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dit que depuis le départ de l'empereur Louis, Charles ne s'occupa qu'à la prière, qu'au soulagement des pauvres, et qu'à corriger des livres. L'année qui précéda sa mort, ajoute-t-il, il corrigea très-exactement sur le grec et sur le syriaque l'évangile de Saint Mathieu, de Saint Marc, de Saint Luc et de Saint Jean. Il n'y en a pas beaucoup dans la suite de nos rois que nous trouvions occupés de tels soins. « Quatuor evangelia Christi in ultimo ante obitus sui diem cum grœcis et syris optime correxerat (*). »

On ne sera pas surpris qu'il eût rassemblé quantité de livres et formé déjà une bibliothèque considérable. Comme beaucoup de nos princes qui ont toujours laissé se disperser les livres qu'ils avaient acquis, il n'eut pas l'idée d'en fonder un dépôt durable, il laissa cette gloire à Charles V. Il ordonna donc, dans son testament, que ses livres fussent vendus à juste prix à ceux qui voudraient s'en rendre acquéreurs, à la condition qu'on distribuerait aux pauvres l'argent qu'on en aurait fait. « In testamento suo Karolus de libris quorum magnam copiam in bibliotheca sua congregaverat, statuit ut iis qui habere vellent, justo pretio venderentur, pretium in pauperes erogaretur (*). »

Si nous recherchons dans la haute sociétéde ces temps les personnages amis de la science qui n'ont pas ignoré le grec, nous avons à citer Louis-le-Débonnaire.Thegan son historien nous apprend qu'il avait fort bien appris les langues grecque et latine. Comme Charlemagne, il entendait mieux le grec qu'il ne le parlait. Nous le voyons recevoir de fréquentes ambassades de Constantinople, tantôt à Aix-la-Chapelle, tantôt à Compiègne, les traiter avec beaucoup de civilité et de munificence

(') De gestis Ludovici imperatoris, en. 7. Pertz. monum. Histor. Qermanicar. I, p. 592. (*) Martin Cruaius. Annales Suevici. p. 8.

et renvoyer les ministres des princes étrangers fort satisfaits de sa courtoisie.

Le monastère de Saint-Gall fondé l'an 630, nous offre un exemple curieux du goût pour les études grecques dans une femme du plus haut rang. C'est à Ekkehard l'historien de cet illustre couvent que nous en devons la connaissance ('). Hedwige, fille du duc Henri, fut fiancée à l'empereur Constantin. Des Eunuques venus d'Orient lui enseignèrent parfaitement la langue grecque. Hedwige refusa le glorieux mariage qu'on lui offrait et devint l'épouse de Burkart qui bientôt la laissa veuve avec une grande fortune. Elle se consacra tout entière à l'étude et se mit entre les mains d'Ekkehard lui-même qui la dirigea dans ses travaux.

Une historiette, rapportée par le même écrivain, nous fait savoir qu'elle n'était pas la seule femme à recevoir les leçons d'un moine. Ruodmann, un abbé du voisinage, ayant, avec malice, dit à l'oreille d'Ekkehard qui s'empressait de le quitter: « Fortunate, qui tam pulchram discipulam docere habes grammaticam.» Celuici lui riposta avec la même malice et lui dit : « Tu Sancte Domine, Kotelindam monialem pulchram discipulam caram docuisti dialecticam. » On voit que ces écolières n'attendaient pas pour étudier d'avoir passé l'âge de la jeunesse et de la beauté (*).

Nous ignorons si Kotelinde avait appris le grée sous

(') IVCasus S. Galli eh. X, Pertz, t. II, p. 122.

(s) Sur le monastère d'Osnabruk et les monastères d'Allemagne : « Ne mireris autem velim, Hermannum abbatem, Graecum testamentum more suo secum portasse. Doctus et religiosus princeps erat et magnas auctoritatis, Grsecaeque linguse probe gnarus, quam in collegio Carolino, quce Osnabrugi est, didicerat : in hujus enim fundatione Carolus Magnus sanxit ut tam gr»cum quam latinum sermonem docerent et discerent singuli, omnemque adeo clericum eleganter bilinguem esse voluit. » Chronicon Cœnobii Virginum Ottbergensis, apud Pr. Paulini Rerum etAntigu it, Qermanicarum Syntagma, etc. typisBaverianis.1698. in-4». —Jourdain. Recherches sur Us traductions A'Aristote, p. 43.

la direction de Ruodmann, mais nous savons qu'Hedwige faisait des prosélytes à cette langue. Témoin ce jeune clerc qui vint auprès d'elle pour la solliciter de l'instruire. Elle s'y prêta de bonne grâce; charmé des progrès de son élève, elle l'encouragea même par une faveur que nous nous attendrions à trouver dans le roman du Petit Jehan de Saintré, plutôt que dans les Annales du moine de Saint-Gall. Voici cette petite aventure aussi intéressante pour l'histoire des mœurs monacales que pour celle de l'hellénisme : « Son maître, un jour, lui présenta un jeune enfant que l'amour du grec, disait-il, avait conduit vers elle. Ce jeune disciple, déjà assez instruit pour improviser en vers, lui fit connaître son désir en ces termes : « Je voudrais être grec, madame, étant à peine latin. »

« Charmé de sa vivacité, elle l'attira vers elle, lui donna un baiser, le fit asseoir à ses pieds, et lui demanda d'improviser encore quelques vers. L'enfant répondit, tout troublé du baiser qu'il avait reçu : « Je ne puis composer des vers qui soient dignes de vous, tant ce doux baiser m'a troublé. » Sa gravité habituelle ne tint pas devant tant d'enjouement, elle se mit à rire aux éclats. Enfin, elle fit mettre l'enfant devant elle et lui fit apprendre à chanter l'antienne Maria et flumina, qu'elle avait traduite en grec:

Thalassi, ke potami, eulogiton Kyrion.
Ymnite pigonton Kyrion, alléluia (').

« Souvent, dans ses moments de loisir, elle le fit venir devant elle et l'instruisit à improviser en grec ; elle le chérit tendrement, et quand il la quitta, il reçut d'elle

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en présent, un Horace et quelques autres livres qui sont encore enfermés dans notre armoire ('). »

On remarquera ce cadeau de livres, Hedwige lisait aussi Virgile. Il ne serait pas surprenant qu'elle eût copié de sa main ces auteurs ; on sait que les religieuses de différents monastères se sont signalées dans ce travail pieux, par une grande élégance (*).

(>)«Altera die,cura diluculo ut ibi solebant,silentium régulée,cujusetipsa exactrix erat sollicita, de more persolvisset—jam monasterium in monte statuere cceperat — magistrum lectura adiit, et cum sedisset, ad quid puer ille venerit, ipso astante, inter coetera qusesivit. Propter gratcismum, ille ait, Domina mi ! ut ab ore vestro aliquid raperet, alias sciolum vobis illum attuli. Puer autem ipse pulcher aspectu, métro cum esset paratissimus, sic intulit:

Esse velim grsecus cum sim vix, Domna, latinus.

In quo illa, sicut novarum rerum cupida, adeo est delectata ut ad se tractum osculata scabello pedum proximius (sic) locaret; a quo, ut repentinos sibi adhuc faceret, curiosa exegerat. Puer vero magistros ambos intuitus, quasi talis osculi insuetus, hsec intulit:

Non possum prorsus dignos componere versus;
Nam nimis expavi duce me libante suavi.

Illa vero extra solitam severitatem in cachinnos versa, tandem puerum coram se statuit et eum antiphonam. Maria et flttmina, quam ipsa in grsecum transtulit, cancre docuit ita:

Thalassi, ke potami, eulogiton Kyrion.
Ymnite pigonton Kyrion, alléluia.

Crebroque illum postea, cum vacasset, ad se vocatum repentinis ab eo versibus exactis grecissare docuit, et unice dilexit. Tandem quoque abeuntem Oratio et quibusdam aliis quos hodie armarium nostrum habet, donavit libris. »

(2) Martin Crusius. Ann. Suev. 1. II, p. 25, rapporte ceci à l'année 819 : Conventus Aquisgrani exstant passim in bibliothecis cujus generis libri, in membranis : quos Virgines sanctae scripserunt. Sic in vicini nobis Rotenburgi Carmelitana bibliotheca, hodie sacrorum bibliorum antiquus codex est virginea manu elegantissime scriptus.

Nous relevons, à titre de singularité, que des écrivains allemands et italiens aient cru pouvoir écrire surla prétendue papesse Jeanne qu'elle avait fait des études à Athènes : Errando una fanciulla, nata ne l'isola d'Anglia, e di quivi partita, venein Atene, vestita da huomo; e dandosi agli studi, diventd molto dotta, e di maniera che venuta d'Atene a Roma, in questa citta legendo, disputando, insegnando, acquisto tanta benivolenza. che dopo la morte di Papa Leone, di tal nome quarto, essendo stata la chiesa quindeci giorni scnza pastore, f'n eletta in luogo suo. (Marcus Ouazzus.i» rhrenico Venetiin 1553 edito) l'aventure s'était, disait-on, passée en 854.

Si nous portons maintenant nos regards sur l'école du Palais et sur celles des couvents qui participent au mouvement imprimé par Charlemagne aux études, nous voyons apparaître des traces manifestes d'hellénisme. Ce n'est pas parce que, dans l'Académie palatine, Angilbert s'appelle Homère, et Richbod, plus tard évêque de Trêves, Macarius, que nous croyons le grec admis au programme de ces écoles, nous en avons d'autres preuves.

Alcuin, le principal agent de Charlemagne dans cette rénovation littéraire, n'est pas non plus le mieux instruit dans cette langue. S'il fallait en juger par l'étymologie qu'il donne au mot epistola, «quae, dit-il, ab èitl et <rr6Xa (') dérivât,» il faudrait croire qu'il n'était pas un grand grec. On le voit d'ailleurs dans son école du couvent de Tours beaucoup plus occupé de l'enseignement du latin. Dans la lettre qu'il écrit à Charlemagne il ne s'exprime pas de manière à faire penser qu'il exerçât ses moines à la connaissance de la langue de Platon « Ego Flaccus vester, lui dit-il, alios vetere antiquarum disciplinarum mero inebriare studeo, alios grammaticae subtilitatis enutrire incipiam ». Nous avons remarqué plus haut quel mécontentement il exprima lorsqu'après une absence assez longue de la cour de Charlemagne, il y trouva installés les docteurs hiberniens plus portés à étudier le grec parles traditions de leur école.

Alcuin pourtant était sorti d'une famille AngloSaxonne (735); il avait été élevé à York, dans la plus renommée des écoles de l'Angleterre. Il n'avait pas pu demeurer étranger à la langue grecque. On sait que cette école, enrichie des dépouilles des bibliothèques

l') Epist. 143. T. I. p. «05, éd. Fi-obonii.

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