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On ne pense pas que des usages liturgiques pussent préserver les études grecques de la décadence, mais il n'en est pas moins curieux, qu'au Xe siècle, à Limoges, on chantât à certains jours la messe en grec (4). La même singularité existait certainement dès lors à l'abbaye de Saint-Denis, qui tenait à se donner pour fondateur le célèbre Denys l'Aréopagite.

En Italie, Jean de Naples, diacre de Saint-Janvier, écrivit des fragments d'histoire ecclésiastique, et traduisit du grec les Actes des martyrs. Au même siècle, Sergius, père de Saint Anastase, évêque de Naples, traduisait couramment et en lisant, du latin en grec et du grec en latin (*). Depuis le schisme de Photius les affaires religieuses s'unirent aux affaires commerciales pour rendre plus actives les relations des papes avec les patriarches, des italiens avec les grecs. Ce fut une raison nouvelle pour cultiver davantage la langue grecque. De là un petit foyer d'hellénisme dont les lueurs iront toujours en grandissant (3).

En Allemagne, Brunon, frère cadet de l'empereur Otton, se distingue au X6 siècle par son amour des lettres. On remarque surtout qu'il savait le grec. « Dès l'âge de quatre ans il fut envoyé par ses parents auprès de l'évêque d'Utrecht, Baudric, pour apprendre les rudiments de la littérature, et se signala par de merveilleuses dispositions. Aucune partie des arts libéraux n'échappait à la vivacité de son esprit; le grec et le latin lui étaient également familiers. Lorsqu'il fut promu à la dignité archiépiscopale (à Utrecht), il attira auprès de lui les plus savants docteurs « in utraque lingua, » et étudia avec eux tout ce que les historiens, les orateurs, les poètes et les philosophes renferment de remarquable. Son plaisir était de siéger au milieu d'eux et de les entendre disserter sur les beautés de la philosophie. « Annos circiter quatuor habens, liberalibus litterarum studiis imbuendus Baldrico Episcopo Trajectum missus est. Nullum erat studiorum genus in omni greca vel latina eloquentia, quod ingenii sui vivacitatem aufugeret... Saepe inter Grecorum et Latinorum doctissimos de philosophiae sublimitate... médius consedit ('). »

même langue. Rémi d'Auxerre, disciple d'un maitre qui l'avait beaucoup étudiée, peut être mis de ce nombre... La lecture de la première lettre d'un inconnu à Vicfride, évêque de Verdun, qu'on croit être un abbé de Montfaucon, ne permet pas de douter non plus que la langue grecque lui fût inconnue. — P. 56 ibid. On avait apporté quelque soin à cultiver la (langue) grecque dès le siècle précédent. On en faisait encore une étude particulière à l'école de Saint-Gai. C'est au moins ce que semble dire Notker-le-Bègue, en saluant Lambert de la part des frères grecs, c'est-à-dire, de ses confrères qui s'appliquaient au grec, Salutant te Hellenici fratres.

Le docte Brunon, archevêque de Cologne, contribua peut-être plus que tout autre à inspirer à nos François du goût pour cette langue, dans laquelle il se rendit fort habile.

(') Quelques manuscrits de Saint-Martial-de-Limoges faits au même siècle, retiennent des marques, que les moines do cette maison se mêlaient de gréciser. (Hist. litt. de la Fr., t. VI. p. 57.;

(») Signorelli.Vtcende delta cultura nelle due Sicilie, cité par M.G.Pavre, 1.1, Hellénistes en Italie du X' au XVI' siècle.

P) Gradenigo, cap. 3 et 4; cité par M. G. Favre, ibid.

Ce témoignage du biographe Ruolger est confirmé par celui de Jean de Grorze. « Brunonis insuper et grecae lectionis multa accesserat instructio('). » Son érudition grecque eut son effet ordinaire, il paraît qu'elle le fit glisser dans quelques hardiesses hétérodoxes ; car on voit dans une légende, que saint Paul est obligé de le défendre du reproche de s'être adonné avec trop d'ardeur à l'étude vaine et périlleuse de la philosophie. « Adeo grœcis suis studiis in philosophiam quamdam subtiliorem, quod facile fiebat, videtur esse adductus, ut S. Paulus facere non posset, quin Brunonem in somnio propter inane ac vanum philosophiae

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studium defenderet ('). » On remarquera aussi qu'entre les disciples qu'il a formés, ou bien entre les maîtres qu'il a suivis, on cite un irlandais nommé Israël, Episcopus Scotigena, ou bien selon Flodoard « Israël Britto (*) »

Jean de Vandières, évêque de Toul, qui prit plus tard d'une abbaye au diocèse de Metz, le nom de Jean de Gorze, étudia les catégories d'Aristote pour mieux comprendre saint Augustin. Par l'ordre d'Otton Ier, il avait fait un voyage en Espagne qui avait duré trois ans. Il s'y était instruit dans la langue des Arabes établis à Cordoue. A Gorze, il réveilla les études parmi les moines; c'est à ce groupe d'hommes instruits qu'il faut rattacher certain Bovon qui devint illustre par sa science grecque: « Graecas litteras coram Cuonrado (primo), rege legendo factus est clarus ('). »

En 912 naquit à Liège un moinedu nom de Rathier. Il fut trois ans évêque de Vérone; ayant encouru la haine de ses clercs, il quitta son évêché et dirigea en France des écoles privées; il composa une grammaire qu'on appelait d'un nom grotesque mais significatif « Servadorsum ou Sparadorsum, » par allusion aux châtiments que les infractions aux règles de la grammaire attiraient sur les écoliers négligents. Les nom

(i) Cramer, p. 36, Thietmar. Cronic. II, p. 10. Ce prince, après avoir passé quatre ans à l'école d'Utrccht, et étudié sous Rathier toutes les sciences alors en usage, forma le dessein d'apprendre à fond la langue grecque, et ce qu'ont de meilleur les historiens, les orateurs, les poètes, les philosophes de l'antiquité. Pour l'exécution de ce projet, il eut soin d'attirer près de lui les plus savants hommes en grec et en latin qu'il pût déterrer. Il est aisé déjuger par là du mérite de cette Académie, qui se tenait plutôt en Lorraine qu'à Cologne. V.L. Maître, p. 80.

(•) Ad annum 047.

(3) Cramer, p. 36. Widukindi lib. III, c. 2. Grsecse linguse in Belgis notifia patet quoque ex librorum catalogo sœculo duodecimo confecto, qui ex monasterio Benedictinorum Aquicinensi (Anchin) in Hannonia nunc Bruxellis in regia latet bibliotheca.In eo leguntur Platode GosmopioI(TTimœusf) IsagogeetPeriermeniœAristotelis, tria exemplaria Isagoges Porphyrianœ, Periermeniae, Apuleicum Platone, etc. Cramer, p. 36, not. 169.

breux auteurs grecs qu'il cite, le ton de son langage donnent lieu de croire qu'il n'ignorait pas le grec (!). Liège, selon Oamer(2), offrit un asile aux moines grecs qui s'enfuirent d'Orient à la suite de la querelle des Iconoclastes. On cite parmi eux Evrard évoque de cette ville, et Gérard de Toul (3), qui firent tous leurs efforts pour répandre l'étude du grec. Auprès du même Evrard, on vit les Irlandais chercher un refuge, il n'est pas douteux qu'il n'en soit résulté de grands avantages pour la connaissance du grec, puisque Gérard permettait aux Grecs de conserver la liturgie et le rite grecs, et qu'il partagea les autels entre les Grecs et les Irlandais. « Qum Gerardus permitteret, ut graecam liturgiam graecumque ritum retinerent, divisit enim inter Grsecos et Scotos, quos propriis stipendiis aluit, altaria » (4).

Au monastère de Gandersheim fondé en 856 par Ludolph duc de Saxe, vivaient 24 religieuses, assistées de 12 chanoines et de 8 vicaires soumis à la juridiction de l'abbesse. Ces religieuses, suivant la prescription de la règle, ne pouvaient être que filles de rois ou de princes. On a distingué entre elles au Xe siècle Hroswita (5), fille dit-on d'un roi de Grèce ; elle a laissé six comédies dévotes imitées de Térence. On aimerait à dire et à croire qu'elle était capable de lire Ménandre. Rien ne le prouve, quoiqu'il soit vraisemblable qu'elle n'eût point oublié la langue grecque; peut-être la rigueur de sa profession lui interdisait-elle des lectures

(l) Hist. litt. de la Fr., t. VI, p. 57. —Dans un de sea écrits intitulé Agonisticon, il cite plus de quinze pères de l'Église tant grecs que latins. Entre les premiers on remarque Origène, Hégésippe, saint Jean Chrysostome. — Il cite plus volontiers les latins : Varron, Térence. Cicéron, Horace, Perse, Sénèque, et d'autres encore. (T. VI, Hist. litt., p. 379.)

(s) Page 37.

(3) Mort en 998.

(*) Cramer, page 37.

(5) Martin Crusius, Germano-Grcecia, liv. V, p. 217.

si profanes. Térence qui pourtant n'était en tout qu'un demi-Ménandre, se faisait-il plus facilement accepter que son original? En définitive, à cette époque, dans les bibliothèques des écoles, ce ne sont guère que des livres latins que nous voyons cités.

Un moine de Richenau, du nom de Gunzon, met bien en avant les noms d'Homère, de Platon, d'Aristote, entre ceux de Térence, de Salluste, de Stace, d'Horace, de Virgile, d'Ovide, de Perse, de Juvénal, de Lucain, de Porphyre; mais on peut croire qu'il ne parle des grecs que pour les avoir entendu nommer ou tout au moins pour les avoir lus dans des traductions latines (').

On peut en dire autant de Gerbert qui mourut pape en l'année 1003. Quoiqu'il ait été en son temps un prodige de science et d'érudition, qu'il ait appris et enseigné les mathématiques, la physique, la dialectique, la musique, la médecine, il ne paraît pas avoir su le grec. Il ne faut pas se laisser tromper par des allégations mensongères. Léon légat du pape, qui s'opposait à ce que Gerbert montât sur le siège épiscopal de Reims, disait: « Les vicaires de Pierre et ses disciples ne veulent pas avoir pour maître un Platon, un Virgile, un Térence, ni l'autre bétail philosophique^).»

Ce mot de Platon ne doit pas nous abuser. Gerbert l'a mérité non pour avoir puisé aux sources grecques, mais pour avoir appris à connaître les doctrines de ce philosophe dans des traductions latines. C'est ce qu'on voit bien clairement dans l'historien Richer son ami et son disciple. Il est le meilleur garant de la science de Gerbert, et nous savons par lui que s'il expliqua l'introduction de Porphyre, ce fut d'après la traduction de

(>) Dom Martène et Dom Durand, Amplhsima collect. p. 294-314. Ampère, t. III, p. 270.

C) Pertz, Mont. III, 687. Vicarii Pétri ejns discipuli nolunt habere magistrum Platonem, neque Virgilium, neque Terentium, neque ceteras pecudes philosopborum.'

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