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à Vienne où une émeute furieuse avait assailli son hôtel, parce que, d'après les ordres qu'il avait reçus du directoire, il avait fait peindre sur la porte de l'ambassade l'écusson de la république. Bernadotte dut se retirer à Rastadt pour y attendre les ordres de son gouvernement. C'est là qu'il reçut sa nomination à l'ambassade de la Haye. Il n'accepta point ce nouveau poste, se sentant peu de disposition pour la diplomatie, et il revint à Paris vivre en simple citoyen. —Pendant ce séjour à Paris, Bernadotte se maria avec mademoiselle Désirée Clary, sœur de la femme de Joseph Bonaparte, le 16 août 1798. C'était une triste époque pour la France. Bonaparte était parti pour cette aventureuse expédition d'Égypte que Bernadotte n'avait jamais vue de bon œil. Le directoire tout occupé d'intrigues, livré à l'esprit de faction, était dominé par toutes sortes d'influences : l'armée, depuis six mois, était sans solde, le Mantouan, la Cisalpine et le Piémont étaient évacués, et cette armée qui naguère avait menacé Vienne était retranchée maintenant sur les Apennins Liguriens. L'Helvétie, jusqu'à Zurich, était aux Autrichiens, et partout manquaient les vivres et les munitions (1). Ce fut dans ces tristes circonstances, que le général Bernadotte accepta le ministère de la guerre : l impulsion qu'il donna fut prodigieuse. En quelques jours, les gardes nationales furent organisées et envoyées à la frontière. A la fin du premier mois de son ministère, cent mille conscrits armés et convenablement équipés quittaient leurs foyers aux cris de Vive la république ! L'armée du Rhin menaçait Ulm après avoir investi Philipsbourg. Masséna, reprenant l'offensive, gagnait l'immortelle bataille de Zurich , pendant que des secours et des officiers distingués envoyés à Brune, en Hollande, décidaient des batailles de Bergen et de Kastricum.— Bernadotte ne jouit pas, comme ministre, du fruit des victoires qu'il avait cependant préparées par un développement inoui de ressources. Les intrigues de Sièyes que la fatalité venait d'introduire dans les conseils de la république et aussi les intrigues des Bonaparte auxquelles il ne voulut jamais se méler, forcèrent le général à la retraite. Avec un peu plus d'ambition ou de souplesse, il pouvait, cela est constant, assurer sa position et contre Sièyes et avec les Bonaparte. La majorité du conseil des cinq-cents était à sa disposition, mais il ne voulut jamais entendre parler d'un coup d'état ou d'une secousse nouvelle à donner à la république : quant aux Bonaparte, Joseph, son beau-frère, essaya de le circonvenir; mais un jour que celui-ci pressentait Bernadotte sur ce qu'on pouvait attendre de lui, dans le cas où le général Bonaparte, quittant son armée, arriverait inopinément en France : Bernadotte répondit : « je ne crois pas qu'il s'y ha« sarde. Il n'a ni'ordre, ni congé pour reparaître en « France, et il sait à quoi l'on s'expose quand on dé« serte son armée. » Ces paroles furent la condamnation du ministre. Quelques jours après il était remplacé, et un mois ne s'était pas écoulé que Bonaparte débarquait à Fréjus. Au dix-huit brumaire, la conduite de Bernadotte fût franche et loyale. Appelé chez le général Bona

(1) Voycz. Mont-Gaillard - Gohier. — Thiers.

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parte le 18 au matin, seul de tous les généraux, il se présenta en habit de ville et lui refusa son concours; lui déclarant qu'il ne ferait rien par lui-même, mais que s'il recevait des ordres il défendrait le gouvernement établi. On peut voir dens les mémoires du directeur Gohier que si la trahison et l'ineptie ne s'étaient liguées pour la perte de ce triste gouvernement, Bernadotte aurait tenu ce qu'il avait avancé le matin. Sa bonne volonté fut annullée, et Bonaparte triompha. — Le premier consul ne garda pas rancune au général Bernadotte. Un siége au conseil d'état et, trois mois plus tard, le commandement en chef des provinces de l'Ouest, prouvèrent à tous qu'on ne voulait ni l'absorber ni l'oublier (1). Ce commandement de l'Ouest est encore une époque glorieuse de la vie de Bernadotte : après avoir repoussé les Anglais à Quiberon, préservé Belle-Isle et Brest menacés, rétabli l'ordre dans tous les départemens insurgés, en rendant par ses habiles manœuvres l'insurrection impuissante, il parvint à calmer les agitations et les haines, grace à une administration sage autant qu'éclairée. Ce fut le dernier service qu'il put rendre à la république. Il ne revint à Paris que pour assister à la chûte complette d'une forme de gouvernement qui avait toutes les prédictions : et quand l'empire se leva, le général en chef de l'armée de l'Ouest, malgré le mécontentement qu'une de ses proclamations, trop patriotique pour les circonstances, avait produit, devînt maréchal, grand dignitaire et gouverneur du Hanovre. Dans cette nouvelle et grande position qu'il n'avait ni demandée, ni cherchée, Bernadotte servit son pays avec autant d'éclat que de dévouement. La campagne de 1805, qui ouvrit si magnifiquement l'ère impériale fut pour lui l'occasion de brillans succès. Parti du Hanovre, avec une armée qu'il avait formée luiméme, il arrive en 28 jours, et après une suite de triomphes, au rendez-vous assigné par l'empereur pour la bataille d'Austerlitz. Les bulletins ont dit quelle part glorieuse prit le maréchal Bernadotte à cette bataille homérique. La principauté de Ponte-Corvo en fut le moindre prix. Pendant la campagne de 1806, on voit encore Bernadotte au rang le plus glorieux. En joignant le quartiergénéral et dès le commencement des hostilités, le prince de Ponte-Corvo bat les Prussiens à Schleitz ; mieux informé des mouvemens de l'ennemi que ne l'était le major-général , il va prévenir le maréchal Davoust qu'il doit s'attendre à trouver le lendemain devant lui une bien plus forte masse que celle qui lui est annoncée du quartier-général; il lui offre de se porter en avant pendant la nuit , s'il veut le laisser passer et lui promettre de le soutenir. Sur le refus de I'avoust qui compte n'avoir à combattre que 18 mille hommes , le prince se retire et va se concentrer avec le grand duc de Berg, pour aller ensemble pendant la nuit, sur les hauteurs de Kaesen, donner la chasse à 8 mille hommes de cavalerie prusienne qui, tombant sur Davoust au fort de l'action, auraient probablement changé sa victoire en défaite. (1) Sièyes apprenant la nomination de Bernadotte au conseil d'état avait dit : « C'est l'absorber, mais c'est prouverqu'on n'ose pas l'oublier »

Cependant, par les premiers rapports du maréchal Davoust qui ignorait ce qu'avaient fait pour lui Murat et Bernadotte, l'empereur pouvait accuser celui-ci d'avoir refusé son aide au maréchal; mais l'arrivée du grand-duc de Bergau quartier-impérial, ainsi que les rapports du prince de Ponte-Corvo, dissipèrent bientôt cette erreur, et si bien que l'empereur fit écrire à Bernadotte, « qu'il » le laissait libre de manœuvrer comme les circonstan» ces l'inspireraient pour faire à l'ennemi le plus de » mal possible. » Bernadotte justifia cette haute confiance en fesant chaque jour par sa marche rapide quelques prises nouvelles; en s'emparant de Halle, où s'était réfugiée la réserve ennemie , commandée par le prince de Wurtemberg, à qui il enleva 36 pièces de canon et fit 7,000 prisonniers; enfin il acheva la déroute de cette armée prussienne en poursuivant, l'épée dans les reins, le général Blücker qui en avait ramassé les débris, et le forçant à capituler à Ratnow après avoir emporté Lubeck d'assaut. 64 drapeaux, 11 généraux et 20 mille † furent le résultat offert par le prince de onte-Corvo à l'Empereur, qui lui écrivit de Berlin le 13 novembre : « J'ai vu avec plaisir l'activité et les talens que » vous avez déployés et la bravoure distinguée de vos » troupes ; je vous en témoigne ma satisfaction, et vous » pouvez compter sur ma reconnaissance. » Après quelques jours de repos donnés à ses troupes et avoir passé lui-même quelques heures à Berlin, auprès de l'Empereur, le prince de Ponte-Corvo reçoit le commandement des trois corps formant la gauche de la rande armée. Par une marche habile , il sépare les usses des Prussiens et nettoie le pays entre le Passarge et le Frisch-Haff. Par la bataille de Mohrungen à laquelle il se décide de lui-même, il rend l'éminent service de déjouer la tentative de Benidksen, de faire une trouée entre le 1" corps et le reste de l'armée pour aller s'emparer de Thoen. Il se rend maître de la ville de Branberg; et le 5 juin, en défendant contre une vigoureuse attaque la téte de pont de Spanden qu'il avait fait construire pendant qu'on était en quartier d'hiver, il est atteint d'une balle à la tête, ce qui ne l'empéche pas de reprendre le commandement aussitôt après le premier appareil et jusqu'à ce que l'ennemi ait été repoussé à plus d'une lieue.A cette occasion , le major-général lui écrit : « Il est difficile de vous exprimer , Prince, la » peine que nous avons éprouvée, l'empereur et nous, » de vous savoir blessé, surtout dans un moment où » S. M. a tant besoin de vos talens, » A la paix de Tilsitt, le prince de Ponte-Corvo, gouverneur des villes Anséatiques, fut chargéd'une mission qui semblait devoir contrarier ses destinées futures et qui pourtant les favorisa. Il devait, de concert avec la Russie, envahir la Suède, que les folies de Gustave IV ussaient à une guerre incessante contre l'empereur. a déchéance de Gustave de Holstein Gottorp que l'esprit de parti décorait, naguère encore, du nom éteint de Wasa, arrêta les armées franco-russes. Le nouveau gouvernement demandant la paix , le prince de Ponte-Corvo crut devoir suspendre les hostilités; mais Napoléon qui n'avait pas pour la Suède des dispositions trop bienveillantes , le blâma sévèrement et l'appela à Dresde pour recevoir une autre destination. Cette destination nouvelle n'arrivait pas ; les ordres qui devaient

la fixer se fesaient attendre; des dégoûts sans nombre assaillirent le prince, et il demanda formellement sa retraite. Mais l'empereur avait besoin de ses services et il dut prendre le commandement du 9 corps de la grande armée, composé de l'armée saxonne et des troupes du duché de Varsovie. C'est avec ces troupes qu'il se trouvait en ligne à Wagram.

Les bulletins officiels sur la bataille de Wagram , ne rendirent pas au prince de Ponte-Corvo la justice qui lui était due. Pendant toute la journée du 25 juillet et une partie de la nuit, il soutint cependant avec ses Saxons tout l'effort de l'ennemi au village de Deutch-Wagram. Mais quand il fit demander, pour le soutenir , la réserve de 3,000 hommes, qu'il avait confiée au général Dupas , il apprit qu'il n'avait plus de réserve ; des ordres supérieurs en avaient disposé. Le prince se plaignit vivement à l'empereur, qu'il aborda le lendemain matin, de ce qu'il appelait un guet-à-pens, sans lequel la bataille serait gagnée déja ; l'empereur évita de lui répondre, et, quand parurent les bulletins officiels, on pût voir que les parts n'étaient pas faites selon les services. Le prince de Ponte-Corvo n'hésita pas à rétablir lui-même la vérité, dans une proclamation adressée au corps qu'il commandait ; il rendit justice à qui la méritait. — Les habitudes de l'empereur ne pouvaient se faire , on le comprend, à cet excès d'indépendance. Dès le lendemain , le prince put goûter le repos qu'il sollicitait en vain depuis long-temps.

Mais l'heure du repos n'était pas venue pour Bernadotte.A peine arrivé à Paris, le conseil du gouvernement qui dirigeait les affaires en l'absence de l'empereur, le désigna pour aller s'opposer à l'invasion de lord Chatam, qui, débarqué à l'île de Walchren, s'était déja emparé de Middelbourg, de Terverre, du fort de Batz et menaçait Flessingue. Le maréchal, malgré tous les dégoûts qu'il ressentait, n'hésita pas un instant à accepter. A son arrivée, Flessingue avait capitulé, le désordre était partout; matelots, dragons, chasseurs, hussards étaient amalgamés pour former des compagnies de fantassins avec des Hanovriens, des Polonais, des Hollandais; tout fut organisé aussitôt; 12,000 hommes furent enregimentés, et, non seulement Anvers fut préservé, mais en 60 jours l'armée de lord Chatam avait perdu une à une toutes ses positions et regagnait ses vaisS01lUlX.

Les proclamations portaient malheur à Bernadotte. Ce fut encore une proclamation adressée à l'armée de Belgique, après le départ de la flotte anglaise, qui lui fit perdre son commandement, en même temps que l'empereur lui enjoignait de voyager verssa principauté de Ponte-Corvo. ll faut dire aussi que Bernadotte avait osé apprendre à l'Europe que l'imprévoyance du gouvernement avait laissé un point du territoire sans défense, et qu'en arrivant en Belgique, il n'avait pas trouvé d'armée. C'était là une faute de courtisan qui valait bien toutes les colères du maître. Cependant cet oubli des services qu'il venait de rendre, blessa vivement le prince de Ponte-Corvo. Il voulut résister à l'ordre d'exil en fesant offrir sa démission des titres et des fonctions qu'il occupait; mais, sur un ordre purement militaire, transmis par le ministre de la guerre, il dut quitter Paris sur-le-champ et se rendre à l'armée d'Allemagne ou l'appelait l'empereur.

BERNADOTTE.

A la première entrevue, le prince de Ponte-Corvo parvint à faire tomber la colère de Napoléon, qui, dès ce jour, donna publiquement à son lieutenant des témoignages d'une extrême bienveillance. Le prince profita de ces dispositions pour demander formellement à se retirer des affaires; mais, un jour qu'il insistait plus que de coutume, l'empereur lui dit qu'il avait besoin de lui en Italie où son intention était de lui créer une grande existence. Le prince de Ponte-Corvo résista d'abord; sur les instances réitérées de l'empereur, il promit d'être prêt à partir dans quinze jours.

Cependant, et à son insçu, les destinées du prince s'accomplissaient ailleurs. Le lendemain même du jour où Napoléon lui avait fait promettre de partir pour l'Italie, deux officiers suédois arrivèrent à Paris pour pressen

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tir ses intentions, dans le cas où la Suède l'appellerait à la gouverner. Les causes de cette élection sont assez ccnnues. On sait que la Suède, mise à deux doigts de sa ruine par les folies de Gustave IV, les états, régulièrement assemblés, déposèrent ce prince le 13 mars 1809, le déclarant déchu, lui et sa postérité. Le duc de Sudermanie, déja vieux et sans enfans, fut appelé au trôneComme il fallait pourvoir aux éventualités de l'avenir , les états-généraux donnèrent pour successeur à Charles XIII Christian de Holstein Augustembourg , qu'une mort subite enleva un an après son élection, o Dans » ces conjectures d'une haute gravité, dit un histolien » suédois, il nous fallait un pilote qui eût vu des tem» pêtes, nous tournâmes les yeux vers la France. il

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» nous fallait un chef qui joignit aux vertus guerrières » la sagesse de l'administrateur et une vie sans tache; » Hanovre et Hambourg parlaient haut : l'élection du » prince de Ponte-Corvo fut décidée. » Le prince de Ponte-Corvo rendit compte, le jour méme, à l'empereur des ouvertures qui lui étaient faites; la réponse de l'empereur fut noble et digne. « Elu « du peuple, dit-il, je ne puis m'opposer à l'élection des « autres peuples : le choix libre des Suédois aura mon « assentiment. » Cependant l'empereur ne garda point cette neutralité qu'il promettait, car il est certain que M. Désaugier, ministre de France à Stockolm, donna une note favorable au roi de Danemarck , l'un des prétendans. Ceci répondrait seul à l'absurde et commune opinion que la volonté de Napoléon décida des suffrages de la diète d'AlErebro en faveur de son lieutenant. Quoi qu'il en soit, le 21 août 1810, aux acclamations unanimes des quatre ordres, le prince de Ponte-Corvo fut élu prince royaldeSuède, « pour, dit l'acte d'élection, » après notre souverain actuel, régner sur la Suède » et les pays qui en dépendent, être couronné roi de » Suède... conférant également aux descendans mâles » et légitimes de S. A. R. le droit d'occuper le trône » de Suède... » L'empereur parut approuver le choix de la diète d'AErebro. Mais quand le prince demanda les lettres d'émancipation qu'on lui fesait attendre, Napoléon répondit que le conseil privé avait décidé de ne les lui accorder qu'à la condition de ne jamais porter les armes contre la France. Bernadotte déclara que l'acte de son élection lui interdisant de contracter aucun engagement de vassalité étrangère, il aimait mieux renoncer à ses droits que d'accepter de pareilles conditions. L'empereur hésita d'abord , puis se levant brusquement, il dit assez haut pour qu'on pût l'entendre : « Eh, bien! partez ! que nos destinées s'accomplissent ! » et Bernadotte quitta la France, libre de tout engagement (1). Les documens abondent pour prouver les efforts que fit le prince, afin de garder à la Suède, sa nouvelle patrie, l'alliance de la France. Forcé par le peu d'espace qu'on nous laisse, de ne pas les citer ici, nous indiquerons cependant l'histoire de France par MontGaillard. - Le voyage en Suède de Daumont. L'Encyclopédie des gens du monde, art. Bernadoite, ct les deux lettres citées dans la Biographie des hommes du jour, art. Bernadotte, l'une du 8 décembre 1840, l'autre du 20 janvier 1811. Il y a d'ailleurs un fait qui parle haut, c'est la guerre que la Suède, épuisée, n'hésita pas à déclarer aux Anglais. - Après cette preuve de dévouement, ne devaitelle pas compter sur l'appui de la France ? Cette † qu'elle avait droit d'attendre n'arriva pas. L'empereur voulut traiter la Suède en rovince conquise. Au milieu d'une paix profonde, à a veille d'une guerre avec Alexandre, le 27 janvier 1812, le prince d'Ekmüll s'empare de la Poméranie Suédoise, désarme les troupes qui en formaient les

arnisons, et les envoie prisonnières sur les bords de a Loire !

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Cette violation de la foi promisse, jeta la Suède dans les bras de l'Angleterre et de la Russie. Là d'ailleurs, il faut le dire, était son intérêt; là seulement elle pouvait quelque chose; que pouvait, que devait faire Bernadotte, ex-maréchal de l'empire français ? Nous racontons , nous ne concluons pas. — Toutefois, ceux qui ont dit qu'avec un régiment et un drapeau, le prince royal de Suède eût pu arriver à Saint-Pétersbourg en même temps que Napoléon à Moscou, n'ont pas voulu apprécier les désastres qu'il aurait attirés sur la Suède. C'était la perte de toute sa marine, la destruction de tous ses ports; car la flotte anglaise était là ; c'était pour la Suède, l'anéantissement complet de tout moyen de défense. Le 24 mars 1812, un traité fut donc conclu entre la Suède et la Russie; la nécessité, autant que la politique, le dictèrent et le firent exécuter. L'entrevue d'Abo qui eut lieu au mois d'août suivant, entre Bernadotte et Alexandre, régla les conditions auxquelles la Suède accédait à la coalition.

Le prince royal de Suède, rejeté ainsi dans des alliances inévitables, débarqua à Stralsund le 18 mai 1813 avec 30,000 Suédois, auxquels devaient se joindre soixante dix mille Russes et Prussiens, pour former l'armée du Nord, dont il devait prendre le commandement.

Il fallait cependant un plan de campagne; le prince exposa et fit adopter à Trachenberg celui qui consistait à faire manœuvrer toutes les forces de la coalition pour les trouver réunies à Leipsig. On sait avec quel funeste bonheur, par ses victoires de Gros-Beeren et de Dennewitz, le prince assura lui-même la réussite de ses plans. — Il quitta bientôt ce triste champ de bataille de Leipsig. Tournant par le Hanovre, il dirigea son armée vers le Danemarck.

Lubeck, Gluchstad, Bornofd emportés amenèrent le traité de Kiel qui consomma la cession de la Norvège à la Suède.

C'est après avoir assuré à sa patrie adoptive cet immense avantage, se dirigeant vers le Rhin, que le prince royal vint établir à Liége son quartier-général. Pour lui le but de la coalition était atteint : il s'était armé pour sauver l'indépendance des nations germaniques et refouler la puissance française dans les limites de son territoire ; aussi ne voulut-il prendre aucune part à la campagne de France, et ne cessa-t-il de protester contre l'invasion et contre la déchéance de l empereur. Des lettres authentiques et fort curieuses, insérées dans l Encyclopédie en 1836, font foi des principes qui l'animaient. « Franchir les frontières, écrivait-il à Alexan» dre, c'est imiter Napoléon lui-même et justifier sa » conduite envers nous ; c'est méconnaître et fausser » les principes d'éternelle justice que nous invoquons » contre lui... Je n'ai consenti à prendre part à vos opé» rations que sous la condition expresse que les » frontières de France, telles que la révolution et les » traités les avaient établies , seraient respectées. » — Et le 13 mars, il proteste au moins contre la restauration. « Une guerre qui a pour but de rétablir une » dynastie, est une guerre injuste en principe, barbare » par les malheurs qu'elle doit entraîner. La Suède n'a » aucun motif, aucune raison de soutenir une cause qui » amènerait en Europe un asservissement mille fois plus » insupportable que celui de Napoléon. » C'est une consolation de pouvoir écrire avec vérité que Bernadotte ne fut jamais complice de l'abaissement de la France; et tout porte à croire qu'il n'aurait jamais été de l'avis de ceux qui l'ont si lâchement livrée. C'est d'ailleurs une justice que Napoléon lui rendait à SainteHélène (1). Le prince de Suède ne parut que quelques instans à Paris pour presser la reconnaissance du traité de Kiel et sa ratification par les puissances alliées. Cela fait, il repartit aussitôt pour la Suède. L'insurrection de la Norvège rendait sa présence nécessaire. Quinze jours suffirent au prince pour ramener en Norvège l'ordre et la soumission. En habile politique, il couvrit la révolte d'un oubli absolu, déclarant que désormais la Norvège et la Suède ne devaient plus former qu'une famille, ayant les mêmes droits et les mêmes devoirs ; la reconnaissance des Norvégiens a largement payé depuis cette modération. Au 20 mars 1815, quand l'aigle impérial s'élançant du golfe Juan, vint encore appeler l'Europe aux armes, Charles XIII déclara au ministre de Louis XVIII, à Stockholm , qu'il avait rempli les obligations des traités et qu'à l'avenir il ne prétendait se méler en rien des affaires intérieures de la France. Tout le monde reconnut l'influence quiavait dicté cette détermination. La sainte-alliance avait réprimé toutes les révolutions, détruit toutes les institutions qu'elles avaient fondées. Partout régnait la doctrine du droit divin.Seule, la révolution de Suède restait debout avec ses résultats. Chacun se demandait cependant si la mort de Charles XIII n'amènerait pas une modification. Mais à la mort de Charles XIII, le 5 février 1818, le prince royal, l'élu de la révolution , fut proclamé sans opposition et sans secousses sous le nom de Charles-Jean XIV. Tous les souverains adressèrent au nouveau roi leurs lettres de condoléance et de félicitation ; mais la plus curieuse et la moins attendue fut celle que lui adressa de Bâle, où il résidait, Gustave IV Adolphe : « comme » par suite de cet événement, écrivait-il , votre Ma» jesté est appelée au trône de Suède, je la félicite. » Depuis 23 ans, Charles XlV règne sur la Suède, et la tranquillité dont elle a joui , les progrès qui se sont accomplis sous son administration, font l'admiration des voyageurs (voyez Daumont, Voyage en Suède). La paix a favorisé l'exécution des grands travaux publics, tels que la construction des grands canaux de Gœtha et de Sœdertelje. Une route nouvelle a été ouverte entre Drontheim et les provinces suédoises, le cour des fleuves s'améliore, et pendant qu'on ouvre ainsi des commucications à l'industrie et au commerce , le système de défense du pays se complète et s'achève. La dette de l'état, si obérée en 1812, est presque nulle aujourd'hui. L'agriculture est protégée, les arts et les sciences sont favorisés, et Upsal reçoit de magnifiques dotations sur la cassette même du roi , quoiqu'une liste civile de 1,800,000 fr. ne semble pas lui permettre de grandes générosités. Charles-Jean XIV a gardé sur le trône l'aménité de

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mœurs et la simplicité d'habitudes qui l'ont toujours distingué. Tous les français qui traversent la Suèda vantent la cordialité de son accueil. Il aime surtout à parler de la France et à rappeler ses souvenirs de gloire. Le libéralisme de ses paroles étonne souvent ceux de ses compatriotes qui l'approchent; mais, chose plus rare, ce libéralisme est dans sa pensée intime et se révèle dans toutes ses actions. Chef d'un état de second ordre, il a gardé son indépendance de toute atteinte, et la dignité de ses relations diplomatiques, avec toutes les puissances, est connue et citée en Europe. Seul des souverains du Nord, et malgré le mauvais vouloir bien constaté de la Russie et de la Prusse, Charles-Jean , sans hésitation et sans conseils, a reconnu les révolutions de France, de Belgique, d'Espagne et du Portugal aussitôt qu'elles ont été accomplies. Une de ses occupations les plus constantes c'est de faire rechercher par son gouvernement, pour les introduire dans la législation suédoise, toutes les améliorations et tous les progrès que les mœurs en Suède peuvent comporter. Les modifications apportées à la législation sur la presse, qui avant lui était véritablement une législation draconienne, l'émancipation des Juifs, trois fois présentée à la diète, et acceptée enfin tout récemment, témoignent de la sollicitude et des tendances de son gouvernement. Il n'est point de souverain, sans en excepter le plus petit prince d'Allemagne, qu'il soit plus facile d'aborder. Il est plus difficile d'obtenir une audience d'un fonctionnaire public en France, qu'il l'est en Suède d'être admis en présence du roi. Accessible à quiconque désire lui parler, les factionnaires que l'on rencontre aux portes du château et sur les degrés qui conduisent aux appartemens, ne sont là que pour la représentation. Cette confiance entre le souveraiu et les sujets a quelque chose de touchant et de remarquable, chez un prince étranger par sa naissance à la nation qu'il a été appelé à gouverner. On voit que ce prince, né dans le peuple, a compris qu'il devait communiquer avec le peuple, et cette intimité de relation qui existe entre le souverain et le dernier de ses sujets, loin de nuire au respect qui doit entourer la majesté du trône, ne fait que l'accroître et la relever. Cette facilité de communication des Suédois avec le prince, est une des choses dont ils aiment à entretenir les étrangers (1). Le roi de Suède n'a qu'un fils, le prince Oscar, duc de Sudermanie, qui, de son mariage avec la fille d'Eugène Beauharnais, a déja cinq enfans. Un de nos officiers d'artillerie, envoyé l'année dernière en Suède pour des essais sur les fers, nous disait dernièrement que l'instruction du prince et ses manières simples et alfables lui avaient acquis parmi le peuple et dans l'armée une popularité que jamais aucun autre prince en Europe n'a égalée. Cependant les mêmes esprits qui s'alarmaient pour le père, de la légitimité des Holstein Gottorps ( dii Wasa ), s'inquiètent souvent aussi pour le fils des dispositions de l'empereur Nicolas à l'égard de la Suède. Si le récent mariage de la fille du czar avec le beaufrère du prince Oscar ne les a pas rassurés, nous pour

(:) Voyez Ampcrs. Alex Daumont et Rcrte Britanniqu les Monarques li Nord , octobre 1838.

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