt sur le théâtre grec; ce sont leurs expressions. Il faut que la Grèce, occupée jusqu'ici de poésie lyrique, de traductions de nos ouvrages, ait bien oublié son passé pour n'avoir pas essayé de se donner plus tôt un théâtre national. Ce n'est pas que le genre comique n'ait été depuis longtemps cultivé chez elle et n'ait enfanté quelques pièces dignes des études de la critique. M. le marquis Queux de Saint-Hilaire a entrepris de nous les faire connaître, et ce qu'il en a dit jusqu'à ce jour montre que si l'ancien esprit d'Aristophane a perdu de sa causticité chez les modernes, il n'en est pas tout-à-fait absent; espérons que celui d'Eschyle et de Sophocle pourra encore leur susciter des émules qui ne seront pas trop indignes d'eux.

Dans le travail de rénovation qu'ils ont entrepris de faire subir à leur langue, les Hellènes trouveront au théâtre un moyen puissant de propagande littéraire. Il peut devenir pour les auteurs une école, aussi bien que pour le public. Obligés de se proportionner aux intelligences populaires, ils seront avertis de ne pas exagérer les tentatives par trop archaïques. Il leur faudra bien, pour se faire entendre, employer un idiome intelligible. S'il se trouvait parmi eux quelque impatientqui voulût remonter trop vite vers les sources de la langue, il serait bientôt à môme de juger de combien il devance ses auditeurs, et comme il ne voudrait pas rester seul, son amour-propre le ramènerait doucement en arrière. Je ne veux pas dire qu'un auteur dramatique doive, pour cela, humilier son style, et se rendre bassement populaire. Ce serait mal comprendre l'influence légitime et salutaire que la foule doit avoir sur le langage. Ce que réclame le théâtre, c'est une langue saine, naturelle, vigoureuse, mais noble toutefois. A ce point de vue, l'écrivain est le maître le plus puissant et le mieux écouté. Qu'il parle hardiment le langage nouveau que la classe éclairée des Grecs emploie aujourd'hui dans ses livres, dans ses journaux; qu'il le rende chaque jour plus pur, plus souple, plus ancien, en se tenant écarté des inversions détournées, des constructions pénibles et synthétiques que repousse pour toujours l'esprit analytique des modernes, et la langue grecque réparée pourra redevenir, dans notre Europe, ce qu'elle était jadis : un langage aux douceurs souveraines.

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines.

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