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pacifique fondée sur la justice et sur le charme de la parole, cette imitation du pouvoir que Périclès avait si longtemps exercé dans Athènes, le séduisit toujours... Il se formait les idées les plus pures de ce citoyen prédominant, de cet homme d'état par excellence pour lequel il réclamait une autorité que, dans son cœur, il se déférait à lui-même. Il lui proposait pour récompense et pour soutien la gloire, et pour terme de ses efforts, le bonheur des citoyens et l'illustration de l'Etat. »

Restaient les moyens d'exécution. Il était facile de les trouver dans Rome. Le principal, c'était le peuple lui -même. C'était là qu'il fallait chercher son point d'appui et trouver le levier qui devait porter la famille des Gracques au rang suprême.

Il n'est question de rapporter ici ni l'entreprise ni les événements qui la firent échouer. Il suffît d'esquisser le rôle des deux Grecs. Il est certain que Blossius ne cessa d'être aux côtés de Tibérius, qu'il lui inspira ses plus hardies résolutions, qu'il l'affermit dans ses desseins, qu'il lui dévoua sa vie et se mit à son entière disposition. Lorsqu'au jour décisif, des présages funestes découragent Tibérius, c'est Blossius qui le ranime. On sait l'histoire des corbeaux. Les partisans les plus hardis des tribuns s'arrêtent. Mais, écrit Plutarque, Blossius de Cumes, qui était là, dit « que ce sera une honte, une indignité, si Tibérius, fils de Gracchus, petit-fils, par sa mère, de Scipion l'Africain, et magistrat du peuple romain, refuse, par crainte d'un corbeau, de se rendre à l'appel de ses concitoyens: ses ennemis ne tourneront-ils pas cette lâcheté en risée? Ils iront criant partout que c'est l'acte d'un tyran qui insulte le peuple. »

Les grands ne s'y trompèrent pas. Ils poursuivirent d'une haine égale Tibérius, qui avait fait le coup, et les Grecs qui l'avaient conseillé. Diophane périt le même jour que son élève. Blossius échappa d'abord, mais un surcroît d'enquête ayant eu lieu, il crut faire bien en prenant la fuite. Où alla-t-il en quittant Rome? Auprès d'Aristonicus, un frère naturel d'Attale, qui avait levé contre Rome l'étendard de la révolte et fondé sous le nom d'Héliopolis une ville universelle ouverte à tous les aventuriers, une espèce d'Icarie asiatique où Blossius allait chercher une nouvelle occasion d'appliquer ses théories philosophiques et sociales.

J'ai réduit aux proportions d'une analyse succincte le travail de M. Réniéris. J'espère en avoir fait comprendre l'originalité et l'intérêt. Ceux qui le liront y trouveront autant de sagacité que de justesse. Une ample connaissance de l'antiquité, une connaissance non moins ample de tous les travaux modernes qui se sont accomplis en Allemagne dans ces dernières années. A côté des noms de savants érudits qu'on trouve cités au bas des pages, on rencontre aussi des noms qui font • honneur à l'érudition française. En les citant, M. Réniéris nous honore, il s'honore lui-même ainsi que la nation à laquelle il appartient.

M. Réniéris mérite surtout des éloges pour le style et la langue qu'il emploie. On y verra combien cette langue grecque actuelle a de souplesse et de facilité pour exprimer toutes les idées les plus variées, les circonstances les plus diverses d'un récit historique, les conjectures les plus fines d'une critique hardie. En conservant des locutions, des constructions de la langue moderne, l'écrivain sait, avec un très-rare bonheur, emprunter aux sources de la pure antiquité les mots les plus riches et les plus mélodieux. Je sais que beaucoup de bons esprits nourrissent des préventions contre la langue hellénique telle que l'ont faite les savants depuis une trentaine d'années. Ils aimeraient à leur voir conserver le romaïque dans toute sa rudesse. Les Grecs ont raison, je pense, de ne pas partager cette prédilection pour un patois qui avait ses agréments, mais dont les difformités n'étaient que le résultat de l'oppression, de la barbarie et de l'ignorance. En se relevant, les Grecs ont dû songer à relever leur langue. Ils y ont tâché, ils y sont presque parvenus. Ce serait une grosse erreur de croire que l'idiome qu'ils parlent est un pastiche d'amateur et d'artiste : c'est une langue qui conserve, des temps modernes, ce qu'elle n'en peut répudier, c'est-à-dire la construction analytique, mais qui se fortifie en remontant à son origine et en se reformant sur l'ancien modèle des temps classiques.

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Une horrible aventure de ces temps derniers ferait volontiers croire aux simples que la Grèce moderne n'est qu'un repaire de brigands (*). Il faut si peu de chose pour répandre l'erreur. On a vu des malheurs moins funestes avoir de plus tristes conséquences; doit-on s'étonner que le brigandage de Marathon fournisse aux mal-intentionnés l'occasion d'exercer leur malignité naturelle? Dans un premier moment de colère, des journaux anglais ont été d'une sévérité excessive. Même en France, les plus dévoués à l'indépendance hellénique se sont sentis un instant émus. Qu'était-ce qu'une nation qui ne savait pas réprimer les voleurs et punir les assassins ? Etait-il possible de traiter plus longtemps de peuple libre, de gouvernement régulier, ces Grecs qui mettaient la Crète en feu au nom de la liberté, et ne savaient pas protéger à deux pas de leur capitale les voyageurs et les touristes?

Certes, ce serait une opinion aussi dangereuse qu'injuste. Depuis leur restauration, les Hellènes n'ont cessé de faire des progrès. Je ne dis pas qu'ils aient triomphé de tous les obstacles que rencontre partout la

(') Ce travail a puru dans la Revue contemporaine, le 15 août 1870. On était encore ému du brigandage de Marathon.

bonne politique et l'exercice régulier des principes d'an bon gouvernement; ils n'ont pas encore fait tout ce que réclame la condition actuelle des peuples européens, où l'industrie et le commerce contribuent à l'amélioration sociale; mais il faut leur rendre cette justice, qu'ils n'ont pas épargné leur peine pour faire quelque chose. Leur activité est grande; elle n'est pas stérile. Je n'ai pas mission de les défendre; ils n'en ont peutêtre pas besoin. Cependant, je ne crois pas inutile de mettre sous les yeux des lecteurs l'étude qui va suivre sur les essais dramatiques de quelques-uns d'entre eux. Il ne serait pas impossible que l'on prit dans la connaissance de ces œuvres, destinées au théâtre, une idée toute différente de celle qu'on s'est faite depuis trois mois des Grecs et de la Grèce moderne.

Dès 1812, Chardon de la Rochette appelait l'attention des hommes équitables sur cette nation. Il disait, en parlant des Hellènes : « Les écrivains de nos jours les ont peints en général d'une manière très-infidèle et presque toujours contradictoire. Quelques-uns cependant ont déjà rendu justice à cette nation qu'une fausse politique de l'Europe, polie par les grecs, laisse gémir sous le joug du plus imbécile comme du plus féroce des tyrans; mais ce qui prouve de la manière la plus évidente que cette nation est bien éloignée du degré d'avilissement auquel ses ennemis veulent la ravaler, c'est que non-seulement elle possède des hommes instruits mais que le corps entier de la nation sait les apprécier, les chérir et les respecter. » Quelques années plus tard, cette opinion, qu'un philologue cherchait à répandre, devenait générale en Europe. La compassion succédait à l'indifférence, l'admiration au mépris. Les poètes, les diplomates, les militaires, étaient gagnés à la cause des Grecs. Il se trouvait tout-à-coup que ce petit peuple, si longtemps

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