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rions rappeler, en finissant, la lettre que Nicolas, à : on avènement au trône, écrivait à Charles-Jean, et où l'on remarquait cette phrase : « Je regarde la conti» nuation de vos sentimens d'amitié comme la portion » la plus précieuse de l'héritage de mon trère. » Il n'y a guère qu'en France qu'on veuille ignorer ou dénaturer · les dispositions de tous les cabinets de l'Europe pour le roi de Suède et pour son fils. On oublie trop que CharlesJean n'est pas un roi de fabrique impériale, et que la Suède saurait toujours faire respecter l'élection de 1810.

Dans un recueil destiné à rappeler les grands faits et les gloires méridionales, il nous semble que le nom de Bernadotte devait trouver sa place. Cette destinée d'un fils de bourgois béarnais, qui, à travers tant de vicissitudes, se maintient sur le trône de Gustave-Adolphe , nous a paru curieuse à raconter; nous l'avons fait sans prévention d'aucune sorte et nous croyons avoir rendu justice à qui elle était due.

L. LAPALME.

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Robert d'Anjou, roi de Naples, décédé le 19 janvier 1343, laissa sa belle couronne des Deux-Siciles et son comté de Provence, à Jeanne, fille de Charles, duc de Chalabre, et de Marie de Valois. Cette jeune princesse qui devait bientôt remplir toute l'Europe du bruit de sa scandaleuse renommée, fut reconnue, sans aucun obstacle, héritière des états de son grand-père Robert. Les peuples de Provence s'empress rent de lui rendre hommage, et la ville de Naples accueillit avec transport la belle Jeanne, dont le règne commença sous les plus heureux auspices; elle avait épousé quelques années auparavant le prince André de Ilongrie, union funeste qui fut le prélude des malheurs qui accablèrent pendant 37 ans les peuples du royaume de Naples et du « omté de Provence. Le prince André, disent les chroniqueurs, était très dévotieux, et passait son temps dans l'intérieur de son palais à réciter ses oraisons, à écouter les pieuses exhortations d'un moine nommé Robert. Ce religieux obtint en peu de temps un pouvoir sans bornes sur l'esprit du roi. Cependant, labelle Jeanne passait sa joyeuse jeunesse au milieu des fêtes; elle aimait les arts; les poètes de l'Italie et de la Provence se rendaient à sa cour pour y réciter leurs chants, et les troubadours n'eurent pas de protectrice plus généreuse que la reine de Naples, Elle pressait souvent André, son époux, de prendre part aux réjouissances publiques. Passionnée comme une italienne, vive comme une provençale, elle ne pouvait « omprendre qu'un jeune roi l ornât le bonheur de sa vie à réciter des patenôtres avec un vieux moine. L'incompatibilité d humeur s'était déja manifestée avant la mort du roi Robert. Jeanne, en montant sur le *rône de son grand-père, y porta son goût pour les plaisirs s plus frivoles, et bientôt il ne fut bruit dans la ville

QUATllE lARN,

de Naples que des querelles domestiques du dévôt Amdré avec la reine, son épouse. Le moine Robert ne cessait de lui inspirer une profonde aversion pour les amusemens d'une cour brillante et voluptueuse, et les prières de Jeanne étaient toujours accueillies par un resus. La princesse oubliait au milieu des distractions sans nombre que lui procurait l'empressement de ses courtisans, la morosité de son époux; elle avait choisi pour confidente une jeune italienne qui, née dans un rang obscur, s'éleva peu-à-peu jusqu'au rang de première favorite; cette jeune fille avait nom Philippine-la-Catanoise. Courtisane aussi adroite que perfide, Philippine flattait les goûts de la jeune reine, et quelquefois elle se permettait des plaisanteries sur le compte du roi André. Ces entretiens inspirèrent à Jeanne une forte aversion contre son époux; depuis un an, elle ne le voyait plus, et le faible monarque se cachait obstinément pour vaquer à ses œuvres de dévotion avec le moine Robert.

Vers la fin du mois de juin 1345, la reine Jeanne, la belle Catanoise, Charles de Duras, époux de la princesse Marie, Nicolas Alliaibli, favori de la reine, placés à une des galeries du palais, regardaient défiler de joyeu| ses farandolles et des groupes d hommes masqués.

— Que c'est beau! que c'est beau! s'écriait Jeanne en battant des mains.... qu'on me dise maintenant que ma bonne ville de Naples n'est pas un paradis terrestre !

— Votre présence amène partout les jeux et les plaisirs, répondit Philippine-la-Catanoise; il ne manquait qu'un convive à la féte. — Le roi, mon époux ? dit Jeanne en riant aux éclats... cela vous étonne, belles dames, et vous, nobles seigneurs ?... vous ne savez donc pas qu'André de Hongrie veut obtenir du souverain pontife les dispenses nécessaires pour entrer dans un couvent de moines... La plaisanterie de la reine fut accueillie par une salve d'applaudissemens, et Jeanne, dans les accès de la plus joyeuse folie, riait à se tordre les bras. Notre dame la reine, dit vrai, s'écria Philippine-la

Catanoise; le manteau royal ne sied pas à André de Hongrie; le bon prince était illuminé de tous les rayons du Saint-Esprit, lorsqu'il a formé la sainte résolution d'embrasser la vie monastique. — Assez, assez, Philippine-la-Catanoise, dit la reine en frappant légèrement la courtisane avec son éventail : le roi André est votre très puissant et très noble seigneur, vous devez respect à sa dignité royale. — Je rirais comme vous, noble reine, des momeries religieuses du roi de Naples; mais puisquejetrouve enfin une occasion favorable, je dois vous révéler un important secret. — Parle, ma belle Philippine; le roi, mon époux, a-t-il augmenté la pension du vénérable moine Robert ? Qu'importe ! le roi de Naples est assez riche pour donner à un moine plus de trésors que n'en possède un cardinal romain. — Reine Jeanne, s'écria la Catanoise, le roi a formé le coupable projet d'attenter à vos jours ! — Il en veut à ma vie ! répliqua la jeune reine pâle d'effroi. — Le moine Robert ne cesse de l'exhorter à vous livrer aux assassins ; il veut maintenir la couronne dans la maison de Hongrie. Il a résolu de marier Louis, son frère , avec la princesse Marie, votre sœur. — Non, non , il n'en sera pas ainsi, s'écria la reine Jeanne ! Philippe, prince de Tarente, Jean de Duras, mes oncles, ont laissé chacun trois enfans. Le plan du roi mon époux renverserait toutes les espérances de la maison d'Anjou... La jeune reine, auparavant folâtre et rieuse , était sous le poids d'une pénible impression. L'ambition parlait à son cœur, et peut-être, dès ce moment, conçut-elle l'exécrable attentat qui fut commis quelques mois après contre les jours du monarque... — Messeigneurs, dit-elle en se tournant vers les gentilshommes qui remplissaient la galerie, vous avez entendu les révélations de Philippine-la-Catanoise; vous ne souffrirez pas que la maison de Hongrie usurpe le trône qui appartient de droit aux princes d'Anjou. — Nous mourrons tous pour notre gracieuse souveraine, s'écrièrent les seigneurs ivres encore de la joie du festin et du bal. — Et je vous jure, par ma couronne, que Louis, frère d'André, n'épousera jamais la princesse Marie, ajouta la reine.... Le cortége des danseurs, des masques, des baladins, s'éloignait du palais ; on n'entendait plus qu'un bruit vague et confus. C'étaient des crisdejoie, des discours de jongleurs, des barcarolles chantées par de jeunes pé« heurs napolitains. Les seigneurs restèrent une partie de la nuit sur la galerie du palais pour entendre cette bizarre harmonie, mais la reine rentra dans ses appartemens avec Philippine-la-Catanoise et Charles de Duras. — Philippine, dit Jeanne après avoir pris quelques instans de repos, est-il bien vrai que le roi, mon époux, veut attenter à ma vie ? — Je le jure par le corps et le sang de Jésus-Christ. — Est-il vrai qu'il veut donner Marie, ma sœur, pour épouse à Louis de Hongrie ? , — Je le jure par le très saint sacrement, ma graCleU1SC SOuVeI'alne. Jeanne s'assit dans un fauteuil de velours blanc, cacha son beau visage dans ses deux petites mains, rest !

quelques instans immobile et comme plongée dans de profondes pensées. Puis elle se leva subitement, se promena à grands pas , arrachant les fleurs qui ceignaient sa tête, les froissant une à une , et jetant çà et là, comme des cailloux, les riches diamans qui formaient son collier. — Non , non, Marie , ma sœur, n'épousera pas le prince de Hongrie , s'écria-t-elle ! Charles de Duras, je te donne ma sœur. — Le roi André ne voudra pas consentir à notre mariage , répondit le prince... — Indigne rejeton de la maison d'Anjou ? répliqua Jeanne .. Tu trembles déja comme une femme... Aimestu Marie ? — Je m'exposerais mille fois à la mort pour lui donner une preuve de mon amour. — Ecoute donc; vers minuit, lorsque tout dormira dans le palais , tu viendras dans la salle étoilée. — J'y serai , gracieuse souveraine. — Si tu as assez de courage pour enlever la princesse Marie, elle t'appartiendra. A ces mots, elle fit signe à la Catanoise d'ouvrir une porte secrète , et , d'un geste, elle imposa silence à Charles de Duras, craignant d'être trahie par la subite explosion de sa reconnaissance. Avant le jour tout fut fait comme l'avait dit et désiré la reine de Naples ; Jean de Duras eut enlevé la belle Marie , qu'il épousa quelques jours après. Le roi André témoigna hautement sa colère contre Jeanne qu'il accusait, avec raison, d'avoir trempé dans cet enlèvement qu'il regardait comme un attentat à sa majesté royale ; il se plaignit, mais il ne sortit pas de son apathie habituelle, et Philippine-la-Catanoise eut le temps d'ourdir une conspiration beaucoup plus dangereuse que la première.Jeanne, toujours dominée par l'adroite courtisane , prit la résolution de se déclarer maîtresse absolue du royaume , et interdit à André de prendre part au gouvernement. Dès ce jour, tous les actes furent expédiés au nom de la reine ; elle distribua les divers emplois , et le faible monarque, résigné à son sort, ne mit aucun obstacle à cette étrange révolution : il eut passé le reste de sa vie dans une obscure nullité ; mais le moine Robert, qui jouait auprès du roi le rôle de Philippine-la-Catanoise auprès de la reine , réveilla l'ambition d'André qui osa faire entendre des paroles menaçantes, et déclara que les partisans de Jeanne seraient frappés d'excommunication par le souverain pontife. — Je veux me soustraire à l'ignominieuse tutelle de la reine Jeanne ! s'écria le prince irrité. Tout le monde seconde mes projets ; le Pape ne peut pardonner à mon épouse d'avoir refusé de reconnaître sa souveraineté, et je viens de recevoir de sa sainteté la permission de faire les préparatifs de la cérémonie de mon couronnement. Jeanne a retardé jusqu'à ce jour le moment où mon front doit recevoir l'onction royale... Je ferai un appel à la noblesse napolitaine, et on saura qui doit régner. André qui jusqu'à ce jour ne s'était signalé par aucun acte politique, où il eût déployé la vigueur d'un prince digne de porter la couronne, fit preuve en cette circonstance d'une énergie de caractère que Jeanne ne s'attendait pas à trouver dans un époux qu'elle dominait depuis plusieurs années. Il écrivit plusieurs fois au pape , et les lettres du souverain pontife alarmèrent les partisans de la reine. Philippine-la-Catanoise, que l'enfer semblait avoir placée près de Jeanne comme un démon destiné à lui donner les plus perfides conseils, osa dire hautement qu'il ne restait pas à sa maîtresse huit jours de royauté, si on ne mettait fin à la vie d'André. Jeanne, princesse jeune et frivole, qui, jusqu'à ce jour, n'avait rêvé que fétes et plaisirs, et qui n'avait pas encore fait l'essai du crime, entra dans de violens transports de colère, et menaça la Catanoise de la chasser de son palais. Philippine n'osa plus parler à sa maîtresse de son abominable projet; mais, dès ce jour, elle s'efforça de réunir les partisans de la maison d'Anjou, qui ne désiraient rien tant que la mort du roi. Le 1" septembre 1345, les conspirateurs étaient assez nombreux pour mettre à exécution le projet conçu par la Catanoise : elle les assembla tous dans une des salles du palais; pas un ne manqua à cet exécrable rendez-vous. La salle où se tenait le conseil occulte n'était éclairée que par une petite lampe, qui projetait à peine une faible lueur sur les visages basanés des conspirateurs : aux murailles pendaient de riches tapisseries couvertes de signes cabalistiques et de têtes de démons. Au milieu se voyait une table ronde sur laquelle Philippine plaça un crucifix, un livre d'Évangiles et un poignard. — Mes beaux seigneurs, dit-elle aux conspirateurs, vous êtes tous dévoués, corps et ame, à Jeanne, notre gracieuse souveraine; vous savez que le peuple de Naples est heureux depuis qu'elle est montée sur le trône. — La maison d'Anjou ne désire que la prospérité du royaume des Deux-Siciles et des peuples de Provence, s'écria Charles de Duras. — Dieu vous entende et donne longue vie à notre gracieuse souveraine, répondit la Catanoise. Les Napolitains et les Provençaux pourraient compter sur un demi-siècle de bonheur, si Jeanne eût trouvé un époux digne de la belle héritière de Robert d'Anjou. Mais le roi André, né pour vivre dans un cloître et non pour ceindre le bandeau royal, sera toujours un obstacle au bonheur de la nation napolitaine; il a écrit au pape, messeigneurs, et le souverain pontife a promis de le seconder dans ses projets ; il ne reste plus qu'un seul moyen de salut pour la reine Jeanne et pour nous. — La mort du roi André, s'écria Nicolas Acciaioli. — Oui! messeigneurs, la mort du roi André !.. la cour partira dans quelques jours pour Averse; le lieu, le moment, tout sera favorable à nos desseins... Charles de Duras, avancez le premier. La Catanoise ouvrit le livre des Évangiles, et mit un poignard dans la main de Duras. - Héritier de la maison d'Anjou, jurez sur les saints Évangiles et sur le crucifix, que vous ne reculerez pas, lorsque le moment sera venu de frapper au cœur l'indigne époux de la reine Jeanne. — Je le jure sur les Évangiles et sur se crucifix, répondit Duras. Robert, le grand-sénéchal ; Charles Artus, grand chambellan ; Raymond de Catane, Conrad de Montefusculo, Pazzi de Boulogne, Louis, fils de Catherine

de Valois, firent, chacun à leur tour, serment de poignarder le roi André quand ils en seraient requis par Philippine la-Catanoise. La jeune Italienne congédia les conspirateurs quelques instans avant le jour et leur donna pour mot d'ordre, AvERsE ET LE RoI ANDRÉ ! Le 18 septembre, Jeanne, le roi André, les dames et les seigneurs de la cour avaient quitté Naples et vivaient joyeusement à Averse au millieu des fêtes et des jeux. Philippine-la-Catanoise hésita au moment fixé pour assassiner le roi : les conjurés eux-mêmes craignaient que leur crime ne fût découvert, et, d'un commun accord, on résolut d'étrangler le roi dans sa chambre quelques instans après minuit La Catanoise passa la soirée avec la reine Jeanne et quelques dames de la COUll". — Gracieuse souveraine et vous nobles dames, dit la Catanoise, la soirée sera longue : voulez-vous que nous passions le temps à former des petits lacets d'or et de soie que nous donnerons demain à nos pages pour pendre de blanches tourterelles sur les collines d'Averse ? La jeune reine se prit à rire aux éclats, et, de ses doigts légers, nouait et dénouait les fils d'or et de soie que la Catanoise plaçait sous sa main royale. — Ce lacs sera bon pour la chasse aux tourterelles, dit Philippine en riant; heureux sera le chasseur qui l'aura en partage : je vous jure, mes nobles dames, que demain matin il ne sera bruit dans Averse que d'une prise merveilleuse opérée à l'aide de ce lacet. — Philippine-la-Catanoise est folle, s'écria la reine ; si je croyais à la magie, je craindrais les enchantemens de la Catanoise ; son regard est mystérieux, ses paroles portent le trouble dans mon ame. Dis-moi la vérité, ma bonne Philippine, tu n'as pas intention de dormir cette nuit ? — Non, ma gracieuse souveraine, répondit la Catanoise en souriant. - Je ne me fâcherai pas ; si pourtant demain on venait m'apprendre qu'un poète ou un grand seigneur m'a ravi ma bonne Philippine, par la conception immaculée de la Vierge, je crois que j'en mourrais de douleur. - Ne craignez rien , ma gracieuse souveraine ; demain, à votre réveil, je vous annoncerai bonne et joyeuse nouvelle. La belle Catanoise en sortant de l'appartement de la reine, se dirigea vers une chaumière située à un quart de lieue du palais; elle trouva les conjurés réunis et la plupart endormis au pied d'un gros figuier. — Voici Philippine, s'écria Charles de Duras qui s'éveilla le premier. | Au même instant tous les conspirateurs se levèrent en sursaut. — Le moment est propice, messeigneurs , dit la Catanoise : la nuit est très obscure, la pluie tombe par torrens, et les gardes du roi André dorment comme des allemands; suivez-moi. Quand nous serons près du palais, un de vous y entrera seul; il pénètrera dans la chambre du roi; il lui annoncera qu'une révolution vient d'éclater à Naples; le roi André sortira pour appeler les gardes, nous serons tous là pour le saisir et l'étrangler. La Catanoise fit signe de ne pas prononcer une seule parole, et les guida dans les détours du parc et des jardins qui entouraient le château. Nicolas Acciaioli se détacha pour porter au roi le funeste message. Les fidèles serviteurs qui veillaient à la porte lui en fermèrent d'abord l'entrée, mais ils furent bientôt séduits par des protestations de fidélité. Nicolas en entrant dans la chambre du roi, mit un genou en terre, et lui dit : — Très noble et très puissant seigneur, la reine Jeanne m'envoie de-vers votre personne royale, pour vous annoncer qu'une révolte vient d'éclater dans votre bonne ville de Naples. — Des armes, des armes, s'écria le roi, et il courut à demi-nu dans la chambre voisine. Il voulait sortir du château; mais une femme gagnée par Philippine-la-Catanoise ferma la porte, et il se vit au même instant environné d'une quarantaine d'assassins. — Pitié et miséricorde, s'écria-t-il... Vous en voulez à mes jours, et pourtant je n'ai fait de mal à aucun de vous. — Tu voulais dépouiller la maison d'Anjou de son beau royaume de Naples, s'écria Charles de Duras..... Mortà André de Hongrie, à l'indigne époux de Jeanne, notre gracieuse souveraine. Les assassins se jetèrent sur le malheureux roi ; les uns le baillonnèrent pour que les gardes du château

ne pussent entendre ses cris; les autres lui passèrent au cou le fatal lacet tissu quelques heures auparavant

par la reine Jeanne; ils l'eurent bientôt étranglé; ils le jetèrent ensuite par la fenêtre, et d'autres meurtriers qui attendaient dans le parc foulèrent le cadavre aux pieds. La belle Catanoise dit à Nicolas Acciaioli d'aller lui quérir le lacet qui avait servi à étrangler le roi André : dans la matinée du 19 septembre, elle eut une entrevue avec la reine Jeanne. — Gracieuse souveraine, lui dit-elle avec un sourire de démon, je vous disais bien qu'un lacet tissu par vos mains royales serait bon pour la chasse. Cette nuit nous avons pris un oiseau de royale espèce. — Ma bonne Philippine sera donc toujours folle, dit Jeanne... - — Folle, non, répondit la Catanoise; mais dévouée à la reine Jeanne. Examinez ce lacet ? — Il est teint du sang .. — Du sang du roi André, s'écria la Catanoise..... Jeanne de Naples, je t'ai délivrée de ton indigne époux. Maintenant il n'est plus temps de reculer; on t'accusera d'avoir été notre complice. Il n'est qu'un seul moyen de te justifier aux yeux des souverains de l'Europe : sois assez forte pour régner; un manteau royal couvre toutes les taches !

II. vENTE DE LA vILLE D'AvIGNoN. Les Dieux ont les pieds de laine, Mais ils ont les mains de fer.

(CÉsAR DE NosTREDAME. )

« Mort le roi André, dit César de Nostredame (1), » non dans un lit d'honneur, dans un combat ou au

(1) #istoire de Provcnce sous la première maison d'Anjou, p. 589.

» front d'une bataille, moins dans son lit avec consola» tions et regrets , mais sous les entorces d'un lacs » infâme, barbare et cruel; non par ses ennemis, mais » par ses plus proches, et par celle même qui devait » avoir plus cher son sang que sa propre vie, et son » honneur que sa couronne; le peuple qui voit un si » prodigieux et piteux spectacle aux fenêtres de la mai» son royale, contemple son seigneur et son roi, si mi» sérablement étouffé et pendu, frémit tout-à-coup de » courroux et d'ire non moins épouvanté qu'ébahi ; il » commence d'en murmurer et parler diversement, voire » même à secrettement accuser la reine et tous les com» plices et conspirateurs, par noms, surnoms et qua» lités. » Louis, roi de Hongrie, frère du malheureux André, fut bientôt instruit de l'attentat commis dans le château d'Averse. Le peuple accusait la reine Jeanne; son penchant pour les aventures galantes, la frivolité de son caractere, le crédit dont les meurtriers jouissaient à sa cour, accréditaient les bruits divers répandus dans le public par les accusateurs. Le roi de Hongrie demanda vengeance à toutes les puissances de l'Europe ; le pape Clément VI, trouvant une occasion favorable pour se venger de l'orgueil de la reine Jeanne, lança, le 1"janvier 1346, une bulle par laquelle il défendait aux fidèles de donner de l'eau et du feu aux meurtriers du roi André. Les menaces du souverain pontife ne pouvaient satisfaire le ressentiment du roi de Hongrie qui voulait dépouiller Jeanne de sa couronne. Clément VI, cédant enfin aux plus pressantes sollicitations, nomma

· Bertrand de Beaux, comte de Montescagliosco, pour , instruire le procès. Jeanne déploya une grande énergie

dans ces circonstances si orageuses; elle refusa longtemps de livrer les coupables au glaive de la justice. Charles de Duras qui avait pris part à l'assassinat d'André, porta le dévouement jusqu'à conseiller à la reine de laisser agir en toute liberté le sire Bertrand de Beaux, grand chancelier du royaume de Naples. — Charles de Duras, lui dit Jeanne, ne savezvous pas que vous venez de prononcer votre arrêt de mort ! — Que vous importe ? tombe ma tête sous la hache du bourreau, pourvu que Jeanne d'Anjou conserve sa couronne ! Votre puissance et votre vie sont menacées de tous côtés. Les Génois ont pris les armes et vous demandent à grands cris la reddition de Vintimille; Visconti porte le fer et la flamme dans le Piémont; le comte de Savoie et le marquis de Montferrat se disputent les lambeaux de la plus belle des conquêtes de la maison d'Anjou; le royaume de Naples est envahi par le comte de Fondi, et la Sicile passera bientôt sous la domination de Jean d'Anga. — Tous mes ennemis ont doncjuré ma pertel s'écria Jeanne.... — Ils veulent précipiter la maison d'Anjou du trône de Naples. Je vous le répète, reine Jeanne, il n'est plus pour vous qu'un seul moyen de salut : livrez les assassins du roi André au glaive de la justice. — Il sera fait comme vous le désirez, monseigneur de Duras, répondit Jeanne. Le lendemain, les princes de la maison d'Anjou, pour écarter tout soupçon de la reine Jeanne, donnèrent une

J vigoureuse impulsion au procès. Raymond de Cabanes,

LE PALAIS DES COMTES DE PROVENCE A AIX.

sénéchal du palais, fut appliqué aux tortures de la question, et dénonça comme ses complices Jean et Rostang de Leonella, Philippine-la-Catanoise, Nicolas de Milazzano, Gaston de Dinisiac. Pendant que les juges procédaient à leur condamnation, lepeuple demandait leurs têtes à grands cris. La reine Jeanne, d'une voix que l'émotion et peut être le remords rendait tremblante, prononça l'arrêt de mort des assassins d'André. Ils périrent tous dans les plus cruels supplices, et Philippinela-Catanoise déploya une fermeté qui lui mérita les applaudissemens des nombreux spectateurs accourus pour contempler cette sanglante scène. Louis de Hongrie ne fut pas appaisé par la mort des meurtriers de son frère; il résolut de chasser de Naples, Jeanne qu'il regardait comme la seule coupable. La jeune reine effrayée de tant de dangers, s'empressa de se procurer l'appui d'un époux, et se maria en secondes noces avec Louis, prince de Tarente. Quelque temps

après, le roi de Hongrie parut sur les frontières du royaume de Naples. « C'était une chose fort horrible et pitoyable tout » ensemble à voir(1) que l'étendart avec lequel ce mo» narque entra dans Naples ; car il était de couleur » noire, peint à un roi étranglé. » Sur le fond de cet étendart, se détachait l'image de la tête d'André ruisselante de sang; les traits du malheureux prince avaient été peints avec tant de ressemblance, que chacun pouvait aisément le reconnaître. Aussi toutes les villes ouvrirent leurs portes au roi de Hongrie. Jeanne épouvantée, s'embarqua le 15 janvier 1347 et fit voile vers la Provence. Trahie par les seigneurs du pays qui s'entendaient secrètement avec le roi de Hongrie, la reine fut enfermée prisonnière dans le château Arnaud, forteresse de la ville d'Aix. Néan

(1) César de Nostre lame, p.415.

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