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nienne et ouvre une plus large voie à la raison. N'est-ce pas une chose singulière d'entendre au IXe siècle, le commensal de Charles-le-Chauve, le directeur de l'École du Palais écrire ceci: « La philosophie, l'étude de la sagesse n'est pas une chose et la religion une autre chose. Qu'est-ce que traiter de la philosophie, si ce n'est exposer les préceptes de la vraie religion suivant laquelle nous adorons humblement et nous poursuivons de mystère en mystère la souveraine et première cause de toutes les causes, Dieu ? D'où il suit que la vraie philosophie est la vraie religion, et réciproquement que la vraie religion est la vraie philosophie. » C'est avec une hardiesse également surprenante qu'il dit, selon la doctrine des hiberniens : « L'autorité procède de la droite raison, et nullement la raison de l'autorité. Or, toute autorité dont les décrets ne sont pas approuvés par la raison est une autorité sans valeur, tandis que la droite raison, établie comme dans une forteresse inexpugnable derrière le rempart de ses propres forces, n'a besoin d'être protégée par le secours d'aucune autorité. Je ne suis pas tellement épouvanté par l'autorité, je ne redoute pas tellement la furie des esprits inintelligents que j'hésite à proclamer tout haut ce que ma raison démêle clairement et démontre avec certitude. » C'est déjà le langage de Descartes. M. Hauréau qui fait ressortir la liberté des démonstrations de Scot,y reconnaît le dernier mot de l'audace antique. « Ce n'est pas la doctrine d'Aristote ; il la méprise : ni même celle de Platon, il va bien au-delà, c'est à la lettre celle de Proclus.M.deGérando s'étonne aussi de voir la philosophie du moyen-âge débuter par un ordre de conception aussi singulier. » Cet étonnement doit cesser quand on se rappelle que Scot est un disciple des Grecs, quand on sait qu'il a pu s'instruire directement auprès des maîtres de la pensée humaine. Si les études qui furent le privilège de quelques maîtres Irlandais avaient pu s'étendre, se fortifier et se régulariser, le monde aurait vu au IXe siècle une nouvelle civilisation. Le mouvement qui ne se produira que deux siècles plus tard, avait dès lors commencé dans l'École du Palais. Ceux qui renoueront la chaîne des études philosophiques au douzième et au treizième siècle, se rattacheront à Scot Érigène. On poursuivra ses doctrines dans les doctrines condamnées par l'Eglise et son nom se retrouvera dans l'anathème prononcé contre Amaury de Chartres et David de Dinant, par le pape Innocent l'an 1204 (').

Lui-même il n'échappa pas de son vivant à cette autorité qu'il prétendait ne pas craindre. Il osa dire son sentiment dans la controverse dogmatique provoquée par Gottschalk. « Aussitôt, dit M. Hauréau, des clameurs s'élevèrent contre l'Egyptien factieux et impie; l'Église latine se souleva tout entière et réclama des sévices. Quelles furent les suites de cette tempête? Que devient le philosophe abandonné par tout le monde, poursuivi par tant de voix? On ne le sait, il disparait et l'histoire ne retrouve plus sa trace. Avec lui l'hellénisme irlandais est vaincu, proscrit, et désormais l'Ecole du Palais n'offrira plus de chaires à d'autres Érigènes. Il est partout reconnu, il est proclamé que ce sont des pestes publiques, res dira, hostis atroce , comme disait Théodulfe et que le fidèle chrétien doit les fuir avec horreur. »

Nous voyons reparaître ici, et plus vive que jamais,

(') Dans les premières années du XIII* siècle l'Église recherchant pour les livrer aux flammes vengeresses, tous les écrits qui avaient pu contribuer à faire naître l'hérésie qui porte les noms d'Amaury de Bène et de David de Dinant, le Traité de la division de la Nature fut signalé comme la vraie source de l'erreur et il fut alors solennellement condamné. Mais à cette époque 'es Écoles d'Irlande n'étaient plus telles que nous venons de les décrire. Soumises à leur tour à l'unité Romaine, elles avaient laissé de côt(i Platon et Proclus, pour adopter saint Augustin et saint Grégoire.

l'ancienne antipathie de l'Orient et de l'Occident. Déjà Enée de Paris avait reproché à la Grèce sa prétention d'être la maîtresse de toute science. « Il semble que le soleil ne soit beau qu'à l'Orient, et qu'à l'Occident il se change en ténèbres. » Il appelle les opinions de ses adversaires: « Les folles subtilités que la ruse grecque répand dans son orgueil sur l'Empire romain. » « Haec deliramenta versutiarum grsecalis industria supercilioso ambitu per Romanum spargit imperium. » Ces mots se trouvent dans un écrit intitulé : Contra grœcorumopposita Romanam ecclesiam infamantia. Le titre en dit assez. Et pourtant il ne s'agissait que d'ajouter au Credo de Nicée le mot filioque (').

Mabillon croit que Scot mourut à Paris, une légende le fait périr tué à coups de canif par des écoliers. Ampère suppose qu'il a pu être appelé à Oxford par le roi Alfred. Ce prince en effet mit tous ses soins, de 871 à 901, à faire fleurir les études. Il attirait à lui tous les savants du continent qui avaient quelque réputation. Pourtant Alfred ne connaissait pas le grec, puisqu'il a traduit du latin en saxon les fables d'Ésope. L'on sait que dans l'Ecole de son palais il n'a jamais recommandé à ses disciples que l'étude du latin et du saxon. Son historien Asser ne parle pas de Scot. La mort de ce philosophe restera donc toujours mystérieuse, mais les mauvais bruits qui l'entourent ont persisté pour effrayer longtemps les esprits et les détourner de l'étude d'une langue si féconde en subtilités dangereuses et mère de funestes hérésies. Anastase le bibliothécaire a bien pu dans son admiration pour Scot attribuer à l'Esprit saint son grand savoir. Fort instruit lui-même dans la langue grecque (2), il n'expli

(>) D'Achery, Spicileg., p. 117. — Ampère, t. III, p. 89. (-) Mirandum est quomodo vir ille barbarus (qui in ftnibus mundipositus, quanto ab hominum conversatione, tauto credi potuit alterius liugua) die*

quait la supériorité de l'Irlandais que par un miracle. Mais le pape Nicolas Ier demandait qu'on lui envoyât à Rome, ou que du moins on écartât de l'école ce maître dangereux, qui mêlait l'ivraie au bon grain, et n'offrait que du poison à ceux qui lui demandaient du pain. « Ut ille Joannes, qui non sane sapere in quibusdam frequenti rumore dicatur, Romae repraesentetur, aut certe a studio Parisiensi, cujus capital olim fuisse perhibeatur, removeatur, ne cum tritico sacri eloquii grana zizanise et lolii miscere dignoscatur, et panem quserentibus venenum porrigat (*). »

. Sa mort entraîna pour longtemps les études grecques dans un discrédit qui ne fit que s'accroître pendant deux siècles. La séparation des deux Églises après le schisme de Photius n'était pas pour les ranimer. Aussi ne voyons-nous plus en France d'autres hellénistes à citer que ceux qui s'étaient formés auprès de Scot. Tel est cet Hubald qui a chanté la calvitie de Charles, et la victoire de Louis sur les Normands. Il mêlait quelques mots grecs à ses vers latins.

Suscipe magna quidem, parvo sed pondère, dona
Quae tibi TravosxTTjç, aggregat hic pariter.

Tel est encore cet Adam qui mettait des vers en tête de ses livres ; on y voit ceux-ci:

Ergo nec hune David, nec Job magisesse probatos
Apparet plane, pro te nec plura tulisse
Quanta tuus Carolus mitis, pius atque benignus,
N^tpâXeo;, <ppo'vi[Ao;, <nrou3ocïoç xal Sa St'xato? (3).

tione, longinquus), talia (Dionysii opéra), intellectu caperc, in aliamque linguam transferre valuerit. Joannem innuo Scotigenam, virum quem auditu comperi per omnia sanctum. Sic hoc operatus est ille artifex spiritus, qui hune ardentem pariter et loquentem fecit. Nisi enim ex gratia ipsins igné charitatis flagrasset, nequaquam donum linguis loquendi procul du• bio suscepisset. (Anaatasius hibliothocarius, in epistola ad Carolum calvum. Hederiche, p. 909.) Cet écrivain avait appris le grec à Constantinoplc, par les ordres du pape Jean VIII; il traduisit les actes du VII0 concile Œcuménique et des ouvrages des Pères.

(') Staudenmaier, p. 168, Deadversa utraque ecclesia. Cramer, p. 34.

(*) Cramer, Diss. de Qrœcis medii Jlvi studiis, pars altéra, p. 33.

Louis II essaya de maintenir les études grecques, il y mit une affectation qu'on n'a pas manqué de faire ressortir. Compiègne, dans sa pensée, devait être une nouvelle Constantinople, il l'appelait Carlopolis. Cette même ambition de s'élever à la hauteur des Empereurs d'Orient lui suscita une querelle qui fut à moitié politique, à moitié littéraire. Le titre d'Empereur que prenait Louis-le-Bègue réveilla la susceptibilité de Basile qui croyait avoir seul le droit de le porter. On voit(') dans les Annales de la France, un monument de cette querelle, c'est la lettre de Louis, Empereur d'Occident, à l'Empereur d'Orient, Basile. Celui-ci refusait le titre de Bzaiktis à tous princes autres que ceux d'Orient. Il consentait à appeler npwrooûfjiSouXo;, le prince des Arabes, Cagan celui des Avares, des Normands, des Bulgares, 'Prjya, celui des Franks. Louis II dans sa lettre discute ces prétentions, il leur oppose la tradition et l'usage des livres.

« On ne voit pas, y est-il dit, que, dans les règles de nos pères, il y ait prescription de ne donner le titre d'Empereur qu'à celui qui commande à Constantinople, car sans parler des histoires de tous les peuples, l'écriture sainte fournit quantité d'exemples non-seulement d'élus, mais encore de réprouvés, comme des princes Assyriens, des Egyptiens, des Moabites qui ont eu le titre de Bao-iXeî;. Si cela est, c'est en vain que vous prétendez que nul autre que vous ne doive prendre cette qualité. Effacez donc tous les livres où les princes presque de toutes les nations sont honorés du même titre. »

Nous ne disons rien des raisons politiques alléguées par l'auteur de cette lettre, nous ne voulons en prendre que ce qui atteste l'état des lumières à ce temps-là, que

(() André» Duchesne, Historiée Francorum script, t. III. p. 355.

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