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· Quand on porte ces deux noms, on doit être humain, sinon généreux. Ici vous n'éprouverez aucune contrainte; dès à présent, considérez-vous comme dans la forteresse que vous commandiez. Le château est grand et agréable, je vous le donne pour prison. Il est habité par une fort bonne compagnie; elle se fera honneur de recevoir vos visites. Mais avant, promettez-moi, foi de gentilhomme, que vous ne sortirez point des remparts sans mon congé. — Capitaine, merci de votre offre gracieuse. Je vous jure, foi de chevalier espagnol, que je ne sortirai jamais d'ici sans votre permission. — Jamais, c'est long, reprit Bayard en souriant : ce sera, messire, quand vous voudrez, c'est-à-dire quand vous aurez traité de votre rançon, pour laquelle je vous promets que vous me trouverez de bonne composition. Sur cela, Bayard ordonna à ses valets d'installer son risonnier dans le plus bel appartement du château, de lui porter des habits, du linge et tout ce qui pouvait lui être nécessaire. Le lendemain, le prix de la rançon fut convenu entre Bayard et Soto-Mayor. — Je vous donnerai deux mille ducats, avait dit ce dernier. — Non, s'il vous plait, messire, avait répondu le chevalier Bayard. Par le temps qui court, notre métier ne produit point d'assez gros bénéfices pour que vous me donniez une aussi forte somme. Vous me donnerez mille ducats ; c'est assez. — Comment reconnaîtrai-je votre galanterie, monseigneur ? — En traitant, comme je vous traite, tous les prisonniers français que vous pourriez faire à l'avenir. Don Alonzo envoya aussitôt à Andres, pour qu'on lui apportât les mille ducats convenus. Mais, soit que ses frères d'armes manquassent d'écus, soit que le trompette envoyé ce fût mal acquitté de sa commission, les mille ducats tardèrent à venir. Soto-Mayor passa près de quinze jours au château avec les chevaliers français qui lui firent toutes sortes de bons traitemens et de fraternels accueils. Il jouissait là d'une pleine liberté, passant son temps à promener dans les jardins de la place, se mélant aux jeux des Français, mangeant à leur table; en un mot, fesant partie de toutes leurs équipées. Tous étaient bien éloignés de penser qu'un brave Castillan comme lui pourrait être capable de violer sa parole. Cependant, un jour, poussé par sa mauvaise foi ou plutôt par l'ennui de sa captivité et de ne pas recevoir des nouvelles des siens, il se mit dans l'idée de recourir à la ruse et de se faire libre par lui-même. Dans la garnison française, il y avait quelques soldats albanais. Soto-Mayor, pensant que ces gens-là se laisseraient plus facilement suborner que les autres, fut en trouver un nommé Théode, à qui il dit : — Voilà long-temps que tu fais la guerre , et tu es toujours gueux. Si tu veux m'en croire, je t'indiquerai l'occasion de gagner en une heure de quoi te mettre à ton aise pour le reste de ta vie. — Et laquelle ! répondit subitement l'Albanais alléché par l'appât. — Celle de me procurer le moyen de m'enfuir et de IIle SdtlVCI'.

— Mais vous êtes prisonnier sur parole !... — Que t'importe ; j'ai promis mille ducats pour ma rançon, je les enverrai au signor Bayard; tu vois que je ne manquerai pas à ma promesse. Décide-toi, je t'en donnerai autant pour toi-même. L'Albanais aimait l'argent, l'offre du Castillan était tentatrice. La conscience de l'aventurier succomba. — Et que faut-il faire ? — Moins que rien ; tenir deux chevaux prêts demain à l'ouverture des portes, un pour toi et un pour moi. Dans quatre heures, nous serons à la ville d'Andres , où est ma garnison. — Suffit. Je vous attendrai en dehors des portes du château. Le lendemain , les portes étaient à peine ouvertes, que Soto-Mayor, ayant l'air de se promener et de prendre le frais , passa devant le portier qui ne se douta de rien et le laissa aller, le sachant prisonnier surparole. Bayard , toujours vigilant et toujours levé dès l'aurore, vint , selon son habitude, faire la ronde dans la cour, sur la plate-forme et dans les jardins ; n'apercevant nulle part Soto-Mayor, avec lequel il s'entretenait tous les matins , il demanda où était son prisonnier. Personne ne pouvant le lui dire, il s'adressa au portier qui ne lui dit autre chose , sinon qu'il avait paru près de la porte au point du jour. Le chevalier fit aussitôt sonner le tocsin ; mais ni don Alonzo, ni l'Albanais ne parurent. Il est impossible d'exprimer l'indignation de Bayard. Lui, si saintement soumis à tous les devoirs de la chevalerie, ne pouvait comprendre qu'un homme füt capable de commettre une félonie. - Basque, Basque, s'écria-t-il avec colère, prenez dix de mes hommes, montez à cheval de suite, courez vers Andres à toute bride et amenez-moi mon prisonnier mort ou vif. Le Basque exécuta les ordres du chevalier; dans un instant il fut à cheval, et sans s'enquérir s'il était suivi de ses camarades , il vola sur la route d'Andres. Il n'avait pas encore fait deux milles, qu'il aperçut don Alonzo à pied, tâchant de resangler son cheval. Alonzo voulut se mettre en selle. Le Basque ne lui en laissa pas le temps , fondit sur lui et l'arrêta. L'Albanais se sauva et gagna Andres. Quand Bayard aperçut Soto-Mayor ramené, il ne put contenir ses reproches. Est-ce là , lui dit-il , l'action d'un gentilhomme, de fuir d'une prison où il est libre sur sa foi ? J'avais la vôtre de ne pas sortir d'ici sans mon congé, et vous l'avez violée, je ne dois plus me fier à vous. Je n'ai point eu dessein de vous faire tort, répar tit Alonzo; nous sommes d'accord de mille ducats pour marançon; dans deux jours vous les auriez eu, et ma

· parole aurait été dégagée.

- Je ne puis vous juger d'après vos intentions, mais bien d'après vos actions, et celle dont vous venez de vous rendre coupable est un acte de félonie... Basque, conduis le priscnnier dans la tourde l'Est, et enferme-le soigneusement.

— Les fers aux mains, commandant ? demanda le Basque.

— J'en aurais le droit, mais ne le fais point. On doit se préserver d'être barbare comme de devenir félon. La prison de Soto-Mayor était dure en comparaison de celle qui lui avait été assignée précédemment. Heureusement pour lui, elle dura peu. Son écuyer arriva le second jour , portant sa rançon qui fut délivrée au chevalier. Bayard était trop généreux pour en profiter. En présence de Soto-Mayor, il la distribua à ses gens d'armes jusqu'au dernier ducat. Don Alonzopartit le jour même, après avoir pris d'assez bonne grace congé du chevalier et des officiers français dont il avait tant à se louer.

IV. DErI.

Quelques mois s'étaient écoulés depuis cet événement. Le beau temps avait reparu complet, ravivant, et avec lui la vigoureuse végétation de l'Italie s'était épanouie. Les haies d'orangers et de citronniers exhalaient cette odeur balsamique qui fait reprendre la vie au sein de toute existence attardée par la rigueur des froids ou les attaques du mal. Le ciel bleu , resplendissait sous un soleil d'or qui diaprait la nature de ces teintes chatoyantes que nous aimons tant à voir, alors surtout que nous en avons été long-temps privés. Les chevaliers français, tout entiers au plaisirs de voir renaître les grandsjours de bataille, avaient vitement oublié leur dernière escarmouche et le séjour momentané de don Alonzo Soto-Mayor au château de Monervine.

Un jour qu'ils étaient à deviser de guerre et d'amoureuses aventures dans l'enclos de la forteresse de Monervine , ils furent tous étonnés de voir arriver à eux le chevalier Bayard, l'œil en feu, la figure visiblement altérée, comme si une indignation contenue lui était subitement venue au cœur.

- Messires, leur dit-il en les abordant, j'apprends que don Alonzo se plaint parmi les siens que je l'ai traité le plus mal quej'ai pu. Vous en avez été témoins ; je ne crois point qu'un prisonnier puisse prétendre à plus d'agrémens qu'il en a eu ici avant son évasion , et même après; il a été plus resserré, c'est vrai, mais n'était-ce pasjuste ? Je ne pense donc pas qu'il ait à se plaindre de moi , ni de personne ; si cela était, je lui en ferais satisfaction. Dites-moi franchement, messeigneurs, s'il s'est passé, à mon insu, quelque chose qui ait pu le fâcher ?

- Parson san Jago, ce Castillan est plusdélicat qu'une

jeune donzelle, il se plaint de notre accueil; mais, sire Bayard, il n'est pas de grand prince espagnol qui soit mieux traité qu'il ne l'a été dans notre société, dit le bâtard de Luppe. — C'est vrai! répartirent les chevaliers. — Cela étant, dit Bayard, quoique la fièvre metienne, je vais lui écrire que s'il soutient les discours qu'il a faits, je lui sontiendrai le contraire de lui à moi, à pied ou à cheval , à son choix. — Tu ne peux te ba ttre, toi, s'écria Bellamare l'interrompant , je suis to n frère d'armes , c'est à moi de donner une leçon de vérit( à ce giaour.

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qu'à Dieu ne plaise , je t'enverrai sur le pré à ma place. Aussitôt , Bayard fit appeler Du Fay qui lui servait de secrétaire. — Du Fay, lui dit-il, c'est un cartel que j'ai à vous dicter. Montons à ma chambre. Eh bien! tu rechignes ? Ah! je te comprends, tu préférerais le porter au bout de ta lance ou de ta dague de chevalier , plutôt qu'au bout de ta plume de clerc. La lettre fut dictée. Nous la rapportons mot pour mot fidèlement. « Don Alonzo, j'ai appris qu'après votre retour de ma prison, vous vous êtes plaint de moi, et avez semé parmi vos gens que je ne vous ai pas traité en gentilhomme. Vous savez bien le contraire ; mais pour ce que si cela était vrai , me ferais gros déshomneur; je vous ai bien voulu écrire cette lettre, par laquelle vous prie r'habiller autrement vos paroles devant ceux qui les ont ouïes, en confessant, comme la raison veut, le bon et honnête traitement que je vous ai fait ; et en ce faisant, ferez votre honneur et r'habillerez le mien, lequel contre raison avez foulé; et où seriez refusant de le faire, je vous déclare que je suis délibéré de vous faire dire par combat mortel de votre personne à la mienne, soit à pied ou cheval, ainsi que vous plairont les armes , et adieu. » . . . De Monervine. . . . Bayard y apposa sa croix , c'est-à-dire sa signature, cacheta la lettre avec le scel de son épée, et envoya le trompette de Chabannes la Palisse la porter à son adresse. Don Alonzo y répondit, par le même trompette, en ces termes : « Seigneur de Bayard, j'ai vu votre lettre que ce porteur m'a baillée; et entre autres choses dites, devant icelle , avoir été semé paroles devant ceux de ma nation, que ne m'avez pas traité en gentilhomme, moi étant votre prisonnier, et que si je ne m'en dédis, êtes délibéré de me combattre. Je vous déclare que oncques nemedédis d'une chose quej'ai dite, et n'êtes pas homme pour m'en faire dédire : par quoi du combat que me présentez de vous à moi, je l'accepte entre ici et quinze jours, à deux milles de cette ville d'Andres ou ailleurs que bon vous semblera. » Quoiqu'il fût bien malade, le chevalier, comme on le pense, accepta le défi après en avoir obtenu la permission du seigneur de la Palisse , lieutenant du duc de

Nemours, vice-roi. Bellamare, son ami et son frère d'ar

mes, fut choisi pour lui servir de guidon oude parrain.

V. LE DUEL.

C'était le 15 juillet 1503, à 8 heures du matin, quo le combat devait se livrer entre le chevalier Bayard et don Alonzo Soto-Mayor. Nous ne nous occuperons point de ce que fit ce dernier durant les quinze jours qui le précéderent. Nous dirons seulement que Bayard ne les perdit point en fêtes , en bravades et en sotte vanité. Loin de là, notre chevalier était trop pieux et trop modeste. (otioiiu'il e t des preuves fréquentes de sa superiorité cheva'eresque , il se détait toujours de ses free , t - i - p o it ba, n o au combot , o n'était pas sans une sorte d'appréhension, puisée dans sa conviction de la valeur de ses adversaires. Aussi employa-t-il bien son temps; chaque jour, il fesait un exercice double de celui qu il avait l'habitude de faire en temps ordinaire. Et une fois qu'il s'était ainsi occupé de son corps, il n'oubliait point de s'occuper de son ame. La religion, pour lui, était intimément liée au sentiment de la vie guerrière. Il allait à confesse fréquemment, entendait la messe tous les jours, et recevait le pain de vie presque chaque semaine. Ces secours spirituels, disait-il, dédoublaient ses forces physiques, et nous en sommes bien persuadés : quand la conscience de l'homme de bien est tranquille, le guerrier peut se présenter , tête levée et le cœur audacieux, devant la mort.

COMBAT A OUTRANCE. (Armure du xvI° siècle. )

Ainsi préparé, Bayard vit arriver le jour qui devait décider de son existence, avec le calme de l'homme vertueux et du chrétien résigné. A cinq heures, il était déja armé de pied et de cap. Il se préparait à se rendre sur le lieu du combat, quand il lui vint un message de la part d'Alonzo.

— Qu'est-ce, hérault? dit Bayard à l'envoyé de son cnncmi.

— Messire, je viens vous supplier, de la part du seigneur Soto-Mayor, de vous porter demandeur. — Par tous les diables, ce ne sera pas, répliqua Bellamare en colère. — Et pourquoi ? demanda Bayard. — Tu ne vois point que cette propositien est irrégulière, qu'elle ne tend à rien moins qu'à rendre ton adversaire maître du choix des armes et de la manière de combattre. — Rien que cela, répartit le chevalier sans s'émouvoir, mais c'est une bagatelle. Si ça lui fait plaisir de choisir, qu'il choisisse : c'est me sauver d'un embarras. — Mais tu es malade, frère, la fièvre t'abat fréquemment, si tu allais manquer de force. Demandeau moins les armes qui te sont favorables : la lance et à cheval; nul ne t'a jamais désarçonné. — Bellamare, le vin est tiré, il faut le boire. Il ne sera pas dit quej'ai mis obstacle à un combat. Héraut, allez répondre à votre maître que je lui laisse le choix. Don Alonzo, devenu maître des conditions et sachant que Bayard était l'homme du monde le plus redoutable à cheval, ou plutôt qu'il y était invincible, décida qu'ils combattraient à picd, armés de toutes armes, réhaussés d'armet et de barière, à visage découvert, avec l'estoc et le poignard. Ces propositions faites et accomplies retardèrent le combat jusqu'à une heure. Enfin Bayard, accompagné de Chabannes, de Bellamare et de tous ses compagnons, se trouva au rendez-vous.Son adversaire n'était pas encore rendu. Un trompette fut aussitôt envoyé pour le presser. Don Alonzo sachant qu'il y était venu à cheval, se récria disant qu'ils avaient convenu de se battre à pied. La vérité est qu'il doutait que le chevalier, malade et affaibli par la fièvre, pût accepter le combat à pied. — Ami, va le hâter, répondit fièrement Bayard à son trompette qui était revenu avec cette réponse. Dislui que pour si peu de chose, il ne différera pas à réparer l'injure qu'il m'a faite : et si le combat à pied ne lui va pas, je consens encore qu'il se ravise. En attendant Soto-Mayor, Bayard fit dresser son camp qui ne fut que quelques grosses pierres mises les unes sur les autres, et se plaça lui-même à l'un des deux bouts accompagné de nombre de seigneurs des plus qualifiés, tels que Chabannes, d'Oroze, d'Humbercourt, Fontrailles, baron de Bearn, et plusieurs autres, qui tous fesaient des vœux pour lui. Cependant don Alonzo s'avança de son côté, accompagné de seigneurs de sa nation, le marquis de Liecte, ' don Diego Quignonès, lieutenant du grand capitaine, don Pedro de Valdès, don Francisco d'Atemèze et plusieurs autres. Arrivé sur le champ de bataille, il envoya à Bayard deux estocs et deux poignards à choisir. Mais celui-ci ne s'amusa point à faire choix, et se contenta d'être armé comme lui de secrette et de gorgerin. Après cela, les sermens et les cérémonies d'usage faites, il entra dans le camp par un bout, conduit par Chabannes de la Palisse, son juge de camp, et Bellamare, son parrain. Il était à visage découvert, et tenait l'estoc nu à la main droite et le poignard à la gauche. Par l'autre bout entra Soto-Mayor, avec don Quignonès, son parrain, et Altemèze pour juge du camp. ll avait l'estoc nu à la main et le poignard à la ceinture. En le voyant, Bayard se mit à genoux, fit sa prière à haute voix, baisa la terre et se releva en fesant le signe de la rédemption; puis, ferme et même audacieux, il marcha droit à son ennemi.

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Don Alonzo s'avança vers lui avec la même intrépidité. Ils étaient à trois pas, que don Alonzo s'écria : |

— Seigneur de Bayardo, que me quières?

— Don Alonzo de Soto-Mayor, je quiers défendre contre moi ton honneur, dont faussement et mauvaisement m'as accusé, répondit le chevalier d'une voix aSSUII'00.

Alors ils fondirent l'un sur l'autre à grands coups d'estocs. Dès les premiers coups, Bayard fut assez heureux pour atteindre son adversaire au visage. Cette blessure, légère à la vérité, ne fit qu'animer davantage Soto-Mayor, qui, plus grand et plus robuste que Bayard, cherchait son défaut pour le prendre en flanc et le saisir au corps. Mais Bayard avait l'œil partout et parait tout Le combat se prolongeait avec un égal avantage. L'adresse compensait la vigueur, le sang-froid paralisait la force. Les spectateurs tremblaient chacun pour leur champion. Enfin Bayard, lassé de voir la victoire aussi long-temps indécise, eut recours à l'adresse. . Il prit le temps où l Espagnol levait le bras pour le frapper, il leva aussi son épée et la soutint enl'air sans porter aucun coup; l'épée ennemie étant rabattue sans l'avoir touché, il porta la sienne, avec une vitesse merveilleuse, droit au gorgerin, et le frappa avec tant de force que, malgré la bonté de cette armure, il la perça. Le glaive entra de quatre bons doigts dans la gorge de don Alonzo

| qui, perdant son sang avec abondance, perdit aussi le

peu de sang-froid qui lui restait et devint furieux. Dès

| lors il fit les plus grands efforts pour joindre son homme

et le saisir au corps. Bayard parait ses coups et l'évitait si adroitement, que, bien qu'ils fussent assez proche l'un de l'autre pour pouvoir se toucher la main au visage, il lui donna néanmoins le temps de s'affaiblir par la perte de son sang.Alors, se jetant sur lui à corps perdu, le poignard à la main, il l'embrassa et le serra si puissamment, qu'ils tombèrent tous les deux et se débattirent quelque temps par terre; mais Bayard porta un dernier coup de poignard si vigoureux à i'Espagnol, entre le nez et l'œil gauche, qu'il le fit entrer jusques dans le cerveau.

- Rendez-vous, don Alonzo, ou vous êtes mort !...

Soto-Mayor, étendu sur la poussière, eut garde de répondre.

Il était mort.

Son parrain Quignonès s'avança alors, disant :

- ll est mort; seigneur Bayard, vous avez vaincu.

Bayard se jeta de nouveau à genoux pour remercier Dieu de lui avoir donné la victoire.

J.-J. BARRAU.

BERNAD0TTE.

Bernadotte (Jean-Baptiste-Jules), naquit à Pau, le 26 janvier 1764, d'une famille honorable et considérée au barreau. Il y était destiné lui-même et en suivait les études, lorsqu'emporté par un penchant irrésistible vers la carrière des armes, il s'engagea comme volontaire au régiment Royal-Marine, dont le colonel ,

M. de Lonse, était béarnais comme lui. C'était en 1780. La famille de Bernadotte ne connut sa détermination qu'après son départ. On essaya tous les moyens pour la changer. Un congé de dix-huit mois qu'il passa tout entier à Pau, fut vain pour le ramener aux douceurs de la vie de famille ; sa vocation, indécise

d'abord , s'était prononcée maintenant; il devait rester soldat. Quand la révolution française éclata , Bernadotte était encore dans les grades inférieurs. Tout son mérite reconnu de ses chefs , vanté par eux, l'avait conduit , après dix années de service, à devenir adjudant-sousofficier au régiment d'Anjou. Mais les temps marchaient; le roturier qui avait mis dix années à s'approcher de l'épaulette, en deux années devenait colonel , se fesait distinguer aux combats de Spire et de Mayence et sauvait Marceau de la fureur des soldats. Bernadotte, général de division à l'armée de Sambreet-Meuse, contribua au gain de la bataille de Fleurus (bulletins officiels), et mérita à Juliers les éclatans éloges que Kléber lui adressa dans un bulletin sur cette jourIlee. Dans la même campagne, Maëstricht investi par le général Bernadotte, capitule après dix-huit jours de tranchée ouverte. Huit mille Autrichiens mettent bas les armes et prétent le serment de ne jamais combattre contre la république. Heilcheit, Montabaur et Cassel emportés coup sur coup, lui permettent de rejoindre le corps d'armée du général Dauriez , malgré tous les efforts de l'armée autrichienne commandée par Kray. - C'est ainsi qu'en trois années , Bernadotte s'était placé au premier rang des généraux de la république, et avait justifié ces paroles d un message du gouvernement : « La république est accoutumée à voir triompher « ceux de ses défenseurs qui vous obéissent. » Pendant que se terminait la campagne du Rhin, l'armée d'Italie appelait par ses triomphes l'admiration et l'enthousiasme de la France sur sonjeune général.Aussi Bernadotte reçut-il avec joie l'ordre d'amener 20,000 hommes de l'armée du Rhin à celle d'Italie. C'était pour la première fois qu'il allait voir Bonaparte. La marche des divisions commandées par Bernadotte fut heureuse et rapide, et l'entrevue des deux généraux cordiale et même expansive du côté de Bonaparte. En le quittant , ce dernier avait dit de Bernadotte : « C'est une « tête française sur le cœur d'un Romain. » Bernadotte alla plus loin. Répondant à ses officiers qui l'interrogeaient sur Bonaparte : « J'ai vu là, leur dit-il, un » homme de vingt-six à vingt-sept ans qui veut avoir » l'air d'en avoir cinquante, et cela ne me dit rien de » bon pour la république. » Le coup d'œil avait été prompt et sûr. Bernadotte contribua puissamment au succès de cette magnifique campagne, qui conduisit les Français aux rtes de Vienne et que couronna si noblement pour la rance le traité de Campo-Formio. Tous les bulletins officiels témoignent de l'estime que la capacité de Bernadotte sut inspirer au général en chef, comme ils témoignent des services qu'il rendit. Quand la bataille de Leoben amena les préliminaires de la paix, Bernadotte fut consulté. On lui communiqua les bases des négociations qui s'entamèrent, et, sous le prétexte d'apporter les drapeaux enlevés aux ennemis , il fut chargé de pressentir le directoire sur ses intentions. Le directoire ne voulait pas la paix; mais à son retour près du général en chef, Bernadotte conseilla vivement de la conclure , s'appuyant sur l'état déplorable du gouvernement directorial et sur les dispositions des esprits ; le traité fut signé à Campo-Formio.

Pendant que Bernadotte devait le moins s'attendre à i une disgrace, d'après la visite amicale et les adieux les plus affectueux que Bonaparte était venului faire à Udine, il apprit que le général en chef, en fesant, à Milan, la répartition des troupes, lui enlevait la moitié de celles qu'il avait amenées de l'armée du Rhin. Ce procédé le révolta, et, pour s'éloigner des intrigues, il demanda au directoire un commandement dans l'Inde ou dans les nouvelles possessions de la mer Ionienne. Le méme courrier qui portait la lettre de Bernadotte, en portait une au général Bonaparte à qui il donnait copie de la demande qu'il fesait, et ne cachait pas les motifs qui l'y avaient porté ; « quoique j'aie à me plaindre de vous , » lui disait-il, je m'en séparerai sans cesser d'avoir » pour vos talens la plus grande estime, » Le même courrier aussi porta à Bernadotte la réponse du directoire avec celle du général Bonaparte. On lui donnait le choix entre le commandement des îles Ioniennes , ou celui d'une division à l'armée d'Angleterre, laquelle serait augmentée des anciennes troupes qu'il avait à l'armée de Sambre-et-Meuse , ou enfin d'une division territoriale, la 17° par exemple, dont Paris était le chef-lieu. « Personne, ajoutait Bonaparte, ne fait » plus de cas que moi de vos principes, de la loyauté de » votre caractère et des talens que vous avez déve» loppés pendant tout le tenps que nous avons servi » ensemble. Vous seriez injuste si vous pouviez en » douter un instant. Dans tous les temps, je compterai » sur votre estime et sur votre amitié. » Au lieu du commandement des îles Ioniennes pour lequel il avait opté, Bernadotte reçut ordre du directoire d'aller prendre à Milan le commandement de l'armée d'Italie que Bonaparte avait laissé par intérim au général Berthier. Ce n'était encore là qu'une nouvelle intrigue. A peine est-il arrivé en toute hâte à Milan, pressé qu'il était par le directoire et par Bonaparte, que Berthier lui remet de nouvelles dépêches par lesquelles le directoire le nomme à l'ambassade de Vienne. La position d'ambassadeur à Vienne était difficile; en Allemagne, pas plus qu'en France, on ne croyait guère à la durée de la paix. Bernadotte qui avait vu souvent Cobentzel à Léoben avait ses raisons pour y croire moins que personne; il vit qu'on allait l'exposer à jouer un rôle équivoque. Cela ne pouvait lui convenir; il refusa. Mais Duphot venait d'être assassiné à Rome : Berthier avait ordre d'aller demander au gouvernement papal le châtiment des assassins, et la réparation due à la dignité de la France; il fallait donc rassurer l'Autriche sur les conséquences d'une pareille démarche, protester surtout que l'existence politique du chef de la chrétienté ne courait aucun danger. Le refus de Bernadotte entraînait le retard de l'expédition; il vit une trop grande responsabilité et se décida à partir pour Vienne. L'accueil qu'il y reçût dans les cercles officiels fut on ne peut plus flatteur. Mais il était à peine établi, qu'il apprit simultanément l'entrée de Brune en Suisse et la proclamation fameuse de Berthier, qui installait la république romaine au capitole en invoquant les ombres de Pompée et de Caton. Il n'y avait plus de relations diplomatiques soutenables entre les deux gouvernemens après de pareils faits.

L'ambassadeur français n'était pas même en sûreté

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