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coeur, je ne tairai pas ces paroles qu'il répéta si sonvent; Qu'il vous connoissoit ; qu'il n'y avoit sans formalités qu'à vous dire ses intentions; que vous iriez encore au-delà, et suppléeriez de vous-même à tout ce qu'il pourroit avoir oublié. Qu'un pere vous ait aimé, je ne m'en étonne pas, c'est un sentiment que la nature inspire: mais qu'un pere si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu'an dernier soupir, qu'il se soit reposé sur vous de choses si importantes, et qu'il meure tranquillement sur cette assurance, c'est le plus beau témoignage que votre vertu pouvoit remporter; et, malgré tout votre mérite, votre altesse n'aura de moi aujourd'hui que cette louange.

Ce que le prince commença ensuite pour s'acquitter des devoirs de la religion mériteroit d'être raconté à toute la terre, non à cause qu'il est remarquable, mais à cause pour ainsi dire qu'il ne l'est pas, et qu'un prince si exposé à tout l'univers ne donne rien aux spectateurs. N'attendez-donc pas, messieurs, de ces magnifiques paroles qui ne servent qu'à faire connoître, sinon un orgueil caché, du moins les efforts d'une ame agitée qui combat ou qui dissimule son trouble secret. Le prince de Condé ne sait ce que c'est que de prononcer de ces pompeuses sentences; et dans la mort comme dans la vie la vérité fit toujours toute sa grandeur. Sa confession fut humble, pleine de componction et de confiance: il ne lui fallut pas long-temps pour la préparer; la meilleure préparation pour celle des derniers temps c'est de ne les attendre pas. Mais, messieurs, prêtez l'oreille à ce qui va suivre. A la vue du saint Viatique,qu'il avoit tant desiré, voyez comme il s'arrête sur ce doux objet. Alors il se souvint des irrévérences, dont, hélas ! on déshonore ce divin mystere. Les chrétiens ne connoissent plus la sainte frayeur dont on étoit saisi autrefois à la vue du sacrifice; on diroit qu'il eût cessé d'être terrible, comme l'appeloient les saints peres, et que le sang de notre victime n'y coule pas encore aussi véritablement que sur le Calvaire: loin de trembler devant les autels, on y méprise Jésus-Christ présent; et daus un temps où tout un royaume-se remue pour la conversion des hérétiques, on ne craint point d'en autoriser les blasphêmes. Gens du monde, vous ne pensez pas à ces horribles profanations, à la mort vous y penserez avec coufusion et saisissement. Le prince se ressoayint de toutes les fautes qu'il avoit commises; et, trop foible pour expliquer avec force ce qu'il en sentoit, il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde , à ses domestiques, et à ses amis. On lui répondit par des sanglots: ah! répondez-lui maintenant en profitant de cet exemple. Les autres devoirs de la religion furent accomplis avec la même piété et la même présence d'esprit. Avec quelle foi et combien de fois pria-t-il le Sauveur des ames, en baisant sa croix, que son sang répandu pour lui ne le fût pas inutilement ! C'est ce qui justifie le pécheur, c'est ce qui soutient le juste, c'est ce qui rassure le chrétien. Que dirai-je des saintes prieres des agonisants, où dans les efforts que fait l'église on entend ses væux les plas empressés, et comme les derniers cris par où cette sainte mere

acheve de nous enfanter à la vie céleste? Il se les fit répéter trois fois, et il y trouva toujours de nouvelles consolations. En remerciant ses médecins, « Voilà, dit-il, maintenant mes vrais médecins »; il montroit les ecclésiastiques, dont il écoutoit les avis, dont il continuoit les prieres, les psaumes toujours à la bouche, la confiance toujours dans le cæur. S'il se plaignit, c'étoit seulement d'avoir si peu à souffrir pour expier ses péchés : sensible jusqu'à la fin à la tendresse des siens, il ne s'y laissa jamais vaincre; et au contraire il craignoit toujours de trop donner à la nature. Que dirai-je de ses der. niers entretiens avec le duc d'Enguien ? quelles couleurs assez vives pourroient vous représenter et la constance du pere et les extrêmes douleurs du fils? D'abord le visage en pleurs, avec plus de sanglots que de paroles, tantôt la bouche collée sur ces mains victorieuses, et maintenant défaillantes, tantôt se jetant entre ces bras et dans ce sein paternel, il semble par tant d'efforts vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de ses tendresses: les forces lui manquent, il tombe à ses pieds. Le prince, sans s'émouvoir, lui laisse reprendre ses esprits; puis appelant la duchesse sa belle-fille, qu'il voyoit aussi sans parole et presque sans vie, avec une tendresse qui n'eut rien de foible il leur donne ses derniers ordres où tout respiroit la piété. Il les finit en les bénissant avec cette foi et avec ces voeux que Dieu exauce, et en bénissant avec eux, aiusi qu'un autre Jacob, chacun de leurs enfants en particulier; et on vit de part et d'autre tout ce qu'on affoiblit ep le répétant. Je ne vous oublierai pas, ô prince, son cher neveu, et comme son second fils, ni le glorieux témoignage qu'il a rendu constamment à votre mérite, ni ses tendres empressements, et la lettre qu'il écrivit en mourant pour vous rétablir dans les bonnes graces du roi, le plus cher objet de vos vaux, ni tant de belles qualités qui vous ont fait juger digne d'avoir si vivement occupé les dernieres heures d'une si belle vie : je D'oublierai pas non plus les bontés du roi qui prévinrent les desirs du prince'mourant, ni les généreux soius du duc d'Engaien qui ménagea cette grace, ni le gré que lui sut le prince d'avoir été si soigneux, en lui donnant cette joie d'obliger un si cher parent. Pendant que son coeur s'épanche et que sa voix se ranime en lonant le roi, le prince de Conti arrive pénétré de reconnoissance et de douleur: les tendresses se renouvellent; les deux princes ouïrent ensemble ce qui ne sortira jamais de leur cour; et le prince conclut en leur confirmant qu'ils ne seroient jamais ni grands hommes , ni grands princes, ni honnêtes gens, qu'autant qu'ils seroient gens de bien, fideles à Dieu et au roi. C'est la derniere parole qu'il laissa gravée dans leur mémoire; c'est, avec la derniere marque de sa tendresse, l'abrégé de leurs devoirs. Tout retentissoit de cris, tout fondoit en larmes; le prince seul n'étoit pas ému, et le trouble n'arrivoit pas dans l'asyle où il s'étoit mis. O Dieu! vous étiez sa force, son inébranlable refuge, et, comme disoit David, ce ferme rocher où s'appuyoit sa constance! Puis-je taire durant ce temps ce qui se faisoit à la cour et en la présence du roi ? Lorsqu'il y fit lire la derniere lettre que lui écrivit ce grand homme, et qu'on y vit, dans les trois temps que marquoit le prince, ses services qu'il y passoit si légèremeat au commencernent et à la fin de sa vie, et dans le milieu ses fautes do:nt il faisoit une si sincere reconnoissance, il n'y eat coeur qui ne s'attendrît à l'entendre parler de luimême avec 'tant de modestie; et cette lecture suivie des larmes du roi fit voir ce que les héros sentent les uns pour les autres: mais lorsqu'on vint à l'endroit du remerciement, où le prince marquoit qu'il mouroit content, et trop heureux d'avoir encore assez de vie pour témoigner au roi sa reconnoissance, son dévouement, et, s'il l'osoit dire, sa tendresse, tout le monde rendit témoignage à la vérité de ses sentiments; et ceux qui l'avoient ouï parler si souvent de ce grand roi dans ses entretiens familiers pouvoient assurer que jamais 'ils n'avoient rien entendu ni de plus respectueux et de plus tendre pour sa personne sacrée, ni de plus fort pour célébrer ses vertus royales, sa piété, son courage, son grand génie, principalement à la guerre, que ce qu'en disoit ce grand prince avec aussi peu d'exagération que de flatterie. Pendant qu'on lui rep doit ce beau témoignage ce grand homme n'étoit plus; tranquille entre les bras de son Dieu où il s'étoit une fois jeté, il attendoit sa miséricorde et imploroit son secours jusqu'à ce qu'il cessa enfin de respirer et de vivre. C'est ici qu'il faudroit laisser éclater ses justes douleurs à la perte d'un si grand homme; mais, pour l’ainour de la vérité et la honte de ceux qui la méconnoissent, écoutez encore ce beau témoignage qu'il lui rendit en mouránt. Averti

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