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n° 1631. « Similisoperis dit-il, posteriorparssuperestin codice Parisiensi 1631, sœculi fere decimi tertii. » Cette énonciation pourrait donner lieu à une équivoque. On croirait que ce manuscrit contient aussi une Apocalypse de la Vierge. Je n'oserais dire que M. Tischendorf le pensât ; cependant, j'incline au fond à le croire. Il me semble avoir parcouru très-légèrement le texte, et ce pourrait bien être là une cause d'erreur. D'abord, il fait commencer le fragment qu'il cite, au verso d'un feuillet, tandis que le recto de ce même feuillet appartient à l'ouvrage qu'il examine. De cette manière, il introduit tout de suite la Vierge Marie ; nous la voyons dans son rôle de clémente intercession auprès de Dieu « -f] Sa iyi'a ôeoToxoç TtapaxaÀeî xal (ouctcdtcï) Tov Geov XsyoïKra ■ èXéïjaov Tov xoa-|Ji.ov crou xal ]xr\ àiïoXécnjç là epya Twv yeipûv dou. » — Rien n'empêche de croire, si l'on se contente des extraits fort courts du savant éditeur, que la révélation ne soit faite à la Mère de Dieu, comme dans la précédente Apocalypse. Il n'en est absolument rien. En remontant, en effet, au recto du feuillet dont je parle, on voit le héros de cette Apocalypse, interroger l'ange qui le conduit, sur quatre femmes assises auprès du trône de Dieu : et l'ange lui répond : « l'une est la sainte Mère de Dieu. » Voilà donc Marie entrée dans la gloire éternelle, ayant la vision complète des choses et nullement obligée de recourir au ministère et aux révélations des anges. Du reste, deux passages seulement, mais décisifs, établissent le sexe du voyageur miraculeux : au recto du f° 2, il dit de lui-même xal OecopoOrcéç pou TaOra; au f 10 verso, àTevîÇovuoç (xou. Nous pourrions donc bien avoir ici une version de la révélation de Saint Paul.

Je ne dirai rien des différents spectacles qui passent sous les yeux du mystérieux personnage; ce sont à peu près les mêmes qu'on rencontre partout. Je ne m'arrêterai que sur quelques observations particulières à ce texte. J'y remarque d'abord un goût singulier d'allégorie. Il y a là comme un prélude aux jeux d'esprit, dont le Roman de la Rose continuera trop longtemps l'usage. Ainsi, l'on voit figurer sur les degrés du trône de Dieu ces personnifications étranges : Le mercredi saint, 'H àyta Teipa&q, la sainte Parasceve ou vendredi saint, 'H dtyîa riapaaxE^ (TrapaaxEur]) et la sainte journée du Seigneur ou dimanche 'H âyîa Kuptaxrj.

Ces personnages qui doivent leur naissance à la subtilité d'esprit propre aux byzantins, ne sont point enflammés du feu de la charité. Ils respirent la colère monacale et une implacable haine contre les hérétiques. « Submerge les hérétiques, ô Seigneur, dit le dimanche; nous ne pouvons supporter davantage leurs honteuses actions. Voilà qu'à partir de la neuvième heure du sabbat jusqu'à la seconde du jour suivant, leurs enfants travaillent sans respecter le jour de ta résurrection; ils allument leurs fours, ils vont dans leurs voies et font d'autres ouvrages des mains. Submerge-les, Seigneur, dans les flots de la mer. » Et une voix répondant à leur appel, maudit cette gent odieuse. De leur côté, le mercredi saint et la sainte Parasceve réclament les mêmes supplices contre les hérétiques qui mangent de la viande et du fromage pendant ces jours profanés par leur gourmandise. Et la même voix terrible les condamne et les maudit. Heureusement, la Sainte Vierge arrête l'effet de ces plaintes et de ces menaces : mais la colère de Dieu n'est que suspendue sur ces têtes coupables.

Un autre caractère de ce fragment, c'est l'ardeur des invectives contre les membres du clergé qui, à tous les degrés, manquent à leurs devoirs. Au plus profond des enfers, dans les flammes les plus dévorantes, l'auteur a placé les prêtres bigames, les abbés fastueux, les prêtres qui traînent les fidèles devant les tribunaux, ceux qui voient leur femme les dimanches et les jours de grande fête, ceux qui ont des femmes cachées, qui reçoivent des présents, embrassent de nouvelles doctrines, vivent dans la débauche. Les abbés ont aussi leur part dans cette virulente satire ; on voit en effet dans les flammes des abbés brigands, avares, ivrognes, d'autres simplement enjoués. Les abbesses ne sont pas épargnées davantage. L'enfer recèle et punit les abbesses qui n'honorent point leurs abbés, celles qui s'abandonnent à une vie impudique, à l'ivrognerie, celles aussi qui sont bigames (').

Jusque dans le paradis, le satirique poursuit les membres du clergé de ses censures. Il y voit en effet des évêques qui n'y ont pas de trône, des prêtres qui n'y ont point d'étoles : ils ont été appelés et n'ont pas été élus, ils expient les désordres de leurs femmes sur la terre. Il eût été plus piquant, mais moins juste, peutêtre, d'exclure les évêques du paradis, comme on disait au XVIIe siècle à une provinciale admirant une cérémonie religieuse où huit évêques officiaient, et s'écriant dans sa naïveté: « N'est-ce point ici le paradis? — Non, il n'y a point tant d'évêques. »

Un pareil ouvrage donne à celui qui le compose une juridiction absolue sur tous les ordres de la société, les rois eux-mêmes ne peuvent y échapper, et l'écrivain qui a composé la révélation qui nous occupe n'a pas épargné les souverains de Constantinople. Il voit, en effet, dans le ciel, un trône vide; derrière, se tient un ange redoutable. Il apprend de lui que ce trône est celui de Jean Tzimiscès, le meurtrier de Nicéphore Phocas. Par une imagination vraiment saisissante, le satirique prête la parole à l'empereur assassiné, et on l'entend s'adresser à son meurtrier: « Seigneur Jean, pourquoi m'as-tu fait périr dans un meurtre injuste? Ne savais-tu pas

(') C'est-à-dire, probablement celles qui se remarient.

que nous avions mis nos mains l'une dans l'autre dans Sainte Sophie ; que nous nous étions promis la paix l'un à l'autre? Tu n'as point observé nos conventions, et maintenant tu jouis de ton crime. » A ces paroles, Tzimiscès ne répond que par des gémissements et des cris de douleur. « Hélas, malheur à moi! »

Voilà, je crois, une scène qui relève avec bonheur cette élucubration monacale. Dans un état comme celui de Constantinople, où les princes mouraient si souvent victimes de menées odieuses et d'assassinats que la débauche et la perfidie provoquaient, il était bon qu'une voix vengeresse s'élevât en faveur de la justice et du droit. Il faut savoir gré à cet écrivain, ridicule lorsqu'il appelle la colère de Dieu sur les impies qui mangent de la viande et du fromage aux jours interdits, de s'élever au-dessus des préoccupations puériles des cloîtres, pour réclamer au nom de la conscience humaine, et placer au milieu des supplices éternels de l'enfer celui qui a joui un instant sur la terre du fruit de son crime et succédé sur le trône à la victime de son ambition.

Disons aussi à l'honneur du clergé de Constantinople que Nicéphore Phocas n'eut pas seulement, dans un récit de pure imagination, un vengeur de sa mort. Quoique ses ordonnances eussent soulevé contre lui le mécontentement des moines, en mettant des limites aux donations religieuses, le vieux patriarche Polyeucte refusa d'admettre dans Sainte Sophie l'assassin Tzimiscès, lorsque, quelques jours seulement après le meurtre, il voulut s'y faire couronner encore tout couvert du sang de son ami et de son parent. Toutefois Polyeucte céda quand le prince eut déclaré par un mensonge qu'il n'avait pris aucune part au crime; et la protestation du moine écrivain demeure seule ineffaçable et terrible encore.

C'était dans la nuit du 10 décembre 969, que Nicephore Phocas avait été égorgé. Tzimiscès mourut empoisonné le 10 janvier 976, c'est donc aux dernières années du Xe siècle que fut composé cet ouvrage. Cette date précise qui n'est pas un des moindres titres de ce manuscrit à notre intérêt, m'a servi à classer comme je l'ai fait plus haut la révélation de la Vierge vers le VIIIe siècle.Le style de la première Apocalypse est d'une date beaucoup plus ancienne que celui du manuscrit 1631. Ce dernier, en effet, nous offre l'usage, non pas constant, mais régulier déjà, des formes qui prévaudront plus tard dans la langue moderne. On y lit ^Et'paç [xaç èÔYJxafxev — YP*?0UV ^v â|/.ap'ciav — xaXà ûim.

Voilà ce que j'ai cru devoir ajouter aux observations beaucoup trop sommaires de M. Constantin Tischendorf sur notre manuscrit grec 1631. J'ai pensé qu'il n'était pas inutile de faire mieux ressortir ce qu'il contient d'intéressant au point de vue historique. Quant au manuscrit 390, il est bon que l'on sache qu'il nous conserve un texte inconnu jusque là, et qu'il nous dispenserait désormais, si la chose en valait la peine, d'envier à Oxford, à Venise et à Vienne la possession d'une Apocalypse de Marie (').

(•) Il faut lire dans l'Annuaire de l'Association pour Vencouragement des études grecques, année 1871, les Supplices de l'enfer d'après les peintures byzantines, par M. Léon Heuzey, de V Académie des inscriptions et belleslettres : j'en rapporterai ici les premières lignes : «J'avais écouté avec un intérêt particulier, dans la séance du 5 janvier, la lecture de M. Gidel, sur les Descriptions apocalyptiques de l'enfer, chez les grecs du moyen âge. Je me rappelais, en effet, avoir relevé curieusement sur les murs de quelques vieilles églises grecques, des peintures qui reproduisaient avec des détails presque identiques, le tableau des différentes catégories de damnés et toute la série des tourments qui leur sont infligés par la justice divine. Sur beaucoup de points, la description peinte peut même servir à combler les lacunes ou à réparer les omissions des manuscrits étudiés par M. Oidel. >

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