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seront munis de tous côtés par des précautions infinies; enfin ils auront tout prévu, excepté leur mort, qui emportera en un moment toutes leurs pensées. C'est pour cela que l'Ecclésiaste, le roi Salomon, fils du roi David (car je suis bien aise de vous faire voir la succession de la même doctrine dans un même trône'); c'est, dis-je, pour cela que l'Ecclésiaste, faisant le dénombrement des illusions qui travaillent les enfants des hommes, y comprend la sagesse même. « Je me suis, dit-il, appliqué «à la sagesse, et j'ai vu que c'étoit encore une va« nité (1) », parcequ'il y a une fausse sagesse qui, se renfermant dans l'enceinte des choses mortelles, s'ensevelit avec elles dans le néant. Ainsi je n'ai rien fait pour Madame, quand je vous ai représenté tant de belles qualités qui la rendoient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins où une princesse puisse s'élever. Jusqu'à ce que je commence à vous raconter ca qui l'unit à Dieu, une si illustre princesse ne paroîtra dans ce discours que comme un exemple le plus grand qu'on se puisse proposer, et le plus capable de persuader aux ambitieux qu'ils n'ont aucun moyen de se distinguer, ni par leur naissance, ni par leur grandeur, ni par leur esprit, puisque la mort, qui égale tout, les domine de tous côtés avec tant d'empire, et que d'une main si prompte et si souveraine elle renverse les têtes les plus respectées.

Considérez, messieurs, ces grandes puissances

(1) ECCL. 2, 12, 17.

que nous regardons de si bas: pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause ; et il les épargne si peu qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction: il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant: mais s'il faut des coups de surprise à nos cours enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. O nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout-à-coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle: Madame se meurt! Madame est morte! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avoit désolé sa famille? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à SaintCloud de toutes parts; on trouve tout consterné, excepté le coeur de cette princesse: par-tout on entend des cris; par-tout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort. Le roi, la reine, Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré; et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du prophete: «(1) Le roi « pleurera , le prince sera désolé, et les mains

(1) Rex lugebit, et princeps induetur mærore, et mapus populi terræ conturbabuntur. EziCH. C. 7, v 27.

• tomberont au peuple de douleur et d'étonne« ment. »

Mais et les princes et les peuples gémissoient en vain ; en vain Monsieur, en vain le roi même tenoit Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils pouvoient dire l'un et l'autre avec S. Ambroise : Stringebam brachia, sed jam amiseram quam tenebam (1), Je serrois les bras, mais j'avois déja perda ce que je tenois. La princesse leur échappoit parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l'enlevoit entre ces royales mains. Quoi donc! elle devoit périr sitôt! Dans la plupart des hommes les changements se font peu-à-peu, et la mort les prépare otdinairement à son dernier coup: Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs ; le matin elle fleurissoit, avec quelles graees ! vous le savez: le soir nous la vimes séchéc; et ces fortes expressions par lesquelles l'écriture sainte exagere l'inconstance des choses humaines devoient être pour eette princesse si précises et si littérales! Hélas ! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux: le passé et le présent nous garantissoient l'avenir, et on pouvoit tout attendre de tant d'excellentes qua. lités. Elle alloit s'acquérir deux puissants royaumes par des moyens agréables : toujours douce, toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante, son

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crédit n'y auroit jamais été odieux; on ne l'eût point vae s'attirer la gloire avec une ardeur inquiete et précipitée ; elle l'eût attendue sans impatience, comme sûre de la posséder: cet attachement qu'elle a montré si fidele pour le roi jusqu'à la mort lui en donnoit les moyens ; et certes c'est le bonheur de nos jours que l'estime se puisse joindre avec le devoir, et qu'on puisse autant s'attacher au mérite et à la personne du prince qu'on en révere la puissance et la inajesté. Les inclinations de Madame ne l'attachaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs : la passion qu'elle ressentoit pour la gloire de Monsieur n'avoit point de bornes; pendant que ce grand prince, marchant sur les pas de son invincible frere, secondoit avec tant de raleur et de sucoès ses grands et héroiques desseins dans la campagne de Flandres, la joie de cette princesse étoit incroyable. C'est ainsi que ses généreuses inclina-tions la inenoient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles; et si quelque chose manquoit encore à son bonheur, elle eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle étoit l'agréable histoire que nous faisions pour Madame; et pour achever ces nobles projets il n'y avoit que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine: car qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer à une jeunesse qui sembloit si vive? Toutefois c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de l'histoire d'une belle vie, nous sommes réduits à faire l'histoire d'une admirable mais triste mort. A la

Vérité, messieurs, rien n'a jamais égalé la fermetė de son ame, ni ce courage paisible qui, sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé par sa naturelle situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Qui , Madame fut douce envers la mort comme elle l'étoit envers tout le monde; son grand caur ni ne s'aigrit ni ne s'emporta contre elle: elle ne la brave pas non plus avec fierté, contente de l'envisager sans émotion et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque, malgré ce' grand courage, nous l'avons perdue ! C'est la grande vanité des choses humaines. Après que, par le dernier effet de notre courage, nous avons pour ainsi dire surmonté la mort, elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la défier. La voilà, malgré ce grand cour, cette princesse si admirée et si chérie! la voilà telle que la mort nous l'a faite; encore ce reste tel quel va-t-il disparoître, cette ombre de gloire va s'évanouir, et nous l'allons voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussiere avec les grands de la terre, comme parle Job, avec ces rois et ces princes anéantis, parini lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places. Mais ici notre imagination nous abuse encore; la mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure: notre chair change bientôt de nature, notre corps prend un autre nom; même celui

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