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ce qui peut nous faire supposer de la part de la chancellerie de Louis-le-Bègue, la connaissance des livres historiques communs alors à l'Occident et l'Orient. A propos du titre de Protosymbole IlpcoTOCTUfjiêo'jXoç accordé au prince des Arabes, le rédacteur dit : » Je ne puis que je ne m'étonne de ce que vous dites que le prince des Arabes est appelé protosymbole, nous ne trouvons rien décela dans vos livres, et, dans les nôtres, il est quelquefois appelé roi et de quelques autres noms. »

Un des griefs les plus vifs articulés contre les Empereurs d'Orient est ainsi énoncé : « par notre bonne doctrine nous avons acquis l'empire, et les Grecs par leur mauvaise doctrine l'ont perdu. Ils ont abandonné la ville de Rome, le peuple romain et le siège de l'Empire; ils ont changé de langue, ils se sont retirés à une autre ville et parmi une autre nation. »

Mais le point le plus intéressant de cette lettre est la discussion que Louis-le-Bègue fait entamer sur le mot pTjyaç rois. Ce terme qui révèle l'existence déjà assurée d'une langue vulgaire issue d'un mélange du latin et du grec, est fortement blâmé par le secrétaire de l'Empereur d'Occident. Il se trouve ici que la chancellerie française relève une faute de style et de langue dans les actes de l'Empereur de Constantinople. Le passage est curieux : « Enfin quant au mot de Riga, sachez que quiconque le donne à un autre n'entend pas lui-même ce qu'il dit. Quand vous parleriez toutes les langues, comme les apôtres, ou plutôt comme les anges, vous ne pourriez dire de quelle langue est le mot riga, ni quelle dignité il signifie. Vous ne sauriez montrer qu'il signifie la même chose que le nom de Rex en latin, et si vous le vouliez montrer, il s'ensuivrait qu'il le faudrait traduire en grec par celui de BaatXeùç, comme il paraît par toutes les traductions de l'Ancien et du Nouveau Testament; que si cette qualité-là vous déplaît si fort dans les autres, effacez le nom de Rex de tous livres latins et le nom de BaaiXeù; de tous les livres grecs, s» La raison n'est pas mal choisie et l'argumentation n'est pas sans valeur ('). Ces rois dont Cédrenus parlera (2) plus tard, au XIe siècle, avec tant de mépris, n'étaient ni si barbares, ni si ignorants.

On trouve dans cette même lettre un détail qui intéresse l'histoire des mœurs et des relations des deux empires. Basile s'était plaint à Louis de la conduite de ses ambassadeurs dans Constantinople. On voit ce qui leur était reproché dans l'excuse que présente le roi de France à son correspondant: « Je suis assuré que vous ne doutez point que je n'ai été surpris d'étonnement quand j'ai lu dans votre lettre, ce que vous me mandez de mes ambassadeurs, qu'ils couraient par les rues de l'air du monde le plus extravagant, tenant toujours l'épée nue à la main, frappant et tuant non-seulementdes chevaux mais aussi des hommes. Je souhaite fort d'être informé de ce fait, et s'il se trouvait véritable, il me déplairait extrêmement. » Quoique les ambassadeurs de Louis eussent nié les désordres qui leur étaient imputés, le reproche n'est pas invraisemblable. On retrouvera plus tard dans les Croisés cette même indiscrétion de conduite, cette même impétuosité d'humeur, excitée d'ailleurs par l'arrogance et le mépris des Grecs, pour des nations qu'ils appelaient barbares.

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Ne nous étonnons plus que Louis-le-Bègue fondant un monastère lui ait donné le nom d'Alpha ('), que dans le même temps quelques évêques mêlassent des mots grecs à leur signature (*), et qu'à l'abbaye de Corbie, il y eût encore des livres grecs et même des moines de cette nation. C'est ce qu'on voit dans les écrits de Druthmar. Il assure avoir vu un exemplaire grec des quatre évangélistes qui passait pour avoir appartenu à Saint Hilaire, et dans lequel l'évangile de Saint Jean suivait immédiatement celui de Saint Mathieu. Désirant en savoir la raison, il s'adressa à un nommé Euphemius, grec de nation, qui lui dit que cela s'était fait à l'imitation d'un bon laboureur qui attelle ses meilleurs bœufs avant les autres (3).

XXIV.

Le Xe siècle a toujours passé pour l'époque la moins heureuse, surtout au point de vue littéraire. C'est le moment le plus obscur de nos annales. Les Hongrois, les Sarrasins désolent notre pays, la corruption se met dans l'Eglise, la désorganisation dans l'Empire. Nulle sécurité pour les laïques, les moines n'en ont pas davantage; leurs asiles sont brûlés par les hommes de guerre, ou envahis par la foule des enfants, des femmes, des soldats, et même des chiens que les seigneurs y entassent dans leur usurpation brutale. Les livres ne s'échangent plus, les scribes et les clercs manquent pour les copier et pour les lire. Partout les écoles dépérissent. Ceux qui conservent l'amour des

(•) Annales ordinis S. Benedicti, t. III, p. 224.

(•) Mabillon, De Re Diplomatica lib. VI. Paris, 1681, in-folio, p. 456, tab. LVII. P) Hist. litt. de la France, t. V, p. 88.

études sont obligés d'aller chercher au loin la science. Abbon quitte son monastère appauvri par les calamités pour aller à Paris, à Reims, s'instruire dans la grammaire, l'arithmétique et la dialectique. Il paie cher les leçons de musique qu'il reçoit, et il écrit : « J'ai profondément gémi dès ma jeunesse de voir les arts libéraux tombés en décadence par l'incurie, et la science réduite à un petit nombre d'adeptes qui vendaient chèrement leurs leçons. » « Aprimitivae aetatis tirocinio jugiter indolui liberalium artium disciplinas quorumdam incuria ac negligentia labefactari et vix ad paucos redigi qui avare pretium suae arti statuunt (').» Il était bien difficile que les études grecques se maintissent au milieu de ce désordre. Tout ce qu'on peut souhaiter, c'est qu'elles ne s'éteignent pas tout-à-fait et qu'on puisse suivre leur existence à quelques lueurs vacillantes.

Des survivants du IXe siècle (840-912), moines de Saint-Gall, conservent encore les traditions helléniques. Notker-le-Bègue, élève de Marcellus et d'Iton, traduisait Aristote. Hartmann instruit par les mêmes maîtres a gardé la réputation d'avoir su le grec, l'hébreu et l'arabe; Tutilon était peintre, poète, orateur, musicien (*). Mannon ou Nannon, dont nous avons rapporté le nom à côté de celui de Scot, passe pour avoir traduit du grec en latin les livres d'Aristote sur la morale et sur le ciel, la république et les lois de Platon. On lui attribuerait volontiers une version du Timée de Platon, s'il n'était plus vraisemblable de dire que dans ses travaux il a usé de la traduction de Chal

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cidius, grammairien latin du IVe siècle, qui le premier a fait cette traduction (*).

La province de Trêves au Xe siècle n'est point déchue de son antique renom. Elle a des écoles actives et fécondes. A Moyen-Moutiers l'abbé Almann attirait près de lui un maître de grammaire et rassemblait les livres nécessaires à cet enseignement ('). Il faut croire que le grec n'avait pas cessé d'y figurer au programme des études, car, en l'année 1054, le pape Léon IX s'adresse à un certain Humbert qui l'enseignait dans ce couvent; il le charge, entre autres choses, d'apaiser la querelle qui venait de se rallumer entre l'Eglise latine et l'Eglise grecque par les écrits de Michel Cérulaire. Non-seulement il l'envoya à Constantinople, mais encore, il le fit archevêque en Sicile, un pays où l'on parlait grec (3). Du reste toute la province de Trêves devait l'éclat florissant de la littérature, pendant le Xe siècle, aux nombreuses colonies d'Irlandais et de moines grecs qui vinrent s'établir en communauté dans les environs de Toul et de Verdun (4).

(») Hist. litt. de la France, t. V, p. 657. Cramer, 35.

(!) Conduxit eis doctorem grammatica? et volumina artis ejusdem plurirna studuit ronquirere. De Gestisabb. Mediani monasterii apudD.Martène, Thés, anecd. t. III. L. Maître, p. 85.

(3) Sigeberti Gemblac. chronic. c. 150; Hist. litt. de la France, t. VII, p. 527. Cramer, 38.

(«) D. Calmet, Hist. episcop. Tull. (de Toul), 11, p. 146. L. Maître, p. 85. On lit dans VHist. litt.de la France, t. VI, p. 57, un autre moyen qui servit beaucoup à répandrela connaissance de cette langue (legrec)parminosFrançois, furent ces grecs auxquels S.Gérard, évêque de Toul, donna retraite dans son diocèse. Ils y formèrent des communautés entières, avec des Hibernois qui s'étaient mêlés avec eux, et y faisaient séparément l'office divin en leur langue, et suivant leur rit particulier. L'établissement de ces communautés de grecs en Lorraine, est tout-à-fait remarquable. Ce fut vers la fin de ce siècle qu'il se fit, puisque Saint Gérard, qui le favorisa, mourut en 994, et il n'y a pas de doute qu'il ne subsistât encore au siècle suivant, et peut-être au-delà. Il y a beaucoup d'apparence que ce fut dans quelqu'une de ces communautés, que le célèbre Humbert, d'abord moine de Moïen-Moutier, puis cardinal de la sainte Eglise romaine, puisa cette profonde connaissance qu'il avait du grec, et dont il fit un si heureux usage contre les Qrecs mêmes en faveur de l'Eglise latine. Il pourra paraître encore dans le cours de ce X* siècle, plusieurs autres hommes de lettres qsi prirent soin de cultiver la

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