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Quant aux livres du nouveau testament, tous écrits en grec originairement, à l'exception de l'Evangile selon Saint Mathieu, qui, paraît-il, a été d'abord rédigé en hébreu (!), ils se lisaient dans des versions latines très-diverses, dans une quantité de manuscrits répandus dans l'église. Il s'y était introduit bien du désordre au point qu'on avait même confondu les quatre évangélistes, en n'en faisant qu'un des quatre et en rapportant à l'un ce que disaient les autres (2).

Le pape Damase engagea donc Saint Jérôme à revoir le nouveau testament sur le grec. A l'exemple d'Origène, Saint Jérôme ne fit pas qu'un simple travail d'interprète (3). Il lui fallut une critique exercée et étendue pour se débrouiller de toutes les difficultés qui s'offraient a lui. Il lui fallait se déterminer entre les nombreux exemplaires latins, en suivre un seul qui méritât de devenir la règle de la foi. Il fallait, en outre, rétablir les passages que l'ignorance ou la négligence des copistes avaient altérés. Saint Jérôme se borna à revoir sur le grec les évangiles de Saint Mathieu, de Saint Marc, de Saint Luc et de Saint Jean, les seuls qu'il reconnût authentiques. Il les corrigea sur les plus anciens manuscrits grecs auxquels il se conforma tellement qu'il n'y changea que ce qui lui parut en altérer le sens. Il adressa son ouvrage au pape Damase, en joignant à l'exemplaire qu'il lui présenta dix tables qu'Ammonius d'Alexandrie et, à son exemple, Eusèbe de Césarée avaient faites en grec, pour trouver tout d'un coup le rapport ou la différence qu'il y a entre les évangélistes (').

talent d'interprète : « Ego Origenem propter eruditionem sic interdura legendum arbitror quo modo Tertullianum, Novatum, Arnobium, Apollinarium, et nonnullos ecclesiasticos scriptores Grœcos pariter et latinos ut bona eorum eligamus, vitemusque contraria. » (Epit. 53).

(i) Schœll. ibid. p. 77.

(») Abrégé de Wist. Ecclés. Utrecht, 1748, t. II, p. 223.

(s) Ses commentaires paraissaient trop littéraires en Occident, et la routine s'étonnait des soudaines révélations qui en jaillissaient. Enfant des grecs par la doctrine, il faisait passer dans l'idiome latin le tour vif et spirituel de leur langage, et ces fleurs de style qui s'accommodaient bien d'ailleurs à son génie : Jérôme fut l'initiateur de la chrétienté Occidentale à la grande exégèse biblique. Aussi, les esprits d'élite que l'Italie et la Gaule produisaient, surent, par leur vive admiration, le dédommager des dénigrements vulgaires... — 11 avait, en effet, bien des ennuis à subir, et il disait en réponse à de méchantes critiques : « Quanto magis ego Christianus, et de parentibus Christianis natus, et vexillum crucis in mea fronte portans, cujus studium fuit omissa repetere, depravata corrigere, et sacramenta ecclesiœ puro et fldeli aperire sermone, vel a fastidiosis, vel a malignis lectoribus non debeo reprobari! » Job. Prcefat. (Am. Thierry, ibid. p. 409.)

Ces travaux de Saint Jérôme sont le plus grand effort d'hellénisme qui ait été fait avant la Renaissance: il est pour ainsi dire le dernier. Il clôt l'âge des études grecques dans l'Occident. On peut dire que dans le domaine du christianisme, il en rend d'autres inutiles. La Vulgate, qui eut assez d'autorité pour être traduite à son tour en grec par Sophronius (2), mettait à néant les exemplaires grecs qu'on avait déjà, au temps du célèbre traducteur, perdu l'usage de consulter en Italie. Il faudra, sauf quelques rares essais de confrontation avec les textes primitifs, attendre qu'un grand mouvement d'exégèse se produise à l'aurore des âges modernes pour voir reparaître ou l'hébreu, ou le grec dans les études théologiques. Ce ne sera même pas sans une vive et forte résistance que la Sorbonne accordera aux professeurs du collège de France, fondé par François Ier, la liberté de compulser les originaux. On proclamera d'abord

(i) Abrégé de l'Hist. Ecclès. t. II, p. 224.

(•) Schœll. Litt. ecclés. p. 77. — Sophronius, qui, dans une discussion avec an juif, s'était vu reprocher l'inexactitude de la version des Septante, engagea Saint Jérôme à faire une révision sévère du texte grec : « Ce serait, ajoutait-il, rendre un grand service au Christianisme, que défaire, d'après l'hébreu même, une traduction dont les juifs fussent obligés de reconnaître l'entière fidélité, > à Jérôme, qui en avait le pouvoir, en incombait aussi le devoir : quanta lui, Sophronius, il se chargeait de mettre la traduction de Jérôme du latin en grec, ne doutant point qu'elle ne fût adoptée sans hésitation par toutes les églises d'Orient.

L'entreprise était sainte et religieuse; elle tenta le solitaire de Bethléem, qui l'accomplit en partie. Sophronius, de son côté, ne manqua point à sa parole, et l'Occident eut le rare et suprême honneur de voir une interprétation grecque de la Bible, puisée chez un auteur latin, remplacer dans beaucoup d'églises d'Asie le texte consacré des Septante. « Me putabam bene mereri de latinis meis, et nostrorum ad dicendum animas concitare, quod etiam Graeci versum de latino,post tantos interprètes,non fastidiunt. » Hieron. ad Sophr. in Ruf. II. (Am. Thierry, ibid. p. 261.)

hérétique la proposition qui déclare que, sans la science de l'hébreu et du grec, il est impossible d'interpréter sûrement les livres saints. Tant l'œuvre de Saint Jérôme avait acquis d'autorité et semblait suffire à tout (')! Ce laborieux traducteur fut, du reste, parmi les derniers occidentaux qui s'occupèrent de l'étude du grec, le plus instruit, le plus capable, le plus versé dans la littérature hellénique. On peut voir dans ses lettres, quel usage il fait constamment de la langue de Platon. Il n'est pas de ceux qui, comme Lactance, ont goûté à ces sources sans s'y abreuver. Quand il parle des Grecs et de leur littérature, on sent bien qu'il n'a pas fait que les entrevoir à travers les traductions latines. Il cite des mots, il en fixe le sens, il les compare avec le texte hébreu, il leur donne des équivalents en latin, et tout cela, il le fait avec l'autorité d'un philologue instruit et ingénieux. Quelques-uns de ses rapprochements font connaître des usages et des emplois de termes tout-àfait nouveaux. C'est ainsi que le grec raptaxeXfj est rapproché du mot latin braccœ, les braies, et désigne une partie de costume inconnue aux anciens Romains, propre aux Perses, aux Indiens, aux Gaulois, aux Germains , et que Virgile indique par une périphrase: barbara tegmina crururn « itepKrxeXf), a nostris feminalia, vel braccse usque ad genua pertingentes; » au même endroit, il explique bien la différence entre la tunique TO$Y)pr]ç et celle qu'on appelle ^itwv : « hsec adhaeret corpori et tam arcta est, et strictis manicis, ut nulla omnino in veste sit ruga, et usque ad crura descendat. » Puis il ajoute d'une manière curieuse :« Volo pro legentis facilitate abuti sermone vulgato. Soient militantes haberelineas, quas camisias vocant, sic àptas membris et adstrictascorporibus ut expeditisint ad cursum, adprae

(') Noël Beda ou Bédier, de la Sorbonne, disait que le grec était la voix de l'hérésie.

lia, dirigere jacula, tenere clypeum, ensem librare, et quocumque nécessitas traxerit. » Voilà l'origine de notre mot chemise', il a pris naissance dans les casernes, c'était un de ces castrensia verba qui, dédaignés d'abord par les délicats, devaient survivre à la langue savante et la remplacer tout-à-fait (').

Certes, Saint Jérôme connaissait la valeur de son érudition et il en sentait le prix. S'il lui arrive d'avoir affaire à quelque moine bavard, médisant, peu instruit, dont les propos malins l'inquiètent et le blessent, il sait bien se prévaloir contre la frivole ignorance de son ennemi, des lumières qu'il a lui-même acquises par de longues et solides études. Il en est un, de ces flâneurs, de ces batteurs de pavé dans les carrefours, dans les places, de ces beaux diseurs de salons parmi les dames, qui critique avec une aigre injustice les livres de Saint Jérôme contre Jovinien; l'auteur blessé prend à partie ce moine insolent, et voici comme il le fustige en faisant sa propre apologie : « huncdialecticumurbis vestrae et Plautinae familiae columen, non legisse quidem xaT7)Yopt'açAristotelis,noniTEpiêpp,7)VE(aç, non toirtxà, non saltem Ciceronis Toitouç, sed per imperitorum circulos, muliercularumque oujATOma syllogismos texere, et quasi sophismata nostra callida argumentatione dissolvere. Stultus ego qui me putaverim hœc absque philosophis scire non posse, qui meliorem styli partem eam legerim, quae deleret, quam quae scriberet. Frustra ergo Alexandri verti commentarios? Nequidquam me doctus magister per liacrfu-fty introduxit ad logicam : et, ut humana contemnam, sine causa Gregorium Naziancenum, et Didymum in scripturis sanctis Catecbistas habui : nihil mihi profuit Hebraeorum eruditio, et ab adolescentia usque ad hanc setatem quotidiana in lege, prophetis, evangeliis, apostolisquemeditatio. Inventus

(') EpiUad Fabiolam de vestitu sacerdotum, liv. III.

est homo absque praeceptore perfectus, TOeupxToçojxx;, evOeoç, xal donoStSaxToç, qui eloquentia Tullium, arguments Aristotelem, prudentia Platonem, eruditione Aristarchum, multitudine librorum Chalcenterum, Didymum scientia scripturarum, omnesque sui temporis vincat tractatores. » Ce moine présomptueux, babillard, mal instruit, fort peu versé dans les livres ou sacrés ou profanes, peut être considéré déjà comme le représentant d'une génération nouvelle qui voit se resserrer son cercle d'études et touche à peine aux anciens. Aristote n'est guère plus de mise, l'instruction s'affaiblit et le déchet se lait d'abord sentir dans les études grecques. Saint Jérôme était homme d'action ardente et passionnée. La flamme de son âme rayonnait autour de lui. Il attirait dans sa sphère tous ceux qui pouvaient l'approcher. Nous n'avons point à dire ici son influence sur les femmes illustres qu'il a immortalisées par son amitié. Elles n'étaient pas seulement attachées à lui par les sentiments d'une spiritualité toute chrétienne, elles entraient dans ses goûts pour les travaux littéraires ; elles suivaient ses conférences, elles étudiaient avec lui les écritures; quelques-unes assemblaient pour lui les matériaux de ses leçons publiques ; d'autres, plus éloignées de Rome ou de Bethléem, ne pouvaient se dérober à son entraînante autorité. Ainsi l'on voit, en même temps, une femme de Bayeux, Hédibie, et une femme de Cahors, Algasie, rédiger pour les adresser à Saint Jérôme, l'une douze, l'autre onze questions sur des matières philosophiques, religieuses, historiques; elles lui demandent l'explication de certains passages des livres saints ; elles veulent savoir de lui quelles sont les conditions de la perfection morale, ou bien quelle conduite l'on doit tenir dans certaines circonstances de la vie (').

(') Guizot. Sitt. de la civil.en France. 1.1. p. 120.

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