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Tout éclairée qu'elle était, ellem'a point présumé de ses connoissances, et jamais ses lumieres ne l'ont éblouie. Rendez témoignage à ce que je dis, vous que cette grande princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus élévé? mais quel esprit avez-vous trouvé plus docile? Plusieurs, dans la crainte d'être trop faciles, se rendent inflexibles à la raison, et s'affermissent contre elle. Madame s'éloigTioit toujours autant de la présomption que de la foiblesse ; également estimable, et de ce qu'elle savoit trouver les sages conseils, et de ce qu'elle étoit capable de les recevoir. On les sait bien counoitre, quand on fait sérieusement l'étude qui plaisoit tant à cette princesse: nouveau geure d'étude, et presque inconnu aux personnes de son âge et de son rang, ajoutons, si vous voulez, de son sexe. Elle étndioit ses défauts; elle aimoit qu'on lui en fit des leçons sinceres: marque assurée d'une ame forte que ses fautes ne dominent pas, et qui ne craint point de les envisager de près par une secrete confiance des ressources qu'elle sent pour les surmonter. C'étoit le dessein d'avancer dans cette étude de la sagesse qui la tenoit si attachée à la lecture de l'histoire, qu'on appelle avec raison la sage conseillere des princes. C'est là que les plus grands rois n'ont plus de rang que par leurs vertus, et que, dégradés à jamais par les mains de la mort, ils viennent subir sans cour et sans suite le jugement de tous les peuples et de tons les sieeles; c'est là qu'on découvre que le lustre qui vient de la flatterie est superficiel, et que les fausses couleurs, quelque iudustrieusement qu'on les applique, ne tiennent pas. Là notre admirable princesse étudioit les devoirs de ceux dont la vie compose l'histoire: elle y perdoit insensiblement le goût des romans et de leurs fades héros; et, soigneuse de se former sur le vrai, elle méprisoit ces froides et dangereuses fictions. Ainsi, sous un visage riant, sous cet air de jeunesse qui sembloit ne promettre que des jeux, elle cachoit un sens et un sérieux dont ceux qui traitoient avec elle étoient surpris.

Aussi pouvoit-on sans crainte lui confier les plus grands secrets. Loin du commerce des affaires, et de la société des hommes, ces ames sans force, aussi-bien que sans foi, qui ne savent pas retenir leur langue indiscrete! << Ils ressemblent, dit le Sage, «à une ville sans murailles, qui est ouverte de « toutes parts (i) », et qui devient la proie du premier venu. Que Madame étoit au-dessus de cette foiblesse! Ni la surprise, ni l'intérêt, ni la vanité, ni l'appât d'une flatterie délicate, ou d'une douce conversation, qui souvent, épanchant le cœur, en fait échapper le secret, n'étoit capable de lui faire découvrir le sien; et la sûreté qu'on trouvoit en cette princesse, que son esprit rendoit si propre aux grandes affaires, lui faisoit confier les plus importantes.

(t) Sicut urbs patens et absque murorum ambitu, ita vir qui non potest in loquendo cohibere spiritum sunm. Paov. l. 25,v.a8.

Ne pensez pas que je veuille, en interprete téméraire des secrets d'état, discourir sur le voyage d'Angleterre, ni que j'imite ces politiques spéculatifs, qui arrangent suivant leurs idées les conseils des rois, et composent sans instructions les annales de leur siecle. Je ne parlerai de ce voyage glorieux, que pour dire que Madame y fut admirée plus que jamais. On ne parloit qu'avec transport de la bonté de cette princesse, qui, malgré les divisions trop ordinaires dans les cours, lui gagna d'abord tous les esprits. On ne pouvoit assez louer son incroyable dextérité à traiter les affaires les plus délicates, à guérir ces défiances cachées qui souvent les tiennent en suspens, et à terminer tous les différents d'une maniere qui concilioit les intérêts les plus opposés. Mais qui pourroit penser t sans verser des larmes, aux marques d'estime et de tendresse que lui donna le roi son'frere? Ce grand roi, plus capable encore d'être touché par le mérite que par le sang, ne se lassoit point d'admirer les excellentes qualités de Madame. O plaie irremédiable! ce qui fut en ce voyage le sujet d'une si juste admiration est devenu pour ce prince le sujet d'une douleur qui n'a point de bornes. Princesse, le digne lien des deux plus grands rois du monde, pourquoi leur avez-vous été sitôt ravie? Ces deux grands rois se connoissent, c'est l'effet des soins de Madame: ainsi leurs nobles inclinations concilieront leurs esprits, et la vertu sera entre eux une immortelle médiatrice. Mais si leur union ne perd rien de sa fermeté, nous déplorerons éternellement qu'elle ait perdu son agrément le plus doux, et qu'une princesse si chérie de tout l'univers ait été précipitée dans le tombeau, pendant que la confiance de deux si grands rois l'élevoit au comble de la grandeur et de la gloire.

La grandeur et la gloire! Pouvons-nous encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort? Non, messieurs , je ne-puis plus soutenir ces grandes paroles, par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même, pour ne pas app^rcevoir son néant. Il est temps de faire voir que tout ce qui est mortel, quoi qu'onajouteparle dehors pour le faire paroître grand, est par son fond incapable d'élévation. Ecoutez à ce propos le profond raisonnement, non d'unphilosophe qui dispute dans une école, ou d'un religieux qui médite dans un cloître; je veux confondre le monde par ceux que le monde même révere le plus, par ceux qui le connoissent le mieux, et ne lui veux donner pour le convaincre que des docteurs assis sur le trône. « O Dieu, dit « le roi prophete, vous avez fait mes jours mesurait bles, et ma substance n'est rien devant vous (i) ». Il est ainsi, chrétiens: tout ce qui se mesure finit; et tout ce qui est né pour finir n'est pas tout-à-fait sorti du néant où il est sitôt replongé. Si notre être, si notre substance n'est rien, tout ce que nous bâtissons dessus que peut-il être? Ni l'édifice n'est

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plus solide que le fondement, ni l'accident attaché à l'être plus réel que l'être même. Pendant que la nature nous tient si bas, que peut faire la fortune pour nous élever? Cherchez, imaginez parmi les hommes les différences les plus remarquables; vous n'en trouverez point de mieux marquée, ni qui vous paroisse plus effective que celle qui releve le victorieux au-dessus des vaincus qu'il voit étendus à ses pieds. Cependant ce vainqueur, enflé de ses titres, tombera lui-même à son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à leur compagnie leur superbe triomphateur ; et du creux de leur tombeau sortira cette voix qui foudroie toutes les grandeurs : «Vous voilà blessé comme «nous; vous êtes devenu semblable à nons(i)». Que la fortune ne tente donc pas de nous tirer du néant, ni de forcer la bassesse de notre nature.

Mais peut-être, au défaut de la fortune, les qualités de l'esprit, les grands desseins, les vastes pensées, pourront nous distinguer du reste des hommes? Gardez-vous bien de le croire, parceque toutes nos pensées qui n'ont pas Dieu pour objet sont du domaine de la mort. «Ils mourront, dit le roi prophete, ■ et en ce jour périront toutes leurs pensées (2) »: c'est-à-dire les pensées des conquérants, les pensées des politiques quiauront imaginé dans leurs cabinets des desseins où le monde entier sera compris. Ils se

(i) Ecce tu vulneratus es, sicut et nos; nostri similis effectus es. Isa. c. ii, v. i0.

(a) In illa die peribunt omnes cogitationes eorum. Psai.. i45, v. 4.

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