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moins elle obtint quelque temps après la faveur d'être transférée dans l'ancien palais des comtes de Provence (1).

Elle y reçut les hommages de plusieurs seigneurs provençaux, et y passa joyeusement un mois au milieu des astrologues (2) et des troubadours; le plus célèbre de ces ménestrels était, sans contredit, Bernard de Rascas, gentilhomme issu du pays de Limoges. A la prière de Jeanne, il composa ces doctes vers, dit César de Nostredame, dignes de vrai d'être gravés en lettres d'or sur le porphire et le jaspe : c'est un des plus beaux morceaux de la poésie provençale pendant le xIv° siècle. Raymond de Rascas y dépeint la futilité des choses humaines.

Touta hausa mortala una fez perira, Fors que l'amour de diou, que toujour durera, Touts nostrés cors vendran essuchs comme fa leska , Lous aubres layessaran lour verdour tendra freska, Lous ausselets del bosc perdran lour kant soubtiou, E nou sauzira plus lou rossignou gentiou ; Lous bouols al pasturatgé e las blankas fédétas, Sentan lous agulhons de las mortals sagettas, Lous crestas d'Arles fiers , reynards e loups espars, Kabrols, ceruys , chamous sanglars de toutas pars , Moustres impetuous, royaumes e comtas, Lous princes e lous reys serant per rnouor domtas, - - - - - - - . . enfin tout périra Fors que l'amour de diou que toujour durara. Raymond de Rascas charma pendant quelques jours les ennuis de la captivité de Jeanne, mais la jeune reine apprit bientôt de déplorables nouvclles : le roi de Hongrie avait fait mettre à mort le duc de Duras, et envahissait chaque jour le royaume de Naples.Jeanne, désespérant de conserver sa couronne, fit un appel à quelques fidèles serviteurs, s'échappa de sa prison, et se rendit à Avignon, où elle était attendue par Louis de Tarente, son époux. Clément VI qui avait tout à craindre des projets ambitieux de Louis de Hongrie, reçut Jeanne avec tous les honneurs dus à une reine malheureuse. — Très saint père, s'écria Jeanne en se prosternant aux pieds du souverain pontife, on m'accuse injustement d'avoir fait assassiner André de Hongrie, mon premier époux ; assemblez vos cardinaux, qu'ils me jugent, et si je suis coupable, je subirai la peine qu'il vous plaira de m'infliger. Le pape satisfait de la soumission de Jeanne, lui donna son anneau pontifical à baiser en signe de réconci

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liation, et tous les cardinaux proclamèrent son innoCGIl('C. Cependant Louis de Hongrie poursuivait opiniâtrement le cours de ses conquetes ; il était sur le point de soumettre à sa domination toutes les provinces du royaume de Naples, lorsque l'épouvantable contagion qui ravagea l'Europe pendant l'année 1348, fit périr toute son armée , et le força à retourner dans ses états. Jeanne comptait de nombreux partisans parmi les plus puissans seigneurs de l'Italie : ils lui écrivirent de se mettre en mer ; que ses fidèles serviteurs n'attendaient que son arrivée, pour chasser et mettre à mort les soldats du roi de Hongrie. La jeune reine reçut avec des transports de joie ces heureuses nouvelles; mais elle manquait d'argent, et se vit forcée de vendre la ville d'Avignon à Clément VI pour la somme de quatre-vingt mille florins d'or. « Jeanne promit de donner à l'église (1), de son gré » et volontairement, la ville d'Avignon, de son propre » patrimoine et l'une des plus illustres pièces de sa » comté de Provence. Cette peu rusée et mal conseillée » princesse , avec la licence et le consentement de † de Tarente, son époux, fit vente par procureur, » l'an trois cent quarante-huit, le Ix° jour du mois de » juin , à Clément, évêque souverain, et aux succes» seurs du saint-siége romain, de cette alme et tant » belle cité, avec ses terroirs et tout autre droits quel» conques pour la somme de LXXX mille florins d'or » de Florence, qu'elle confessa avoir eus et reçus des » trésoriers et agens de sa sainteté ; et confessa les » octantes mille florins d'or avoir été convertis à ses » plus urgentes affaires, à son propre et grand avan» tage, profit et utilité.Cette vente fut depuis autorisée » par le prince deTarente, son mari, y ayant entreposé » son consentement et sa royale autorité. Mais qui fut » faite tellement au regret, déplaisir et outrage des » Provençaux, qu'en haine et marisson de ce coup » (ainsi qu'on le voit aux vieilles panchartes de Pro» vence), ils la nommèrent toujours depuis la mauvaise ' » et malheureuse vente d'Avignon ; de sorte que jamais » la noblesse n'a pu compatir avec les vices-légats, ni » la nation italienne, quoiqu'elle y gouverne la justice » et commande les portes et garde la cité, avec le peu» ple et les habitans (2). » eanne, avant departir pour l'Italie, entendit les plaintes des principaux barons; elle avait à craindre une sédition en Provence, mais le désir de remonter sur le trône de Naples, étouffa chezelle tout autre sentiment ; suivie de Louis de Tarente, son époux, elle mit à la voile, et quelques jours après, elle fit son entrée dans sa bonne ville de Naples, aux acclamations de tous les habitans. Louis de Hongrie avait regagné ses états , et pendant tout le temps que dura la contagion, il ne songea pas à troubler Jeanne d'Anjou dans la possession de son royaume. Mais aussitôt qu'il fut rassuré par la disparition du fléau, il se remit en route pour l'Italie, où ses troupes occupaient encore quelques places fortes; il mit le siége devant le château d'Averse. — Dans ce manoir maudit, André de Hongrie, mon

(1) Histoire des comtes et des rois de Provence, p.394. (2) Histoire des papes d'Avignon. 15

frère, a été lâchement assassiné par les ordres d'une reine adultère , s'écriait Louis en examinant les fortifications du château. Je me rendrai maître de cette tannière du diable. Jeanne ne savait comment résister à son implacable ennemi, lorsque Raymond de Baux, gentilhomme provençal, arriva suivi de plusieurs Basques. — Je promets avec serment de vous soustraire aux poursuites du roi de Hongrie, dit Raymond; mais avant que mes troupes débarquent sur le rivage d'Italie, je veux voir mon fils Robert, marié avec la duchesse de Duras. — La duchesse de Duras est une noble et puissante dame, dit Jeanne, indignée d'une semblable condition. — Raymond de Baux commande douze cents soldats, répondit le Provençal. Le prince de Tarente et la reine, son épouse, cédant aux circonstances, se livrèrent corps et ame à la merci du sire de Baux, qui les transporta à Gaëte , revint assiéger Naples, s'empara de la duchesse de Duras et la maria le jour même à Robert, son fils. Louis de Hongrie triompha de tous les obstacles, et entra dans Naples; une émeute y éclata quelques jours après, et le vainqueur fut trop heureux de conclure, par l'intermédiaire du souverain pontife, une trève qui devait durer jusqu'au 1" avril 1351. Des cardinaux furent délégués pour terminer l'instruction du procès de Jeanne ; ce nouveau tribunal, gagné par les présens de la reine ou convaincu de son innocence, déclara publiquement que la haine de Jeanne pour son premier mari n'avait d'autre cause qu'un maléfice jeté sur les deux époux par un sorcier napolitain. Lajeune reine, délivrée momentanément de ses innombrables ennemis, se livra bientôt à son goût pour les fêtes, les plaisirs et la frivolité la plus extravagante. Les poètes, les artistes, trouvèrent dans Jeanne d'Anjou une aimable et gracieuse protectrice. Les habitans de Naples, heureux sous la domination de leur belle reine, se rangèrent sincère, ment sous ses drapeaux, et tout présageait à l'héritière de Robertd'Anjou un règne brillant et prospère. Pressons la marche des événemens , arrivons au dénouement de ce drame multiple, si fécond en incidens bizarres, et qui doit se terminer par la mort de l'héroïne.

III. UNE INsURRECTIoN EN PRovENCE. 1362-1365.

Celui qui de tromper les hommes se propose,
Ne trompera pas Dieu dont l'œil voit toute chose.

( Réponse du démon à un grand seigneur qui lui demandait si on pouvait tromper l'œil de Dieu. CEsAR DE NosTREDAME. )

Les Provençaux, irrités de l'aliénation de la ville d'Avignon, virent partir Jeanne sans regret; pendant qu'elle travaillait à reconquérir son royaume de Naples, † seigneurs prirent les armes pour défendre a nationalité provençale. La reine Jeanne, loin de ménager la susceptibilité de ses vassaux de France, nomma à la charge de sénéchal de Provence un nommé Aiméric Rollandi, italien de nation. Les barons, †o à bout, ne cachèrent plus leurs projets de réV

— Mort à l'Italien ! mort à l'Italien ! criait-on de toute part : vive Provence ! Jeanne reconnut enfin la faute qu'elle venait de commettre, et se hâta de la réparer. Raymond d'Agout fut nommé sénéchal de Provence, et Aiméric Rollandi rappelé en Italie. Raymond d'Agout, disent les chroniqueurs provençaux, prenait plaisir à deriser avec les troubadours et autres hommes experts en sciences et beaux-arts. Ricard de Barbezieux , de Lascaris, Parasols, le comte de Ventimille fesaient fleurir la poésie provençale. Soliers et Caesar, peintres de la ville d'Aix, méritaient les éloges que leur a donnés plus tard le Monge des îles d'or. Le jeune sénéchal protégeait ces nobles et doctes personnages, et leur fesait grande largesses. Or, dit Caesar de Nostredame, en la quatrième partie de l'Histoire des Comtes de Provence, sous la maison d'Anjou, vers l'an de grâce 1365, il prit envie au sire Raymond d'Agout de visiter les grandes villes de Provence et de la Langue-d'Oc. Il partit suivi d'un nombreux cortège ; en cheminant à petitesjournées, lesjoyeux compagnons racontaient maintes histoires galantes arrivées en la noble et belle cité d'Avignon, patrie des belles dames, séjour des ris et des amours. — Mon cousin, dit le 'sénéchal à Lascaris, dans deux jours nous arriverons à Nismes-la-Romaine; pour charmer les ennuis du voyage, racontez-nous les amours de quelque noble dame de la cité d'Avignon. — Maître Parasols de Sisteron a visité depuis peu les bosquets enchantés de la fontaine de Vaucluse ; priez-le de deviser sur l'histoire de la belle Laurette de Sado et de son amant Pétrarque, le poète toscan. — Les vers de Pétrarque sont plus harmonieux que la voix du rossignol, répondit Parasols, et la belle Laurette de Sado est la dame la plus accomplie de la cité d'Avignon. — Et Blanchefleur de Flassans? répliqua malicieusement le troubadour Lascaris. — Vos paroles me blessent au cœur, maître Lascaris... Vous savez que j'aime la belle Blanchefleur ; j'ai chanté ses charmes dans toutes les villes et les manoirs de la Provence : je vous en conjure, par monseigneur Apollo, notre maître, ne me parlez plus de la dame de mes pensées. — Recitez-nous donc le Syrvente , que feu maître Bertrand de Allamanon a composé contre l'archevêque d'Arles; j'ai retenu le dernier couplet.

Archevesque que sia
De tant pronat
Escumenjat pario ,
E son vot non tenria ;
Car houi vedats ,
Védar nou mi porcia.

— L'archevêque d'Arles était un prélat turbulent qui ne laissait aucun moment de repos à ses diocésains; il a trahi la reine Jeanne.

— A-t-on reçu des nouvelles d'Italie ? dit le sénéchal qui, jusqu'à ce momment, avait gardé un profond silence pour écouter la joyeuse conversation des troubadours...

— La reine Jeanne est entrée dans sa bonne ville

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de Naples, répondit Parasols; mais ses ennemis ont repris les armes. Louis de Duras, jaloux de la faveur dont jouissent Robert et Philippe de Tarente, s'est jeté avec ses brigands sur les terres du royaume de Naples; Charles IV, empereur d'Allemagne, fesant revivre d'anciens droits, veut reconquérir la comté de Provence. - Dieu sauve la reine Jeanne ! s'écria le sénéchal en poussant un profond soupir. l'endant toute la journée il chemina seul, la tête penchée, laissant aller au pas son fidèle palefroi. Le lendemain, le cortège du sénéchal entra dans la ville de Nîmes, et les habitans firent bon accueil au représentant de la reine Jeanne. Raymond d'Agout oublia bientôt au millieu des fêtes les tristes nouvelles du troubadour Parasols. Suivi de Lascaris, homme docte et très versé dans l'histoire du temps passé, il visita les monumens de la cité romaine, embellie par la magnificence des Antonius. La tour Magne et la Maison Carrée excitèrent son admiration ; mais quand il descendit aux arènes, il ne put comprimer les transports de son enthousiasme. — Vous voyez l'amphithéâtre construit par les Antonius, dit Lascaris : ici, les babitans de Nîmes se réunissaient pour les spectacles que leur donnait la magnificence des proconsuls romains; ici, des tigres, des lions

se déchiraient les flancs aux grands applaudissemens de la multitude; ici, combattaient les gladiateurs, lorsque les Romains, énervés par le luxe de l'Asie, cherchèrent de coupables émotions dans la lutte de malheureux captifs condamnés à s'égorger les uns et les autres.Contemplez autour de nous ces innombrables gradins : dans les jours de grande solennité, lorsqu'un nouveau proconsularrivait dans les Gaules, lorsque Rome-la-Superbe avait remporté quelque nouvelle victoire, vingt-quatre mille spectateurs se réunissaient dans cette vaste enceinte. — La noble cité de Nîmes est encore resplendissante de la magnificence romaine! s'écria le sénéchal de Provence. — Et pourtant les siècles et les barbares ont mutilé ces beaux monumens ! dit Lascaris.... Le sénéchal et le troubabour visitèrent souvent les débris de la vieille cité de Nîmes pendant leur séjour qui ne fut pas de longue durée. Raymond d'Agout apprit que Louis de Duras s'avançait vers Naples, et que Robert, son frère, fesait voile vers la Provence dans le dessein d'y fomenter de nouveaux troubles. Louis de Tarente, deuxième mari de la reine Jeanne, était mort sans laisser d'enfant mâle, et la jeune veuve avait épousé en troisièmes noces Jacques d'Ara

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les partisans de la reine de Naples n'eurent pas le

temps de pourvoir à la conservation de ses domaines de France. Les Provençaux coururent aux armes; des armées de bandits, connus dans l'histoire sous le nom de routiers, infestèrent le pays, pillèrent les villages, et favorisèrent par leurs excursions la révolte des principaux barons du royaume d'Arles. Charles IV, fils de Jean, roi de Bohême, arriva bientôt après à la tête d'une nombreuse armée, et se fit couronner dans la cathédrale d'Arles, aux applaudissemens de la noblesse et du clergé. Le sénéchal Raymond d'Agout n'était ni assez fort, ni assez habile pour surmonter de si nombreux obstacles. La reine Jeanne n'était pas plus heureuse en Italie; la victoire que ses troupes remportèrent sur Ambroise Visconti lui donna quelques mois de calme; elle se rendit à Rome pour vénérer les reliques des saints Apôtres, et fut bien accueillie par le pape Urbain V, qui lui donna de ses propres mains l'ordre de la Rose d'or. Pendant qu'elle se délassait de ses nombreuses fatigues dans la capitale du monde chrétien, elle apprit que le duc de Lancastre, second fils d'Edouard III, roi d'Angleterre, se préparait à faire valoir ses prétentions à la comté de Provence ; elle se tira de ce mauvais pas avec le secours d'Urbain, qui la seconda de tout l'ascendant de sa puissance pontificale. Louis, duc d'Anjou, frère de Charles V, roi de France, se fit céder par Charles IV ses droits sur le royaume d'Arles, et le connétable Duguesclin fit une irruption en Provence, s'empara de Tarascon, abandonna le siége d'Arles et se réfugia dans les pays de la Langue-d'Oc, poursuivi par la noblesse provençale. La reine de Naples avait détourné jusqu'à ce jour les tempêtes qui grondaient autour de son trône; mais une ligue formidable se forma contre sa puissance. Le roi de Hongrie, qui avait toujours à cœur de venger l'assassinat du malheureux André, son frère, fit un appel aux divers souverains de l'Europe; Charles V, roi de France, lui promit un puissant secours de chevaliers bretons et languedociens. La guerre allait éclater, lorsque Jeanne perdit son troisième époux, Jacques d'Aragon, et épousa Othon de Brunswick. Charles de Duras, qui avait gardé la neutralité pendant quelques mois, jeta feu et flamme quand il apprit le quatrième mariage de la reine de Naples. - Cette femme aux quatre maris est donc fille du démon, s'écriait-il.... Les malheureux princes qui sont entrés dans sa couche royale sont tous morts par le fer ou par le poison. La reine de Naples est âgée de cinquante ans, mais sa beauté, sa fraîcheur sont les indices d'une fécondité dont mon ambition doit craindre les résultats. - Othon de Brunswick ne sera pas plus heureux que ses prédécesseurs, objectait Jacques de Beaux. - Je ne serai tranquille que dès le moment où j'aurai vu la reine Jeanne portée en terre ou enfermée dans un couvent. Duras mit tout en œuvre pour accélérer le plan de conjuration formé par plusieurs seigneurs napolitains et | es barons provençaux. Urbain VI, promu depuis peu à

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la chaire pontificale, favorisa les projets des rebelles. Jeanne, mal conseillée, reconnut pour chef suprême de l'église Clément VII, que treize cardinaux avaient nommé souverain pontife à Agnani. Urbain VI, indigné de l'hommage qu'elle avait prêté à son concurrent, s'arma des foudres de l'excommunication, et offrit la couronne de Naples à Charles de Duras.

- Le pape et mes ennemis ont formé une ligue offensive et défensive contre Jeanne d'Anjou, s'écria la reine de Naples, en apprenant ces tristes nouvelles ; l'Italie est pour moi une terre de malédiction, la France deviendra mon refuge : dans quelques jours je mettrai à la voile !...

IV. MoRT DE JEANNE, COMTEssE DE PRovENCE. 1382. La vengeance est à Dieu.

Le peuple de Naples qui n'aimait pas les Français, fit éclater son indignation quand il connut le testament de la reine Jeanne qui nommait son héritier Louis d'Anjou, frère de Charles V. — Nous ne voulons pas un roi du pays de France, criaient les Napolitains. Et des groupes tumultueux se formaient sur toutes les places publiques; on parlait d'assiéger la reine Jeanne dans son palais, et de lui faire révoquer ses dernières dispositions. Charles de Duras qui était le secret instigateur de la révolte, s'empressa de mettre à profit l'exaspération des Napolitains, et marcha à grandes journées vers la capitale du royaume, où il entra sans coup férir. Jeanne qui ne s'attendait pas à une attaque si subite, eut à peine le temps de se renfermer dans le ChâteauNeuf, pendant que le faible Othon, son mari, au lieu de résister à l'ennemi, restait à Averse dans une coupable inaction. Duras courut à Rome se faire couronner par le souverain pontife, et vendit la paix aux Florentins pour le prix de 40,000 florins. Othon pouvait encore faire un appel aux seigneurs fidèles à la reine Jeanne son épouse; le succès eut été balancé, mais le couronnement de son heureux adversaire le jeta dans un découragement léthargique. Il recouvra pendant quelques instans sa première énergie : l'avant-garde de Charles de Duras fut taillée en pièces; malheureusement il n'osa pas profiter de ce succès, et la reine Jeanne se vit assiégée dans Château-Neuf. Charles avait appris que des galères provençales devaient arriver dans quelques jours pour transporter en France l'héritière de Robert d'Anjou; il pressa le siége de Chateau-Neuf, il eut le bonheur de faire prisonnier Othon de Brunswick, qui venait, trop tard, délivrer son épouse; cette nouvelle se répandit en quelques instans dans Château-Neuf. - Reine Jeanne, s'écria le fils de Nicolas Acciaoili, le roi, votre époux, est prisonnier de Charles de Duras; nous ne pouvons plus résister aux attaques de l'ennemi. - Vous ne savez donc pas mourir ! répliqua Jeanne avec une noble indignation... - Nous périrons tous pour notre gracieuse souveraine; mais songez que cette brave noblesse qui combat pour vous sera hâchée à morceaux, et que Duras, irrité d'une si longue résistance, vous punira de votre COUII'ago. — Tu dis vrai, Acciaoili, répondit Jeanne; il n'est pas juste que tant de braves gentilshommes périssent pour sauver une femme; cours au camp de Duras, et dislui que Jeanne, reine de Naples et comtesse de Provence, est sa prisonnière. « Le lendemain , dit l'historien des comtes de Pro» vence, Jeanne se rendit au cruel Duras, lequel entra » ce même jour au Château-Neuf, fit une très humble » et profonde révérence à la reine, et ordonna de ce pas » qu'elley demeurat, non comme personne captive, mais » comme souveraine dame et maîtresse, servie de ses » domestiques sans aucune nouveauté. Quinze jours de captivité s'écoulèrent pour Jeanne dans les larmes et la plus cruelle inquiétude. — Mes bons Provençaux viendront me délivrer, disait-elle souvent; j'irai à la cour de Charles V, roi de France, et je me mettrai pour toujours à l'abri de la vengeance de mes ennemis. Chaque matin Acciaoili parcourait le rivage de la mer cherchant à découvrir dans le lointain quelques voiles aux armes de Provence. Après plusieurs voyages inutiles, il revint un jour en toute hâte auprès de sa royale maîtresse : il portait une lettre qu'il lui remit secreteInent. « Madame la reine, lui écrivait Angeluce de Rosar» ne, commandant des galères provençales, je suis » venu avec bon nombre de matelots pour vous déli» vrer des mains du perfide Duras. Ce soir, après le » coucher du soleil, je descendrai à terre avec l'élite » de mes compagnons; soyez prête, et, Dieu aidant, » tout ira pour le mieux. « Gracieuse souveraine, que le Tout Puissant vous » tienne en sa sainte garde !

Angeluce de RosARNE.

La reine Jeanne achevait à peine de lire cette lettre qui lui rendait l'espérance, lorsque Duras entra brusquement, et fit signe à Acciaoili de sortir. - Jeanne d'Anjou, dit-il à la reine, vous méditez depuis long-temps des projets d'évasion; des galères provençales sont entrées dans le port de Naples; Angeluce de Rosarne veut vous emmener en France; mais je jure par le sang du roi André que vous ne m'échapperez pas, si vous ne me nommez votre héritier. - Je vous abandonnerai sans regret une couronne qui a été si lourde pour un front de femme, répondit Jeanne en feignant une indifférence affectée. Mon seul désir est d'entrer dans un saint monastère pour expier mes fautes et mériter le paradis : mais je veux auparavant voir Angeluce de Rosarne pour lui témoigner ma reconnaissance à mes fidèles Provençaux. - Ce soir le chef des galères viendra ici, répondit Duras, trompé par les promesses de Jeanne. En effet, il accorda un sauf-conduit aux capitaines des galères provençales, auxquels la reine tint les propos d'un grand et royal courage, dit César de Nostredame (1). « Ni les déportemens de mes ancêtres, ni le serment » de fidélité que la Provence devait à ma couronne,

(1) lIistoire de Trovence. 440.

ni la singulière affection que j'ai toujours montrée envers la noblesse et le peuple, ô capitaines! ne méritaient pas que vous dussiez tant attendre de » me donner un prompt secours en un tel besoin d'affaires : moi qui, après avoir souffert toutes les difficultés difficiles à souffrir, non point à des femmes délicates et craintives de nature, mais à de robustes routiers et rompus soldats, jusques à manger les viles et sales chairs des plus sordides animaux pour me garantir de la faim ; ne dédaignant pas, afin de conserver mes peuples et ma dignité, de voir couvrir de tels mets ma table ordinaire, au lieu des viandes exquises et royales, ai été misérablement contrainte de m'abandonner et soumettre ma personne entre les mains d'un barbare. Mais, si ce manquement, comme je crois, a été par négligence et non par malice, je vous conjure, que s'il vous reste encore quelque étincelle d'affection en mon endroit, et quelque douce mémoire des bienfaits que vous avez reçus de moi, que, au grand jamais, ni par qnelque voie que ce soit, vous ne vouliez recevoir pour seigneur ce voleur ingrat et dénaturé, qui de reine m'a fait esclave : que si jamais il vous était montré écriture par laquelle il se trouvât mon héritier, gardez-vous bien d'y ajouter aucune foi, tenez-la pour fausse, et comme arrachée par force, contre ma propre volonté; parce que je veux que vous ayez pour seigneur légitime et naturel Louis d'Anjou, non seulement en Provence, mais en toutes nos couronnes, terres et seigneuries de Piémont, et même en ce propre royaume, dont je le fais et choisis mon héritier et mon champion : allez donc à lui, et rendez tout devoir d'obéissance et de fidèles sujets à ce qu'il commandera. » Que ceux d'entre vous qui auront plus de souvenir de l'affection que j'ai eu à votre nation, et quelque compassion plus généreuse et naturelle, de l'accident d'une reine accablée de tant d'ennuis, et » tombée du faîte de tant de gloire en si basse fortune, se trouvent aux champs avec les armes, à la vengeance de cette injurieuse barbarie, où avec larmes » aux temples, pour faire prières pour moi, qui me trouve cejourd'hui la plus infortunée princesse qui ait jamais porté couronne. )) Ce que non seulement je vous recommande avec passion, mais encore jusques en ce point, que vous etes mes fidèles vassaux et bons sujets, je vous ordonne avec un tabsolu pouvoir, à peine de fé» lonie. » Les Provençaux ne purent retenir leurs larmes en entendant les énergiques paroles de la reine Jeanne ; désespérant de la sauver, ils repartirent le lendemain pour Marseille. Charles de Duras, persuadé qu'il avait tout à craindre de la fermeté de sa prisonnière, la fit conduire sous bonne escorte au château de Muro, dans la basilicate ; pressé par les sollicitations de ses officiers, il se détermina à faire mettre à mort l héritière de Robert d'Anjou; personne ne voulait remplir dans cette occasion les ignobles fonctions de bourreau; un moine se présenta, et promit avec serment d'étrangler la reine Jeanne. Dans la nuit du 21 mai 1382, il fut introduit dans le château de Muro, avgc deux bour

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