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torridum, Romœ contemptum {atqué) objectum videbamus, hune Capnœ Campano supercilio ac regio spiritu cum videremus, Maqios, Blossios mihi videbar illos videre, ac Jubellios ('). » Il n'y a pas à s'y méprendre. On voit ce que Cicéron pensait de l'influence de Blossius sur le célèbre tribun, il le range parmi les plus implacables ennemis de Rome.

Quant à Diophane, le même orateur le désigne comme un rhéteur fort éloquent, un maître de mérite, puisqu'il forma les deux tribuns auxquels il ne refuse pas lui-même la gloire d'avoir porté la parole à un très-haut degré de puissance et de perfection: « fuit Gracchus diligentia Comeliœ matris a puero doctus, et Grœcis lilteris eruditus. Natn semper habuit exquisitos e Grcecia magistros, in eis jam adolescens Diophanem Mitylenœum, Grœciœ, temporibus Mis, dissertissimum (2). »

Presque au début de la vie de Tibérius Gracchus, Plutarque écrit ceci : « Tibérius, élu tribun du peuple, reprend le projet de Lélius, à l'instigation, disent la plupart des historiens, du rhéteur Diophane et du philosophe Blossius. Diophane était un banni de Mitylène: Blossius, né à Cumes, en Italie, avait été intimement lié à Rome avec Antipater de Tarse, qui l'avait honoré de la dédicace de plusieurs de ses traités philosophiques (3). »

Tels sont à peu près tous les renseignements que l'histoire nous transmet sur ces deux hommes, en les recueillant, M. Réniéris a voulu les développer, les étendre et les confirmer. Il s'est appliqué à rechercher tout ce qui pouvait mettre davantage en lumière ces deux maîtres des Gracques, et mieux faire comprendre

(>) De Lege Agrar, 11,34.

(2) Brut. 37. 104.

(3) Tibérius Gracchus, ch. VIII.

la nature de leur rôle auprès de Tibérius; mieux expliquer aussi le dessein et les intentions du fameux tribun. M. Réniéris fait observer que le nom de Gracchus reste à jamais le svnonvme du factieux et du démagogue éloquent; il en fut ainsi dans Rome au temps même de sa tentative; c'était naturel, le réformateur qui blessait toutes les aristocraties, celle des municipes, celle des chevaliers, celle du sénat romain, ne pouvait que recueillir des imprécations, et sa mémoire devait être honnie. Cicéron a consacré ces malédictions. Juvénal, longtemps après lui, a fait ce vers tant de fois cité:

« Quis tulerit Gracchos de scditione querentes. »

Les Grecs seuls, Plutarque et Appius l'ont jugé avec plus d'indulgence. Ils ont préparé l'opinion de Niebuhr et celle de quelques modernes, qui ne voient plus aujourd'hui dans le fils de Cornélie qu'un citoyen comme O'Connel, se dévouant à la défense d'une classe dont les intérêts étaient oubliés ou méconnus par une aristocratie opulente.

Quoique M. Réniéris raconte avec vivacité l'histoire de Tibérius, qu'il mette sous nos yeux les grandes scènes du Forum, avec l'éclat d'un style très-animé, il ne s'agit pas pour lui de rehabiliter le tribun : l'objet de son travail est autre. L'auteur veut nous montrer ce que deux Grecs ont pu donner de conseils singuliers à un jeune homme qu'ils avaient élevé et qu'ils continuaient à diriger; comment la philosophie, venue de la Grèce, est entrée dans les plans du tribun pour les régler, les fortifier, les ennoblir.

La philosophie grecque, en général, a toujours tendu à fonder les constitutions des peuples et à gouverner les Etats. Les Cyrénéens demandaient des lois à Platon: Denys de Syracuse l'admettait à sa cour ; les Arcadiens, les Thébains, en fondant Mégalopolis, lui demandaient d'en être le législateur.

Bossuet a reconnu que la philosophie ne fut pas inutile à la Grèce. « Ce que fit la philosophie pour conserver l'état de la Grèce n'est pas croyable. Plus ces peuples étaient libres, plus il était nécessaire d'y établir, par de bonnes raisons, les règles des mœurs et celles de la société. Pythagore, Thaïes, Anaxagore, Socrate, Architas, Platon, Xénophon, Aristote et une infinité d'autres, remplirent la Grèce de ces beaux préceptes.

« Il y eut des extravagants qui prirent le nom de philosophes : mais ceux qui étaient suivis, étaient ceux qui enseignaient à sacrifier l'intérêt particulier à l'intérêt général et au salut de l'Etat, et c'était la maxime la plus commune des philosophes, qu'il fallait ou se retirer des affaires publiques, ou n'y regarder que le bien public. »

Ce que nous avons vu se produire une fois en Europe au XVIIIe siècle, où tout-à-coup des philosophes commePombal,Turgot, Filangieri, Beccaria, devinrent les conseillers des princes et leurs ministres, a été constant et général dans le monde antique pendant plusieurs siècles.

La secte philosophique qui prit surtout à cœur de travailler à l'amélioration politique et sociale des peuples anciens, ce fut le stoïcisme. Les stoïciens se faisaient du monde, l'idée d'une grande famille, où devait régner l'égalité, ils croyaient qu'un prince ne devait avoir d'autre but que le bonheur de ses peuples, qu'une constitution politique devait avant toute chose proclamer l'égalité des droits entre les hommes, l'établir, la maintenir. Zenon tenait surtout à cette idée, il avait entrevu la communauté du genre humain. Il n'était pas précisément l'ami des démocraties, il y voyait trop d'occasions de troubles. Comme il n'avait qu'une médiocre estime de la sagesse populaire, il se serait bien gardé de lui remettre en main la direction des affaires. Il préférait à la République un gouvernement tempéré d'aristocratie, de royauté et de démocratie, il mettait au-dessus de tout cela le gouvernement d'un homme sage, dirigé par des sages, travaillant au progrès de la félicité publique, à l'expulsion de l'ignorance et des mauvaises passions.

Les disciples de Zenon restèrent fidèles aux principes du maître, c'est pourquoi on les voit s'insinuer auprès des princes, s'emparer de leur cœur, se faire leurs conseillers intimes et surtout leurs directeurs de conscience. Il ne faut pas oublier que, dans l'antiquité, les diverses sectes de philosophie peuvent être considérées comme des espèces de religions, le stoïcisme, principalement, affecta cette forme. Les disciples du portique après le triomphe de Rome sur la Grèce, deviennent auprès des princes, de véritables directeurs de conscience. Dans les grandes familles de Rome, ils remplissent le même rôle; on leur confie l'éducation des jeunes gens, on les consulte dans le choix des précepteurs; on leur ouvre les secrets des familles, on aime à prendre leurs avis dans les situations difficiles ou douteuses. Quand le devoir n'est pas tracé nettement, que l'on hésite entre l'honnête et l'utile, on les appelle, ils viennent, ils discutent, ils distinguent, ils décident; ils ont établi la casuistique, longtemps avant ceux que nous appelons aujourd'hui les casuistes. Les cas délicats de conscience sont soumis par eux à des examens subtils, dont on peut voir des modèles dans le troisième livre du de Officiis de Cicéron. Ce sont aussi des consolateurs dans l'affliction. Ce sont par-dessus tout des théoriciens politiques qui ont une idée et qui cherchent à la mettre en pratique.

Leur rêve était de rencontrer un prince, un état, une ville ayant l'autorité souveraine, pouvant se faire obéir, et qui voulût travailler à la grande œuvre: l'unification du monde.

On les avait vus, épris de la législation de Lycurgue, essayer de relever l'antique Sparte, on les voit accourir à Rome, parce que Rome leur offre ce pouvoir fort, et universel. Rome maîtresse du monde, répond à leur rêve : c'est leur idéal.

Sorti des écoles d'Athènes, Blossius se rend dans la patrie de Tibérius Gracchus, et il entre bientôt dans sa famille, sur le pied d'un ami, d'un sage, d'un directeur politique. Il ne tarde pas à reconnaître dans cette famille une disposition secrète qui l'incline vers le peuple, et la sépare des Scipions. D'un côté, l'aristocratie élégante, hautaine, et n'ayant nul souci des rêves chimériques; de l'autre, une vaste ambition, une inquiétude qui veut agir, qui cherche de nobles motifs à de grandes entreprises.

Tandis que Panétius, un stoïcien adouci, un sage mitigé, s'accommode des idées de Scipion et loue avec Polybe la constitution romaine; Blossius, qui cherche un rôle, s'attache à la famille des Gracques et tourne les yeux vers le peuple. Blossius n'est pas d'humeur à tempérer le stoïcisme ; il voit avec antipathie Panétius renoncer aux dogmes principaux de la secte, et pratiquer les préceptes de la conscience mise au large. Pour lui, il songe à faire disparaître les inégalités choquantes que l'aristocratie maintient dans Rome.

Diophane le rhéteur avait préparé le cœur de Tibérius aux confidences et aux desseins de Blossius. Il est naturel de penser qu'il l'avait rempli de l'idée d'un rôle brillant a jouer, qui ressemblerait à celui de Périclès.

Ce que M. Villemain écrivait de Cicéron, on peut le dire surtout de Tibérius: « Cette idée d'une dictature

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