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uns sans fâcher les autres; et quoique le mérite fût distingué, la foiblesse ne se sentoit pas dédaignée: quand quelqu'un traitoit avec elle, il sembloit qu'elle eût oublié son rang pour ne se soutenir que par sa raison;on ne s'appercevoit presque pas qu'on parlàt à une personne si élevée, on sentoit seulement au fond de son cøur qu'on eût voulu lui rendre au centaple la grandeur dont elle se dépouilloit si obligeamment. Fidele en ses paroles, incapable de déguisement, sûre à ses amis, par la lumiere et la droiture de son esprit elle les inettoit à couvert des vains ombrages, et ne leur laissoit à craindre que leurs propres fautes. Très reconnoissante des services, elle aimoit à prévenir les injures par sa bonté; vive à les sentir, facile à les pardonner. Que dirai-je de sa libéralité? elle donnoit non seulement avec joie, mais avec une hauteur d'ame qui marquoit tout ensemble et le mépris du don et l'estime de la personne : tantôt par des paroles touchantes, tantôt même par son silence, elle relevoit ses présents; et cet art de donner agréablement, qu'elle avoit si bien pratiqué durant sa vie , l'a suivie , je le sais , jusqu'entre les bras de la mort. Avec tant de grandes et tant d'aimables qualités, qui eût pu lui refuser son admiration? mais avec son crédit, avec sa puissance, qui n'eût voulu s'attacher à elle? N'alloit-elle pas gagner tous les caurs ? c'est-à-dire la seule chose qu'ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner; et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire, messieurs, pour me servir des paroles fortes du plas grave des historiens, a qu'elle alloit être pré« cipitée dans la gloire » (1)? car quelle créature fut jamais plus propre à être l'idole du monde ? Mais ces idoles que le monde adore, à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées ? La gloire, il est vrai, les défend de quelques foiblesses; mais la gloire les défend-elle de la gloire même? ne s'adorent-ellos pas secrètement? ne veulent-elles pas être adorées que n'ont-elles pas à craindre de leur amour-propre? et que se peut refu. ser la foiblesse humaine pendant que le monde lui accorde tout? n'est-ce pas là qu'on apprend à faire servir à l'ambition, à la grandeur, à la politique, et la vertu, et la religion, et le nom de Dieu? La modération que le monde affecte n'étouffe pas les mouvements de la vanité; elle ne sert qu'à les cacher; et plus elle ménage le dehors, plus elle livre le cour aux sentiments les plus délicats et les plus dangereux de la fausse gloire: on ne compte plus que soi-même, et on dit au fond de son coeur: « Je « suis, et il n'y a que moi sur la terre » (2). En cet état, messieurs, la vie n'est-elle pas an péril? la mort n'est-elle pas une grace ? Que ne doit-on pas craindre de ces vices, si les bonnes qualités sont si dangereuses ? N'est-ce donc pas un bienfait de Dieu d'avoir abrégé les tentations avec les jours

(1) In ipsam gloriam præceps agebatur. TACIT. Agr.

(2) Ego sum, et præter me non est altera. 'sa.c.47,

de Madame; de l'avoir arrachée à sa propre gloire avant que cette gloire par son excès eût mis en hasard sa modération? Qu'importe que sa vie ait été si courte ? jamais ce qui doit finir ne peut être long. Quand nous ne compterions point ses confessions plus exactes, ses entretiens de dévotion plus fréquents, son application plus forte à la piété dans les derniers temps de sa vie; ce peu d'heures saintement passées parmi les plus rudes épreuves et dans les sentiments les plus purs du christianisme, tiennent lieu toutes seules d'un âge accompli. Le temps a été court, je l'avoue, mais l'opération de la grace a été forte, mais la fidélité de l'ame a été parfaite. C'est l'effet d'un art consommé de réduire en petit tout un grand ouvrage; et la grace, cette excellente ouvriere, se plait quelquefois à renfermer en un jour la perfection d'une longue vie. Je sais que Dieu ne veut pas qu'on s'attende à de tels miracles; mais si la témérité insensée des hom mes abuse de ses boutés, son bras pour cela n'es pas raccourci, et sa main n'est pas affoiblie. Je me confie pour Madame en cette miséricorde, qu'elle a si sincèrement et si humblement réclamée. Il semblo que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre jusqu'au dernier soupir qu'afin de faire durer les témoignages de sa foi. Elle a aimé en mourant le Sauveur Jésus; les bras lui ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix ; j'ai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses levres ce bienhcureux signe de notre rédemption : n'est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur ? Ah! nous pouvons achever ce saint sacrifice pour le repos de Madame avec une pieuse confiance; ce Jésus en qui elle a espéré, dont elle a porté la croix en son corps par des douleurs si cruelles , lui don. nera encore son sang dont elle est déja toute teinte, toute pénétrée, par la participation à ses sacrements, et par la communion avec ses souffrances. Mais en priant pour son ame , chrétiens, songeons à nous-mêmes. Qu'attendons-nous pour nous convertir? quelle dureté est senıblable à la nôtre, si an accident si étrange, qui devroit nous pénétrer jusqu'au fond de l'ame, ne fait que nous étourdir pour quelques moments! Attendons-nous que Dieu ressuscite des morts pour nous instruire ? Il n'est point nécessaire que les morts reviennent, ni que quelqu'un sorte du tombeau; ce qui entre aujourd'hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir : car, si nous savons vous connoître, nous confessons, chrétiens, que les vérités de l'éternité sont assez bien établies; nous n'avons rien que de foible à leur opposer; c'est par passion et non par raison que nous osons les combattre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous, ces saintes et salutaires vérités, c'est que le monde nous occupe, c'est que les sens nous enchantent, c'est que le présent nous entraîne. Faut-il un autre spectacle pour nous détromper et des sens, et du présent, et du monde ? La Providence divine pouvoit-elle nous mettre en vue ni de plus près ni plus fortement la vanité des chosos humaines ? et si nos cours s'endurcissent après un avertissement si sensible , que lui reste-t-il autre chose que de nous frapper nous-mêmes sans miséricorde? Prévenons un coup si funeste, et n'attendons pas toujours des miracles de la grace. Il n'est rien de plus odieux à la souveraine puissance que de la vouloir forcer par des exemples, et de lui faire une loi de ses graces et de ses faveurs. Qu'y a-t-il donc, chrétiens, qui puisse nous empêcher de recevoir sans différer ses inspirations ? Quoi! le charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir? les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats, et leurs dignités peut-être à leurs envieux ? Que si nous sommes assurés qu'il viendra un dernier jour où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu'il faudra un jour mépriser par force ? et quel est notre aveuglement si, toujours avançant vers notre fin, et plutôt mourants que vivants, nous attendons les derniers soupirs pour prendre les sentiments que la seule pensée de la mort nous devroit inspirer à tous les moments de notre vie ? Commencez aujourd'hui à mépriser les faveurs du monde ; et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces superbes palais à qui Madame donnoit un éclat que vos yeux recherchent encore, toutes les fois que, regardant cette grande place qu'elle remplissoit si bien , vous sentirez qu'elle y manque, songez que

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