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grand secours. L'amiral, où elle étoit, conduit par la main de celui qui domine sur la profondeur de la mer, et qui domte ses flots soulevés, fut repoussé aux ports de Hollande; et tous les peuples furent étonnés d'une délivrance si miraculeuse.

Ceux qui sont échappés du naufrage disent un éternel adieu à la mer et aux vaisseaux (1); et, comme disoit un ancien auteur, ils n'en peuvent même supporter la vue. Cependant, onze jours après, ô résolution étonnante! la reine, à peine sortie d'une tourmente si épouvantable, pressée du desir de revoir le roi et de le secourir, ose encore se commettre à la furie de l'océan et à la rigueur de l'hiver. Elle ramasse quelques vaisseaux qu'elle charge d'officiers et de munitions, et repasse enfin en Angleterre. Mais qui ne seroit étonné de la cruelle destinée de cette princesse! Après s'être sauvée des flots, une autre tempête lui fut presque fatale: cent pieces de canon tonnerent sur elle à son arrivée, et la maison où elle entra fut percée de lears coups. Qu'elle eut d'assurance dans cet effroyable péril! mais qu'elle eut de clémence pour l'auteur d'un si noir attentat!On l'amena prisonnier peu de temps après; elle lui pardonna son crime, le livrant pour tout supplice à sa conscience et à la honte d'avoir entrepris sur la vie d'une princesse si bonne et si généreuse; tant elle étoit au-dessus de la vengeance aussi-bien que de la crainte! Mais

(1) Naufragio liberati, exinde repudium et navi et mari dicunt. TERTULL. de Pænit.

ne la verrons-nous jamais auprès du roi, qui souhaite si ardemment son retour? Elle brûle du même desir, et déja je la vois paroître dans un nouvel appareil. Elle marche comme un général à la tête d'une armée royale, pour traverser des provinces que les rebelles tenoient presque toutes; elle assiege et prend d'assaut en passant'une place considérable qui s'opposoit à sa marche; elle triomphe, elle pardonne, et enfin le roi la vient recevoir daus une campagne où il avoit remporté l'année précédente une victoire signalée sur le général Essex. Une heure après on apporta la nouvelle d'une grande bataille gagnée. Tout sembloit prospérer par sa présence; les rebelles étoient consternés; et si la reine en eût été crue, si, au lieu de diviser les armées royales, et de les amuser, contre son avis, aux sieges infortunés de Hull et de Glocester, on eût marche droit à Londres, l'affaire étoit décidée, et cette campagne eût fini la guerre. Mais le moment fut manqué: le terme fatal approchoit; et le ciel, qui sembloit suspendre en faveur de la piété de la reine la vengeance qu'il méditoit, commença à se déclarer. « Ta sais vaincre », disoit un brave Africain au plus rasé capitaine qui fùt jamais, a mais tu ne sais a pas user de ta victoire. Rome, que tu tenois, « t'échappe; et le destin ennemi t'a ôté tantôt le « moyen, tantôt la pensée de la prendre (1) ». Depuis

(1) Tum Maharbal: Vincere scis, Annibal, victoria uti nescis. Liv. dec. 3, lib. 2.

Potiundæ urbis Romæ, modò mentem non dari, modd fortunam. IBID. lib. 6.

ce malheureux moment tout alla visiblement en décadence, et les affaires furent sans retour. La reine, qui se trouva grosse, et qui ne put par tout son crédit faire abandonner ces deux sieges, qu’ou vit enfin si mal réussir, tomba en langueur; et tout l'état languit avec elle. Elle fut contrainte de se séparer d'avec le roi, qui étoit presque assiégé dans Oxford, et ils se dirent un adieu bien triste, quoiqu'ils ne sussent pas que c'étoit le dernier. Elle se retire à Exeter, ville forte, où elle fut elle-même bientôt assiégée. Elle y accoucha d'une princesse, et se vit douze jours après contrainte de prendre la fuite pour se réfugier en France.

Princesse, dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison ! 0 Eternel! veillez sur elle; anges saints, rangez à l'entour vos escadrons invisibles, et faites la garde autour du berceau d'une .princesse si grande et si délaissée! elle est destinée au sage et valeureux Philippe, et doit des princes à la France dignes de lui, dignes d'elle et de leurs aieux. Dieu l'a protégée, messieurs; sa gouvernante, deux ans après , tire ce précieux enfant des mains des rebelles; et, quoiqu'ignorant sa captivité' et sentant trop sa grandeur , elle se déconvre elle-même; quoique refusant tous les autres noms , elle s'obstine à dire qu'elle est la princesse, elle est enfin amenée auprès de la reine sa mere, pour faire sa consolation durant ses malheurs, en attendant qu'elle fasse la félicité d'un grand prince et la joie de toute la France. Mais j'interromps l'ordre de mon histoire. J'ai dit que la reine fut obligée, à se retirer de son royaume. En effet elle partit des ports d'Angleterre à la vue des vaisseaux des rebelles, qui la poursuivoient de si près qu'elle entendoit presque leurs cris et leurs menaces inso. lentes. O voyage bien different de celui qu'elle avoit fait sur la même mer, lorsque venant prendre possession du sceptre de la Grande-Bretagne, elle voyoit pour ainsi dire les ondes se courber sous elle et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrise des mers ! maintenant chassée, poursuivie par ses ennemis implacables, qui avaient eu l'audace de lui faire son procès., tantôt sauvée, tantôt presque prise, changeant de fortune à chaque quartd'heure, n'ayant pour elle que Dieu et son courage inébranlable, elle n'avoit ni assez de vents'ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. Mais enfin elle arrive à Brest, où après tant de maax il lui fut permis de respirer un peu.

Quand je considere en moi-même les périls extrêmes et continuels qu'a courus cette princesse sur la mer et sur la terre durant l'espace de près de dix ans, et que d'ailleurs je vois que toutes les entreprises sont inutiles contre sa personne, pendant que tout réussit d'une maniere surprenante contre l'état, - que puis-je penser autre chose, sinon que la Providence, autant attachée à lui conserver la vie qu'à renverser sa puissance, a voulu qu'elle survéquît à ses grandeurs, afin qu'elle pût survivre aux attachements de la terre et aux sentiments d'orgueil, qui corrompent d'autant plus les ames qu'elles sont plus grandes et plus élevées? Ce fut un conseil àpeu-près semblable qui abaissa autrefois David sous, la main du rebelle Absalon. « Le voyez-vous, ce «grand roi, dit le saint et éloquent prêtre de Mar« seille, le voyez-vous'seul, abandonné, tellement « déchu dans l'esprit des siens qu'il devient un ob« jet de mépris aux uns, et, ce qui est plus insup« portable à un grand courage, un objet de pitié « aux autres ? ne sachant, poursuit Salvien, de laa quelle de ces deux choses il avoit le plus à se « plaindre , ou de ce que Siba le nourrissoit, ou de « ce que Séméi avoit l'insolence de le maudire(1)». Voilà, messieurs, une image, mais imparfaite, de la reine d'Angleterre, quand, après de si étranges humiliations, elle fut encore contrainte de paroître au monde, et d'étaler pour ainsi dire à la France même, et au Louvre, où elle étoit née avec tant de gloire, toute l'étendue de sa misere. Alors elle put bien dire avec le prophete Isaie : « Le Seigneur des « armées a fait ces choses pour anéantir tout le fasto « des grandeurs humaines, et tourner en ignominie « ce que l'univers a de plus auguste (2) ». Ce n'est pas que la Franceait manqué à la fille de Henri-le-Grand; Anne la magnanime, la pieuse, que nous ne nommerons jamais sans regret, la reçut d'une maniere convenable à la majesté des deux reines ; mais les

(1) Dejectus usque in suorum, quod grave est, contumeliam , vel, quod gravius, misericordiam ; ut vel Siba eum pasceret, vel ei maledicere Semei publicè non timeret. Salv. I. 2, de Gubern. Dei.

(2) Dominus exercituum cogitavit hoc, ut detraheret superbiam omnis gloriæ, et ad ignominiam deduceret universos inclytos terræ. Isa. e. 23, v.g..

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