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défiguré de Panthèrius, dans les chansons populaires sous celui de Porphyrnis, ne présente plus aucune difficulté d'interprétation, il prend sa place dans les annales de l'Empire byzantin, et redevient historique. »

En publiant ce poëme, MM. Sathas et É. Legrand ont rendu un grand service à l'histoire de la littérature grecque du moyen âge. Ils ont fait voir, après mes travaux que je prends la liberté de nommer ici, que la littérature grecque moderne n'a pas seulement commencé chez les Phanariotes ou dans la Morée après la conquête Musulmane, comme le pense à tort M. Paparigopoulos; elle remonte bien plus haut que cela. Le poëme de Basile Digénis en est la preuve. A côté de la poésie officielle qui tâche à se conserver dans la tradition classique, déjà l'imagination populaire s'était fait une expression nouvelle, un vers et une langue tout neufs. Le poëme de Digénis est au premier rang dans cette littérature aujourd'hui; il le gardera tant qu'une autre découverte ne l'y aura pas remplacé. En effet, quand, avec les travaux publiés depuis dix ans en France et en Allemagne, on voudra écrire l'histoire de cette muse populaire, dont M. Legrand rassemble avec zèle et talent les productions, il faudra commencer par ce poëme. De là on passera à ceux de Belthandros et de Libystros ('). On s'arrêtera sur YErotocritos, tant lu encore aujourd'hui dans la Grèce.

Il y a dans ces quatre poëmes des ressemblances complètes. C'est le même esprit qui y respire: la valeur et l'amour. Le poëme de Digénis, moins romanesque que les autres, a aussi plus de feu, plus de grandeur épique. Il se sent du voisinage des lieux où se passent les exploits du héros, d'une impression directe reçue par le poëte, qui, sans doute, fut le témoin d'une partie

(') Voir mes études sur la Littérature grecque moderne.

des faits qu'il raconte. Ce caractère mis à part, je crois devoir signaler l'analogie que ces compositions ont entre elles. Elles montrent à travers le dixième siècle, à travers le douzième, et même jusqu'au commencement du XVIe siècle, une singulière fécondité d'esprit, beaucoup d'éclat dans l'imagination, une sorte de faculté épique qui persévère chez les Grecs.

L'historien de cette littérature, qui se rencontrera, j'en suis sûr, n'oubliera pas de rapprocher ces poèmes et surtout celui de Digénis, du poème Persan de Firdousi le Shahnameh, traduit chez nous par M. Mohl. Il y rencontrera de curieux rapprochements à faire. Il ne négligera pas non plus de poursuivre la comparaison que M. Sathas esquisse entre Basile Digénis et notre Rainouart au Tinel, fils de Desramé, émir de Cordoue, frère de la belle Orable, mariée à Guillaume au Courtnez, qui

Grizois (') parole, bien en fut doctrines.

Il sera possible de faire ressortir davantage, à l'aide de ces acquisitions nouvelles, les rapports que j'ai déjà essayé de faire voir entre notre littérature du moyen âge et celle de l'Orient grec.

(') Qui parle grec ..

LES ORACLES

DE

L'empereur Léon Le Sage.

De l'an 886 à l'an 911, il y eut sur le trône de Constantinople un empereur nommé Léon le Philosophe, ou le Sage. Il était fils de Basile le Macédonien, et il fut père de Constantin Porphyrogénète. Sous ces trois princes la littérature byzantine jeta son plus vif éclat. Léon le Sage contribua pour sa part à entretenir le goût des études. Il était plus lettré que militaire; il composa pourtant un traité sur la tactique. Il rédigea un code de lois qui dura jusqu'en 1453; il fit des sermons; on lui attribue surtout des oracles destinés à prédire les divers événements de l'Empire.

On n'était pas encore désabusé de l'astrologie judiciaire, Léon le Sage, moins que personne. Zonaras nous dit qu'il était passionné pour toute science et surtout pour la science secrète qui, au moyen d'incantations, prédit l'avenir (1). Il était très-attentif à observer les mouvements des astres; il possédait l'art de deviner

/') Il tenait cette folie de son père. « Basile, empereur de Constantinople, chrestien, luy estant mort un sien fils, chercha tant d'enchanteurs et de nécromantiens qu'il peut trouver pour revivre son dit fils, à fin de tirer de luy beaucoup de choses futures : ce qui fut fait, et le tint embrassé plus de demy heure, mais il n'en put tirer aucune response, et disparut aussi tost, ainsi qu'a escrit Gelicus : cecy advint l'an 865. > Les diverses leçons de Ixmys Quyon. etc. Lyon, 1623.

par les tables généthliaques : ainsi il trouva qu'il aurait un fils qui lui succéderait au trône. Dans l'empire de Constantinople, ce n'était peut-être pas un des moins grands efforts de l'astrologie de découvrir que le fils remplacerait son père dans la dignité d'empereur. «THv yàp èpaaTr,; a-oçtaç TOtvroSairîjç, xal aOcfjç Sf^a Tfjç àitopprJTou, i] Bi èraoSwv [xavreuETat Ta èaojAEva, xal rapt Tùv àarépûiv èayoXaxei xivr]!T£ii;, xal T/;v èx Toutûjv àuoTeXeafJLaTix^v èuKmQfx^v fjiETYjpy^TO xal E'jpiaxev cô; e^et uaîSa cov ftct.tjikd'xç StâSoy ov(1). »

Léon avait composé ses Oracles au moyen de figures qui les accompagnaient. C'étaient, par exemple, un bœuf, un ours, un aigle, une tête d'homme dans un bassin, un lion portant sur le dos la lettre X, un renard; des accouplements bizarres de noms et de symboles. Aïua avec un serpent, Mexavoîa avec un aigle, Movapy i'a avec une licorne, "Euapijiç avec une tête, Et/y^iKnç avec un homme tenant une rose d'une main, une faulx de l'autre, donnent encore aujourd'hui au lecteur de ces Oracles, publiés par Lambecius, une impresssion qui trouble le bon sens et étonne la raison.

Les Grecs ont eu longtemps une foi vive et constante dans l'infaillibilité de ces rêveries. Il ne faut pas en être surpris: ils ont eu tous les genres de superstition. Au treizième siècle, Isaac II, entouré d'astrologues qui étaient ses parasites, s'était persuadé qu'aveugle, accablé de la goutte, courbé sous les infirmités qui, chez lui, avaient devancé la vieillesse, il recouvrerait la vue, la santé, la jeunesse même, et deviendrait monarque universel. « Il se préparait, dit Lebeau, par des folies à ces merveilleux événements. Entre plusieurs extravagances, il fit transporter de l'hippodrome dans son palais la figure du sanglier de Calydon; c'était, selon les astrologues, un talisman dans lequel était

(') Basil, édit. p. 143.

renfermé le foyer des séditions du peuple, fort semblable à ce furieux animal (*). »

Au moins les habitants de Tralles durent-ils à ce travers de l'esprit un redoublement de courage quand, vers 1280, ils furent assiégés par les Turcs. Pressés par la faim, obligés de se nourrir des aliments les plus immondes, et même de chair humaine, n'ayant pour étancher leur soif que le sang qu'ils tiraient des veines des chevaux, décimés par la peste, ils espéraient moins dans le secours que devait leur amener Andronic, que dans les promesses décevantes d'une inscription en style d'oracle gravée sur un marbre qui, prétendait-on, avait été découvert quand on avait creusé les fondations de la ville. « Cette inscription annonçait à la nouvelle Tralles les plus heureuses destinées pendant tout le règne de son second fondateur; elle prédisait encore que les barbares viendraient l'attaquer après sa restauration, mais qu'elle triompherait de tous leurs efforts (*). »

Michel Paléologue lui-même, malgré ses lumières, prêtait l'oreille à toutes sortes de prédictions frivoles. C'est ainsi qu'il condamna à perdre la vue un malheureux grammairien, citoyen honnête et tranquille, parce qu'un charlatan lui avait fait craindre qu'il ne lui succédât à l'empire (3).

On conservait donc soigneusement dans la bibliothèque du palais les Oracles de Léon. Ce livre était regardé avec la vénération qu'on avait jadis pour les compositions des sibylles. On y lisait l'avenir, ou plutôt on accommodait les événements accomplis au sens indécis et vague de ces vers assez obscurs pour permettre toutes les illusions.

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