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pour un si rude interlocuteur, et qu'il ne lui épargnât aucun désagrément. ■

Mis en présence de Léon Curopalate et de quatre officiers de Nicéphore, tous hommes fort habiles et fortéloquents, Luitprand expose sa mission. « Je suis venu, dit-il, pour proposer un mariage qui serait le lien d'une longue paix. » Voici la réponse qu'il reçut: « Il est inouï qu'une princesse née dans la pourpre s'allie à des étrangers. Néanmoins puisque vous cherchez une alliance si relevée, vous la pourrez obtenir en donnant Ravenne et Rome avec les pays qui s'étendent depuis ces deux villes jusqu'à notre frontière. Que si, sans faire de mariage, vous voulez faire un traité de paix, que votre maître laisse la ville de Rome dans la liberté et qu'il remette les princes de Capoue et de Bénévent dans leur premier état, où ils relevaient de cet Empire contre lequel ils ont eu l'insolence de se soulever. »

Si la politique les divise, la théologie est loin de les rapprocher. A certaines moqueries de Nicéphore, Luitprand laisse exhaler toute l'amertume de son cœur orthodoxe, toutes les prétentions d'un homme d'Occident. « Toutes ces hérésies sont nées chez vous, et sont crues parmi vous ; elles ont été étouffées ici par les ecclésiastiques et les évoques d'Occident. Le livre d'Eutychès a été brûlé par Grégoire. Evode, évêque de Pavie, ne fut-il pas, autrefois, envoyé par le Pape à Constantinople pour y éteindre une autre hérésie qui s'y était élevée. »

On ne peut s'étonner qu'après des débats si passionnés, sur des questions si difficiles à traiter de sang-froid, l'Empereur ait cherché à déplaire à Luitprand. C'est du moins ce que s'imagine le malencontreux diplomate. Il se croit en butte aux malices de l'Empereur. Dans les petits désagréments qu?un étranger ne peut éviter dans une grande ville, il n'hésite pas à voir le parti pris de l'insulter: « L'Empereur commanda que le jour même, après midi, nonobstant mon indisposition, je le visse retourner en son palais ; et je me persuade qu'il l'ordonna afin que je fusse rencontré par des femmes qui étaient hors d'elles-mêmes, et qui frappant leur estomac avec leurs mains, et me regardant, criaient: « Qu'il est pauvre et misérable! » Je levai alors les yeux au ciel et fis une prière dans le secret de mon cœur, et pour vous qui étiez absents, et pour lui qui était présent, de laquelle je souhaiterais que vous et lui sentissiez bientôt l'effet. Je vous avoue que quand je le vis passer, j'eus fort grande envie de rire. Il était sur un cheval fort grand et fort fougueux, et me parut assez semblable aux poupées que les palefreniers attachent sur les poulains qu'ils laissent courir après leurs mères. »

Dans cet échange continuel d'altercations, au milieu des contrariétés qu'elles suscitent à Luitprand, on regrette qu'il ne lui reste que peu de temps et trop peu d'impartialité d'esprit pour étudier et rapporter les détails qui pouvaient intéresser l'histoire de la littérature à Constantinople. On ne trouve là-dessus que des indications insignifiantes. N'est-ce peut-être pas tout-à-fait la faute du diplomate. Il nous dit (') que, pendant un souper, Nicéphore fit lire à haute voix une homélie de Saint Jean Chrysostome, sur les actes des apôtres, ce qu'il n'avait point encore fait en présence de Luitprand.

En un autre endroit, il ajoute quelques détails sur les Oracles dont les Byzantins avaient une ample collection et auxquels ils ajoutaient la foi la plus superstitieuse ('). « Les Grecs et les Sarrasins, dit-il, ont des

( ') Le président Cousin, t. II, page 302. (*) lMd. Page 313.

livres qu'ils appellent les visions de Daniel, et que j'appelle les livres des Sibylles. Ces livres-là, contiennent les années du règne de chaque empereur, les principaux événements de chaque règne, si ce sera un temps de paix, ou un temps de guerre, si l'état des affaires des Sarrasins sera bon ou mauvais.» Ces livres avaient prédit les victoires de Nicéphore sur les Arabes, ils annonçaient de grandes défaites pour l'empire après le règne de ce prince qui ne devait pas durer plus de sept ans, et aurait un successeur indigne de lui. Un évêque nommé Hippolyte avait composé un livre de semblables prédictions touchant « votre empire et la fortune de votre nation », disait Luitprand à l'empereur Otton. Il dit que l'on verra en votre temps l'accomplissement de ces paroles de l'Ecriture: « Le lion et le lionceau extermineront l'âne sauvage, c'està-dire les Sarrasins. » Luitprand ne peut croire que le lion désigne l'empereur d'Orient et le lionceau le roi des Francs ou Français. Il dit à ses maîtres : « Le premier a de longs cheveux et de longues manches, il est vêtu d'une tunique et a une espèce de toile sur la tète. Il est fourbe, imposteur, cruel, superbe, avare, intéressé. Il se nourrit d'ail, d'oignons et de poireaux, et boit de l'eau aussi sale que celle qui a servi aux bains. Le second, au contraire, a les cheveux coupés avec beaucoup de propreté, un vêtement différent de celui des femmes et porte toujours un chapeau. Pour ce qui est de ses mœurs, il est sincère et véritable, agit toujours de bonne foi, sait user de clémence et de rigueur selon qu'il est à propos. Il n'est jamais avare, ni trop épargnant. Il ne vit point d'oignons et de poireaux, à dessein de vendre les animaux, au lieu de s'en nourrir. Ne recevez donc pas l'interprétation des Grecs; il est impossible que Nicéphore soit le lion et qu'Otton soit le lionceau. Le Parthe boira l'eau de la Saône, et le Germain boira celle du Tigre avant que Nicéphore et Otton soient en parfaite intelligence. »

Nous avons parlé ailleurs des oracles de Léon et de la bonne foi aveugle que les Grecs avaient pour ces prédictions plus bizarres qu'intelligibles ('). On voit par la relation de Luitprand qu'il y avait dans l'Empire grec une classe d'hommes qui faisaient profession d'expliquer les anciennes et d'en faire de nouvelles. « Les mathématiciens, dit-il (*), assurent de vous et de Nicéphore la même chose que je viens de dire. Je me suis entretenu avec un homme qui fait profession d'astronomie, qui m'a fait un portrait très-fidèle de votre esprit et de vos mœurs, des mœurs et de l'esprit de l'empereur Otton, votre fils, et qui m'a rendu présent tout ce qui m'est jamais arrivé. 11 n'y a eu aucun de mes amis ni de mes ennemis, touchant lequel je me sois avisé de l'interroger sans qu'il m'en ait fait une peinture fort naïve et fort ressemblante. Il m'a prédit toutes les disgrâces que j'ai essuyées dans le cours de mon voyage, mais que tout le reste de ce qu'il m'a dit se trouve faux, pourvu que ce qu'il m'a assuré touchant le traitement que vous feriez à Nicéphore, se trouve vrai, je serai alors très-satisfait, et oublierai toutes mes peines et mes fatigues. »

Au lieu de toutes ces vaines paroles, nous serions bien plus reconnaissants à Luitprand s'il nous avait raconté les jeux scéniques par lesquels il nous dit que les Grecs célébraient le ravissement du prophète Elie au ciel : « Quodie levés graeci raptionem Elise prophète ad cœlos ludis scenicis célébrant. »

Tels étaient les sentiments qui animaient alors les Grecs contre les chrétiens d'Occident. Ils devinrent plus

(') V. VAnnuairc de l'Association pour t encouragement des études grecques, an. 1874. (?) Page 318.

violents et plus haineux quand le pape JeanXIV intervint dans la négociation. Deux nonces envoyés par lui arrivèrent le jour de l'Assomption .Us portaient une lettre où le pape engageait Nicéphore, empereur des Grecs, à contracter alliance et amitié avec son cher fils Otton, empereur des Romains. Ce fut l'occasion de la part des Grecs d'éclater en récriminations. « Le pape, dirent-ils, ne donne au grand empereur Nicéphore, qui est le seul empereur de tous les Romains que la qualité d'empereur des Grecs, et donne la qualité d'empereur des Romains à un misérable barbare. 0 ciel, ô terre, ô mer, que ferons-nous de ces scélérats qui se sont chargés de sa lettre? Ce sont des gens de basse naissance. Si nous les faisons mourir, nous souillerons nos mains en les trempant dans un sang aussi vil qu'est celui qui coule dans leurs veines. Ce sont de pauvres paysans trop honorés d'avoir des coups d'une étrivière dorée. »

Ils ne ménageaient pas davantage le pape. « C'est, disaient-ils, un homme sans esprit et sans lumières, qui ne sait pas que le saint Empereur Constantin transféra à Constantinople l'Empire, le siège de l'Empire et la milice, et qu'il ne laissa dans Rome que des gens ou d'une infâme naissance, ou d'une basse condition, des pêcheurs, des oiseleurs, des cuisiniers et des esclaves. »

Une si pénible ambassade devait avoir son terme. Luitprand finit par obtenir son congé. Il se vengea de toutes les mortifications auxquelles on l'avait soumis en écrivant sur la muraille de la désagréable maison qu'il avait occupée. «Il n'y a nulle assurance à la parole des Grecs, et ils ne la gardent que quand ils n'ont point d'intérêt à la violer. » Jusqu'au bout il conserva la mauvaise humeur et voici comment il résume ses tribulations : «Asinando, ambulando, equitando, jeju

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