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Voilà, il faut le reconnaître, l'instruction la plus complète. Rien ne manque au programme des Universités de Paris ou de Tolède, si ce n'est la connaissance de la magie. Si le disciple est façonné sur le modèle de tous les étudiants du moyen âge, Aristote tient beaucoup aussi lui-même du docteur en qui le caractère de l'homme d'église accompagne ou prime la science. Les leçons qu'il fait à son élève se sentent beaucoup des habitudes des moralistes chrétiens. C'est un code de bonne conduite politique et privée. Les devoirs du prince envers ses vasseaux sont indiqués d'une manière bien générale. Quelques préceptes sur la douceur, sur la largesse, n'ont rien de neuf ou d'original; on n'y retrouve en aucune façon la profondeur et la gravité d'Aristote. Hector, Diomèdeet Achille confirment, par la gloire qui s'attache à leur nom, la vérité des préceptes du maître. Le souci des vertus chrétiennes a dicté les conseils qui suivent:

Sobre todo te cura mucho de ne amar mugieres:
Cadesquese ombre vuelve con ellas unas vez,
Siempre va arriedro, é siempre pierde prez:
Puede perder su aima que a Dios mucho gravez,
Etpuede engrantocasioncaermui derafez(ligero,facil).
Non seas embriago, nin seas tabernero;
Esta en tu paraula firme é verdadero:
Non âmes nin ascuches a ombre loseniero,
Si tu esto non faces non valdras un dinero (').

Voilà donc, par une dernière transformation, Aristote
réduit aux proportions d'un chapelain donnant à son
élève, on pourrait dire à son pénitent, des conseils
tout-à-fait sages, mais dépourvus aussi de nouveauté.
Du reste, il disparaît après cette scène, et nulle part,
dans ce long poëme, il n'est plus question de lui.
A quelque étrange interprétation que fût soumis le

(') Sancliez, Poesias castellanas anteriores alsiglo XV, p. ?83.

nom d'Aristote, il n'en demeurait pas moins à tous les yeux un philosophe de haute valeur, en qui toute science et « toute clergie étaient parfaites ». Quand on lui donnait Athènes pour patrie, l'erreur venait du long souvenir que les âges avaient gardé de la brillante époque où le génie grec fleurissait avec tant d'éclat dans uneNcité embellie par tous les arts. Pour glorifier Paris du haut point d'illustration où l'avait porté l'excellence de ses écoles, on ne savaitque le rapprocher d'Athènes:

Clergie règne ore à Paris
Ensi comme elle flst jadis
A Athènes qui sied en Grèce
Une citeiz de grant noblesse, etc.

Ainsi s'exprime un trouvère ('). L'autorité absolue que prenaient dans l'enseignement les livres du Stagirite augmentait encore sa célébrité. On le jugeait avec pièces en main chez les gens instruits, quoiqu'il se mêlât, ainsi que nous l'avons vu, beaucoup d'erreurs à cette demi-science. Les autres répétaient son nom sans s'en faire une idée différente de celle qu'ils prenaient des grands docteurs dont leurs yeux voyaient les corps, les oreilles entendaient les leçons. Mais tous donnaient, d'un accord unanime, l'empire des écoles au philosophe maître d'Alexandre. L'ataèç eça de Pythagore s'était renouvelé pour lui. Toute pensée garantie par son nom devenait une vérité incontestable. L'archiprêtre de Hita en témoigne d'un ton moitié sérieux et moitié plaisant dans les vers que je vais citer:

Como dise Aristoteles, cosa es verdadera,
El mundo por dos cosas trabaja: la primera,
Por aver mantenencia; la otra cosa era
Por aver juntamiento con fembra plasentera.

(') Hitt. litt. de la Fr., t. XXIII. p. 304.

Si lo dlxiese de mio, séria de culpar;

Dise lo gran filosofo, non so yo de rebtar (reprender);

De lo que dise el sabio non debemos dubdar.

Que por obra se prueba el sabio é su fablar (1)

C'est à cette réputation d'infaillibilité et d'omniscience qu'Aristote a dû défaire un personnage ridicule dans un fabliau du treizième siècle.

L'auteur de cette composition populaire, Henri d'Andeli, l'a appelée le Lai aTM Aristote. Rien n'est plus connu que cette histoire. En voici une analyse succincte. « Aristote reproche à son disciple Alexandre de se laisser distraire de la gloire par l'amour qu'une jeune Indienne lui inspire; celle-ci, pour se venger, séduit si bien le vieux philosophe qu'elle l'oblige à recevoir la selle et la bride, et qu'Alexandre, d'une fenêtre de sa tour, voit son maître ainsi harnaché, courbant le dos sous la belle, qui le chevauche et le conduit (*).»

Le conte nous est venu des Orientaux, qui ont aussi leur Vizir sellé et bridé. Le sage, qui l'imagina le premier, voulut prouver sans doute qu'il n'est sur la terre ni sagesse assez ferme pour résister au pouvoir de l'amour, ni dignité assez haute que les faiblesses humaines ne puissent atteindreetravaler. C'est également l'intention de Henri d'Andeli. Du même coup, Amour maîtrise le maître de l'univers et défait la plus grande sagesse qu'il y eût au monde. Choisir Aristote pour infliger cette humiliation à l'orgueil humain était chose naturelle au treizième siècle. Il n'y avait pas de démonstration plus frappante. Le renom du philosophe lui donnait un lustre sans pareil. Il ne nous paraîtra pas surprenant que le philosophe grec ait pris la place du vizir oriental, si nous nous rappelons que d'Herbelot, dans sa bibliothèque, cite un passage où l'auteur de tant d'ouvrages philosophiques reçoit le titre de vizir. Le Grand d'Aussy pense qu'il n'est pas aisé de deviner ce qui a engagé à substituer Aristote au vizir ('). La difficulté ne semble pas si grande. Qu'on réfléchisse aux derniers vers du fabliau, qui en sont la morale:

(>) Sanchez. Ibid. p. 432.

(«) Sist. litt. t. XXIII. p. 76; Jtfe'm. de VAcad. des inscript., t. XX, p. 363-371.

Amour vainc tôt et tôt vaincra
Tant com li monde durera.

On verra que la preuve de cette vérité est d'autant plus complète que le personnage vaincu par l'amour semblait être, plus que nul autre, au-dessus de toute faiblesse humaine. Il est bien inutile de rappeler, comme le fait Le Grand d'Aussy, une tradition qui fait épouser au philosophe la nièce, d'autres disent la fille ou la petitefille d'Hermias, son ami.

Il en devint, dit-on, si éperdument amoureux, qu'il alla jusqu'à lui offrir des sacrifices. Cette fable, si elle existe, n'a pas d'autre origine que la conception morale qui fait de l'amour un dieu à qui l'homme, même le plus sage, ne saurait toujours refuser d'ouvrir son cœur.

Henri d'Andeli ne se fait pas d'ailleurs une autre idée d'Aristote que celle que nous retrouvons partout. C'est un pédagogue d'une humeur sévère, qui tance le vainqueur de l'Asie avec la morgue arrogante d'un maître d'école. Il n'imagine pas qu'Alexandre ait secoué le joug de son précepteur, car le prince se laisse réprimander; il obéit même aux reproches. Mais, en malin écolier, il est bien aise d'assister à la défaite de son aigre censeur. Quel plaisir de voir sellé, bridé et conduit par la belle Indiennetriomphantecemaîtresi longtemps inexorable! Lui aussi il était vaincu. « Cent fois, dit le fabliau, la

(')T. I,p. 205.

raison lui conseilla de retourner à ses livres; cent fois elle lui représenta ses rides, sa tête chauve, sa peau noire et son corps décharné, faits pour éloigner l'espérance et effaroucher l'amour. La raison parla en vain, il l'obligea de se taire. » Nous voici revenus, on le voit, au portrait qu'a tracé d'Aristote Gautier de Châtillon dans son Alexandréide latine.

Ce lai d'Aristote eut bientôt un grand succès. Il devint facilement populaire. Avec Virgile, avec Hippocrate, Aristote amusa l'imagination des auditeurs qu'assemblaient autour d'eux les trouvères et les chanteurs dans les carrefours. Les aventures de Lancelot du Lac n'étaient ni moins connues ni moins admirées. L'histoire du précepteur d'Alexandre soumis aux caprices d'une femme, c'était une nouvelle preuve à l'appui d'une doctrine hostile à ce sexe et chère à tout le moyen âge. On sait combien la malice des poètes s'est alors exercée contre les femmes. Dans la chanson de Belle Aye d'Avignon, le héros Bérengiers ne les épargne pas.

Par famé vint en terre li preraerains pechiers,
Dont encor est li siècles penés et traveilliésC).

Dans la Geste d'Auberi, nous retrouvons les mêmes idées, et cette fois plus directement en rapport avec notre sujet:

Par famés sont maint preudome abatu.

Rois Constantins,, qui tant estoit crerau,

En fu honis, ce avons-nous séu.

Par Seguiton qui moult ot tort le bu;

Ce fu un nains petis et recréu,

Set ans la tint, ains que fust percéu.

Sansons Fortins en perdi sa vertu,

Qui par la soe fu en dormant tondu... (*).

(') Hist. litt., t. XXII, p. 338. (») Ibid., 325.

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