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changerent, et que l'Espagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs, ou le Luxembourg en pleine souveraineté, il déclara qu'il préféroit à tous ces avantages, et à tout ce qu'on pouvoit ja mais lui accorder de plus grand, quoi ? son devoir et les bonnes graces du roi: c'est ce qu'il avoit toujours dans le cour; c'est ce qu'il répétoit sans cesse au duc d'Enghien. Le voilà dans son natarel : la France le vit alors accompli par ces derniers traits, et avec ce je ne sais quoi d'achevé que les malheurs ajoutent aux grandes vertus; elle le revit dévoué plus que jamais à l'état et à son roi. Mais, dans ses premieres guerres, il n'avoit qu'une seule vie à lui offrir; maintenant il en a une autre qui lui est plus chere que la sienne. Après avoir à son exemple glorieusement achevé le cours de ses étades, le duc d'Enguien est prêt à le suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre, comme il a fait jusqu'à la fin par ses discours, le prince le mene aux leçons vivantes et à la pratique. Laissons le passage du Rhin, le prodige de notre siecle et de la vie de Lonis-le-Grand. A la journée de Senef, le jeune duc, quoiqu'il commandat, comme il avoit déja fait en d'autres campagnes, vient dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre aux côtés du prince son pere : au milieu de tant de périls, il voit ce grand prince renversé dans un fossé, sous un cheval tout en sang. Pendant qu'il lui offre le sien, et s'occupe à relever le prince abattu, il est blessé eutre les bras d'un pere si tendre, sans interrompre ses soins, ravi de satis. faire à la fois à la piété et à la gloire. Que pourait

penser le prince, si ce n'est que, pour accomplir les plus grandes choses, rien ne manqueroit à ce digne' fils que les occasions? Et ses tendresses se redoubloient avec son estime.

Ce n'étoit pas seulement pour un fils, ni pour sa famille, qu'il avoit des sentiments si tendres : je l'ai vu ( et ne croyez pas que j'use ici d'exagération); je l'ai vu vivement ému des périls de ses amis; je l'ai vu, simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes , entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes; dans les accommodements, calmer les esprits aigris avec une patience et une douceur qu'on n'auroit jamais attendue d'une humeur si vive ni d'une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité! ils pourront bien forcer les respects et ravir l'admiration, comme font tous les objets extraordinaires; mais ils n'auront pas les caurs. Lorsque Dieu forma le cour et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractere de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devoit donc faire comme le fond de notre cæur, et devoit être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus, loin d'affoiblir la bonté, n'est faite que pour l'aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu'on éleve pour la répandre. Les cours sont à ce prix; et les grands, dont la bonté n'est pas le partage, par une juste punition de lour dédaigneuse insensibilité, demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine, c'est-à-dire des douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta mieux que le prince dont nous parlons : jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Est-ce là celui qui forçoit les villes et qui gagnoit les batailles ? Quoi ! il semble avoir oublié ce haut rang qu'on lui a vu si bien défendre! Reconnoissez le héros qui, toujours égal à lui-même, sans se hausser pour paroitre grand, sans s'abaisser pour être civil et obligeant, se trouve naturellement tout ce qu'il doit être envers tous les hommes : comme un fleuve niajestucux et bienfaisant, qui porte paisiblement dans les villes l'abondance qu'il a répandue dans les campagnes en les arrosant, qui se donne à tout le monde, et ne s'éleve et ne s'enfle que lorsqu'avec violence on s'oppose à la douce pente qui lo porte à continger son tranquille conrs. Telle a été la douceur et telle a été la force du prince de Condé. Avez-vous un secret important? versez-le hardiment dans ce noble cour; votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n'y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de l'amitié. Lorsqu'on lui demande une grace, c'est lui qui paroît l'obli. gé; et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle qu'il ressentoit à faire plaisir. Le premier argent qu'il reçut d'Espagne avec la permission du roi, malgré les nécessités de sa maison épuisée, fut donné à ses amis, encore qu'après la paix il n'eût rien à espérer de leur secours ; et quatre cent mille écus distribués par ses ordres firent voir (chose rare dans la vie humaine) la recounoissance aussi vive dans le prince de Condé, que l'espérance d'engager les hommes l'est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix; il la louoit jusque dans ses ennemis. Toutes les fois qu'il avoit à parler de ses actions, et même dans les relations qu'il envoyoit à la cour, il van. toit les conseils de l'an, la hardiesse de l'autre; chacun avoit son rang dans ses discours; et parmi ce qu'il donnoit à tout le monde, on ne savoit où placer ce qu'il avoit fait lui-même. Sans envie, sans fard, sans ostentation, toujours grand dans l'action et dans le repos, il parut à Chantilly comme à la tête des troupes. Qu'il embellit cette magnifique et délicieuse maison, ou bien qu'il munit un camp au milieu du pays ennemi, et qu'il fortifiât une place ; qu'il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu'il conduisît ses amis dans ces superbes allées au bruit de tant de jets-d'eau qui ne se taisoient ni jour ni puit: c'étoit toujours le même homme, et sa gloire le suivoit par-tout. Qu'il est beau, après les combats et le tumulte des armes, de savoir encore goûter ces vertus paisibles et cette gloire tranquille qu'on n'a point à partager avec le soldat non plus qu'avec la fortune; où tout charme, et rien n'éblouit; qu'on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes, ni par le bruit des canons, ni par les cris des blessés ; où l'homme paroît tout seul aussi grand, aussi respecté, que lorsqu'il donne des ordres, et que tout marche à sa parole!

Venons maintenant aux qualités de l'esprit; et

puisque, pour notre malheur, ce qu'il y a de plus fatal à la vie humaine, c'est-à-dire l'art militaire, est en même temps ce qu'elle a de plus ingénieux et de plus habile, considérons d'abord par cet endroit le grand génie de notre prince: et, premièrement, quel général porta jamais plus loin sa prévoyance? C'étoit une de ses maximes, qu'il falloit craindre les ennemis de loin pour ne les plus craindre de près, et se réjouir à leur approche. Le voyez-vous comme il considere tous les avantages qu'il peut ou donner ou prendre ? avec quelle vivacité il se met dans l'esprit en un moment les temps, les lieux, les personnes, et non seulement leurs intérêts et leurs talents, mais encore leurs humeurs et leurs caprices! Le voyez-vous comme il compte la cavalerie et l'infanterie des ennemis, par le naturel des pays ou des princes confédérés? Rien n'échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre, on le voit toujours attentif à ce qui survient; il tire d'un déserteur, d'un transfuge, d'un prisonnier, d'un passant, ce qu'il veut dire, ce qu'il veut taire, ce qu'il sait, et pour ainsi dire ce qu'il ne sait pas : tant il est sûr dans ses conséquences ! Ses partis lui rapportent jusqu'aux moindres choses; on l'éveille à chaque moment; car il tenoit encore pour maxime, qu'un habile capitaine peut bien être vaincu, mais qu'il ne lui est pas permis d'être surpris: aussi lui devons-nous cette louange qu'il ne l'a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur

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