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— Sans doute; mais ces dangers ne menacent personne d'entre nous.

— Vous vous trompez, répondit brutalement le Fallot, ces dangers nous menacent tous. Chacun de nous a sa famille dans ce pays, et l'ennemi que nous y laissons, le voilà; et, d'un mouvement qui fit tourner toutes les têtes, il étendit son bras vers le château.

Ce coup si logiquement amené frappa Jean Vidalou d'une manière sibrusque, qu'il en fut un instant étourdi. Il se remit bientôt cependant, et, après s'être inutilement débattu dans les liens dont le Fallot l'avait si bien enveloppé, il tâcha d'en élargir les nœuds et d'échapper par quelque explication.

— Mais si ce château ne renfermait pas d'ennemis? . — Ce serait dire, reprit le Fallot, que l'ours n'est !

pas dans sa tannière, mais il peut y revenir. — Si, au contraire, nous avions derrière ces murail

les une main amie et toujours tendue ? — Elle se serait montrée, dit le Fallot; pour moi je

n'ai rien vu sortir de tous les châteaux que des gardes

chasse qui nous brutalisent, des gardes forestiers qui

nous volent, des huissiers qui nous ruinent et des maîtres qui ordonnent tout cela sans pitié. — Écoutez, dit Jean Vidalou, d'une voix émue, en s'adressant à la foule des Demoiselles qui l'entouraient : Il y a dans tout ceci une méprise dont j'ignore la cause, ou des soupçons que je suis sûr de ne pas mériter. Je ne puis aujourd'hui les éclaircir sans faire connaître un secret que j'ai juré de ne pas dévoiler; mais si vous m'avez gardé votre confiance, je puis encore les dissiper. Ce château est resté debout, parce qu'aucun de nos ennemis n'a jamais habité sous son toit, parce qu'au

contraire nous y avons une protection assurée, celle d'un bon génie qui veille sur nous; je m'en suis rap

proché, parce qu'il est pour nous une ancre de salut, et qu'il peut nous servir de lieu d'asile. — Oui, avec ses portes toujours fermées et toutes ses fenêtres ferrées jusqu'aux dents; tenez, mon capitaine, nous connaissons votre secret. Ce château appartenait à ce noble que ceux de la Bellongue eurent le malheur de tuer un jour que vous n'étiez pas avec eux. Vous en êtes resté fâché, et vous avez raison; car s'il était dur pour les pauvres gens, sa femme était bonne pour eux : c'était une belle dame qui n'était pas fière avec nous, et qui nous protégeait sans cesse contre son mari. Pour elle, nous consentirions à laisser le château sur pied, à l'environner même de notre protection, si elle en avait fait sa demeure. Mais elle a depuis longtemps abandonné le pays, du moins personne ne l'y a vue. Dès-lors ce château peut retourner au pouvoir de nos ennemis et leur servir de refuge pour nous nuire. lls s'y sont peut-être déjà rassemblés; car on voit, depuis quelques nuits, de la lumière dans les salles et des formes humaines se dessiner sur le transparent des rideaux. - Cela ne peut être, dit Jean Vidalou avec feu, je le garantis. - Cela doit être, reprit froidement le Fallot, puisque je l'ai vu. - Pour s'en convaincre, dit un farouche montagnard, enfumons la tannière, nous verrons alors si la bête sortira. —Oui, oui! s'écrièrent toutes ensemble les Demoisel

les, rappelées à leurs penchans par cette voix cynique; et il se fit une sympathique ondulation de têtes vers le montagnard qui avait parlé. Jean Vidalou comprit bien alors que la cause qu'il défendait était perdue ; il le comprit surtout, lorsqu'il vit que la foule se laissait aller à une atroce gaîté, jetant et semant des plaisanteries ignobles, qui débrail| laient le rire. La vengeance leur était en quelque sorte | montée à la tête, et les fesait tous jacasser comme des hommes ivres. . — Il faut mettre le feu au château, disait l'un ; cet incendie éclairera notre départ mieux que la lune. — Nous devrions le démolir pour qu'il ne fît plus tache dans le pays. — Il faut perdre les nobles qui s'y trouvent, disait · un autre, pour empêcher toutes ces altesses de s'abaisser. — Il faut les y brûler et les y faire cuire comme dans un four, ajoutait un troisième, afin qu'ils ne soient plus crus lorsqu'ils voudront appeler au secours. Tout cela se mêlait, se croisait, bruissait en injures, | ou éclatait en menaces. Un délire fou avait saisi les mon| tagnards et les poussait à l'œuvre de destruction. Jean | Vidalou serait impuissant à les retenir; il n'a plus main| tenant qu'à se ranger de côté pour laisser passer l'ouragan, s'il veut n'être pas lui-même entraîné. | Une indicible tristesse était peinte sur son visage; on | eût dit que cette joie qui s'ébattait autour de lui, au | lieu de l'emporter dans son cercle éperdu, le froissait à | chaque bout et lui causait une torture à chaque rire. | Dire ce qu'il souffrit est une chose impossible. Les expressions manquent dans notre langue pour traduire cette douleur immense qui, en quelques instans, s'amassa sur son cœur comme une montagne. Pauvre Titan, puni pour avoir voulu escalader la puissance popu| laire, il dut se convaincre combien le chemin était glis| sant et le but difficile à atteindre. | Quelles étaient donc les causes de cette peine mo| rale, née si subitement de ces projets de destruction ? | Quel lien mystérieux l'unissait à ce château. C'était là | le secret oevant lequel la sagacité du Fallot avait échoué, mais qui ne devait pas tarder à se dévoiler. Cet incident retint les Demoiselles dans leur camp, et fit remettre le départ et l'exécution de leur projet contre le château à la nuit suivante. Jean Vidalou avait promis, à cette condition, de ne pas s'opposer à la volonté générale. Et l'on s'était séparé, le chef accablé de toutes ses secousses ; les Demoiselles en proie à une grande irritation contre ses ordres et à de grands soupçons contre lui. Cette nuit, le manoir condamné fut l'objet d'une sur| veillance inaccoutumée. Nul montagnard ne le perdit de | vue. Chacun avait en quelque sorte le pressentiment de | ce qui allait arriver. | Les mille sentinelles , errantes autour de cette de| |

meure mystérieuse, avaient déja vu une partie de leurs veilles s'épuiser, lorsque, vers les premières heures du matin, on aperçut un homme à la tête d'athlète, enveloppé dans un manteau, marcher le long des murailles et pénétrer dans le château. Quelques minutes apres, les lumières resplendirent aux fenêtres; les bruits s'élevèrent dans les salles; il y eut des piétinemens dans les cours, des appels, à voix basse, au pied des murs.

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Cela ne dura pas long-temps; les piaffemens d'un cheval se firent entendre auprès de la porte, et l'homme à la taille athlétique en sortit le premier, tirant par la bride un cheval sur lequel se trouvait une femme en costume d'amazone. Le cheval s'arrêta sous la voûte, et ladame semblait attendre les ordres de son compagnon pour franchir le seuil, lorsque celui-ci, après s'être aventuré quelques pas, revint auprès d'elle, lui dit en toute hâte quelques mots à voix basse, qui lui firent ramener son cheval en arrière. Il serma immédiatement la porte devant elle, et en jeta la clé par-dessus les murs. Les Demoiselles se précipitèrent vers le lieu de cette scène, mais elles ne purent arriver que lorsque

tout fut terminé. L'homme au manteau se retourna aussitôt, et chacun resta étonné devant le figure grave et calme de Jean Vidalou. D'un geste il écarta tout le monde de son chemin; et, comme quelques-uns semblaient vouloir rester là après son départ, il leur dit avec tranquillité : -- Ce château doit étre respecté jusqu'à la nuit prochaine, vous me l'avez juré; — et tout le monde le suivit. Le camp fut réveillé le lendemain par des bruits de trahison, et il régna en un instant une agitation fiévreuse dans toutes ses parties, qui les fesait moutonner en divers sens comme des vagues; c'étaient partout des mouvemens, des clameurs et du bruit ; partout une

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irritaticn incandescente, qui, à dhaque pas, s'alimentait d'une vérité ou d'une calomnie. Il manquait cependant quelqu'un dans ces groupes orageux, c'était le Fallot. ll avait quitté le camp avant le jour, et nul ne savait le motif de son départ. Cette absence laissait les Demoiselles sans chefs pour grouper leurs colères et diriger leurs emportemens, mais elle ne les arrêta pas. Dès qu'il fut jour, elles se portèrent en masse vers une cabane de bûcheron qu'habitait Jean Vidalou dans la forêt. Une vengeance aveugle les fesait courir au meurtre, haletantes comme des hyènes. La petite demeure fut entourée en un moment, et la porte allait être attaquée à coups de hâches, lorsque le capitaine des Demoiselles l'ouvrit lui-même aux assaillans ; il s'avança ensuite de quelques pas vers eux, et les regarda en silence avec un air de si courageuse résignation, que les vociférations cessèrent aussitôt. Il était nu-tête; la peau de mouton ne se balançait plus sur ses épaules, et la chemise blanche de l'insurgé ne brillait plus sur ses habits. — La campagne est finie, dit-il, retournez tous dans vos villages; les Demoiselles n'existent plus. Les montagnards se mirent à leur tour à le considérer, pour s'assurer qu'il n'était pas insensé. — Les élections viennent d'avoir lieu, ajouta-t-il, et nos ennemis l'ont emporté. Hier nous pouvions sauver notre cause, il ne vous reste plus aujourd'hui qu'à sauver votre liberté; retirez-vous, il en est temps encore ; dans quelques heures, il sera trop tard. Celui qui manque parmi vous, dit-il, en cherchant le Fallot dans la loule, arrivera bientôt avec des soldats; notre retraite est découverte, mais je suis seul dénoncé; éloignezvous alors et laissez-moi. Cette assurance au lieu des excuses qu'on attendait, cette abnégation qui le portait à se sacrifier pour sauver ses compatriotes, tout cela fit une profonde impression sur la multitude. En ce moment les portes du château s'ouvrirent au loin, une voiture en sortit et se dirigea de leur côté. — Frères, saluez, s'écria Jean Vidalou; voilà notre providence qui s'en va ! Les montagnards portèrent instinctivement la main à leurs berrets; la voiture allant au grand trot passait en ce moment à quelques pas d'eux; une femme, que chacun reconnut, montra sa belle tête à la portière, agita son mouchoir de leur côté et adressa à leur chef un sourire si mélancoque et si long, que tous les regards se tournèrent vers lui. — Adieu, s'écria-t-il, quand il l'eut perdue de vue derrière les échancrures de la forêt; adieu, toi qui nous as si long-temps protégés comme un mystérieux génie, toi qui m'as éclairé pour me rendre digne de ma mission; veuve du noble, adieu ! Deux mois après, la cour d'assises de la Haute-Garonne retentissait de l'affaire des Demoiselles. Quatre prévenus seulement comparaissaient devant le jury ; chacun était sous le poids de diverses accusations, mais elles s'étaient toutes amassées sur un jeune bossu, que le ministère public appelait le chef des brigands. Il avait la figure âpre, mais intelligente, la taille haute et les

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bras musclés comme un lutteur antique. C'était Jeau Vidalou. Les débats durèrent quatre jours, pendant lesquels le chef des Demoiselles vit sa mission rapetissée et mis » au rang d'un brigandage vulgaire. On parla des devoirs des paysans et non pas de leurs droits; on leur fit un » obligation de toutes les misères de la vie, et l'on traita de malfaiteurs ceux qui, pour échapper au froid et à la faim , s'étaient mis en insurrection. Cette doctrine était le renversement de toutes les idées dont ils s'étaie:it nourris ; malgré cela, Jean Vidalou se résigna à en accepter les effets comme on accepte la loi du vainqueur. Il laissa donc le ministère public se livrer à tous les excès du réquisitoire, et son avocat à toutes les gracieusetés de la défense, sans daigner les ramener l'un et l'autre à l'intelligence des faits. Il semblait étranger aux débats; il les entendait sans les écouter; ses yeux même, au lieu de se porter sur la cour ou sur le jury, étaient constamment tournés vers les tribunes où de nombreuses et fraîches toilettes de dames s'épanouissaient ; on eut dit que son regard y était appelé par une fascination inconnue. Jusqu'au quatrième jour, rien ne put le distraire de sa mystérieuse contemplation et le ramener au sentiment de sa position critique. Il entendit toutes les dépositions, toutes les plaidoiries, tous les résumés, avec la même indifférence; seulement, lorsque l'huissier lut la décision du jury qui déclarait les accusés non coupables, son œil parut prendre de l'animation, mais il s'éleva bientôt vers la tribune comme pour y porter la joie de son acquittement. Alors on vit une belle figure de femme apparaître au-dessus de la foule assise, et adresser pauvre bossu, qui sortait meurtri de son banc de douleur, un sourrire ineffable qui semblait faire sa réhabilitation et le payer de ses souffrances et de son dévouement par une promesse d'amour. Peu de jours après, le monde légitimiste d'un des cantons pyrénéens de l'Ariége criait au scandale : un» dame de haute maison se mésalliait avec un paysan. La veuve d'un gentilhomme épousait Jean Vidalou. Heureusement que 1830 arriva bientôt pour détruire ce qu'il y avait de choquant dans le contraste de ces deux positions, et pour permettre à deux natures d'élite, placées aux deux extrémités de l'échelle sociale, de s'unir en dépit des distances et des préjugés. En 1830, une nouvelle insurection des Demoiselles se forma à l'abri de la révolution; mais les paysans honnétes ne s'y joignirent pas. Chez eux le sentiment de l'intérêt national n'avait pas fait taire le besoin des intérets locaux. Ceux qui se levèrent cette fois étaient des malfaiteurs, des réfractaires et des factieux, tous attirés par la soif du pillage. Leurs excès furent poussés si loin , que les habitans des communes aidèrent eux-mêmes la gendarmerie à en purger le pays. L'amnistie qui survint fit cesser toutes les poursuites et calma toutes les inquiétudes. Les montagnards qui s'étaient livrés à ces guerres de guérillas, rentrèrent dans leurs foyers, et depuis lors aucun d'eux n'a reiuis la chemise blanche sur ses habits.

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LÉGENDES ET TRADITI0NS P0PULAlREN DE L'AUDE,

Parmi les preuves dont l'historien doit appuyer sa narration, il en est d'incomprises, qu'un septicisme exclusif jette avec mépris, sans penser au sens profond qu'elles recèlent ; je veux parler des légendes et des traditions locales, admises sans examen par les compositeurs anciens, et proscrites par leurs successeurs plus difficiles. Ces traditions, aliment perpétuel de la curiosité populaire, altérées par tant de bouches, plaisent encore aux esprits graves, et intéressent par leur simplicité.

Si, dans une de vos explications archéologiques, le hasard vous fait pénétrer dans un atelier de tisserands en si grand nombre à la cité de Carcassone, ne soyez pas étonné de la diversité des légendes dont les récits animent leurs travaux sédentaires. Les pâles ouvriers, courbés sous leur navette, sont les ménestrels de nos jours, les gardiens des vieilles traditions. Aimez-vous à frissonner d'horreur aux merveilles d'un conte fantastique ? ils vous diront l'histoire des Sept Archers précipités au fond du grand puits par Satan en personne. Chaque nuit, ajoutent-ils en se signant, quand l'horloge de Saint-Nazaire frappe douze coups, on entend sous l'eau, qui s'illumine alors d'un reflet infernal, de sourdes imprécations et des râles prolongés. Ces archers avaient médit des bienheureux apôtres et du vénérable saint Gimer, protecteur de la ville (1).

Lorsque l'auditeur attentif semble partager l'intérêt qu'il ressent pour ces récits redits cent fois et cent fois écoutés, les conteurs s'animent. Silence ! car l'aïeule a pris la parole : elle va raconter la légende de dame Carcas; et, avant de finir, elle dira comment Charlemagne, d'un coup de sa lance, fit jaillir la fontaine miraculeuse.

I. DAME CARCAS. II. LA FONTAINE DE CHARLEMAGNE.

« Il y a bien long-temps, dit-elle, que les Maures, descendans d'Ismaël, s'emparèrent de la ville. Ces infidèles s'étaient rendus maîtres d'une bonne partie de la terre, et leurs royaumes s'étendaient de Jérusalem jusqu'ici.... Quand la mesure de leurs crimes fut comblée, Dieu suscita, pour les punir et délivrer nos grands pères, le vaillant † empereur des Gaules et de Rome. Le prince parut sous nos murs avec une armée revêtue de fer, hérissée de lances et de longues épées. La plaine était couverte de soldats, et tous portaient une croix rouge sur la poitrine. On combla les fossés; des échelles, qui pouvaient atteindre aux tours de Samson et du moulin de la Connétable, furent dressées contre les remparts; mais les ennemis, embusqués derrière les meurtrières, tuaient les meilleurs soldats et ne recevaient aucune blessure.

(1) Voir la légende des Sept Archers, par l'auteur du présent articlc, dans le journal de l'Autie, 1.uméro du 21 janvier 1 538.

L'empereur, désolé de la mort de ces braves gens, fit enlever les échelles, et ordonna à son armée d'occuper les buttes voisines, en veillant à ce que nul renfort d'hommes et de vivres ne pénétrât dans la place. Ce moyen réussit. Les ennemis, privés de provisions, sentirent les horreurs de la famine, et diminuèrent à vue d'œil. Charlemagne ignorait tout cela; et le siége traîna en longueur. On prétend qu'il dura cinq ans. » Les Maures, réduits à la fin à un petit nombre, ne pouvaient plus combattre, ni faire sentinelle. Dame Carcas, la femme d'un de leurs généraux qui venait de mourir, craignant que les chrétiens ne s'en aperçussent, fit rassembler les vêtemens des défunts qu'elle remplit de paille, et les porta sur les créneaux. Puis elle courut autour de la ville, criant : Allah ! lançant avec prestesse des flèches sur le camp de l'empereur. Sa richesse consistait en un pourceau et un demi-sac de froment : elle gorgea le pourceau de grain, et le précipita de la tour de la Porte-Rouge sur un avant-poste qui se trouvait en bas (1). » Charlemagne crut la ville imprenable, il fit faire volte-face aux siens pour se retirer. » Comme l'arrière-garde disparaissait sous les collines, l'empereur qui marchait après tous les autres, se retourna soudain. Une tour (on prétend que ce fut la tour Peinte); une tour, dis-je, s'inclina pour le saluer, sans s'écrouler le moins du monde. Un beau miracle sur ma foi !.... Dame Carcas, se bornant à l honneur d'avoir fait lever le siége à un pareil monarque, lui ouvrit les portes, et demanda le baptême à l'évêque de la cité. Charlemagne fut son parrain, et voulut qu'en mémoire de cette prouesse et de cette conversion, la ville s'appelât désormais Carcassone (2). » Mais ce prince ayant quitté sa conquête pour marcher où le doigt de Dieu l'appelait, les damnés Maures rentrèrent dans la place. La nouvelle en parvint à Charlemagne, qui revint sous nos murs. La ville cette fois était approvisionnée pour dix ans, et ne pouvait céder qu'à un assaut. Les chrétiens escaladèrent, à différentes reprises, les remparts extérieurs, mais sans s'y maintenir. Il y avait là, pour les défendre, un corps de sorciers africains, noirs † la tête aux pieds, qui lançaient de gros javelots et prononçaient des paroles cabalistiques. Ces sorciers invoquèrent le diable, leur patron, et celui-ci empoisonna, à leur demande, toutes les sources de la plaine et les eaux de la rivière d'Aude. Les chrétiens mouraient dans leur camp comme des mouches. Charlemagne comprit qu'il y avait sortiléges et maléfices de démon: il se mit en prières sur la colline du couchant. Ses évêques et son clergé, agenouillés près de lui, chantaient un des plus beaux cantiques de la Bible. Les chants de la prière terminés, l'empereur se releva, et, d'un bras dirigé par Dieu, enfonça sa lance dans le rocher : la pierre s'ouvrit, et des eaux fraîches

(1) Philomène. (2, Carcas sum.

et limpides en sortirent. Toute l'armée se prosterna; les soldats, désalterés et fortifiés par ce breuvage miraculeux, assaillirent à grands cris les remparts. Satan était vaincu; les sorciers disparurent et firent disparaître avec eux tous les Maures et Anchise, leur roi. Charlemagne rentra, sans coup férir, dans Carcassone.» Ces légendes vous ont intéressés; interrogez encore, d'autres vous répondront. Mais sortez du noir labyrinthe que forment les maisons brûlantes et vermoulues de la cité, parcourez le champ de bataille, témoin du duel meurtrier de Clovis et d'Alaric. Cette longue chaîne de montagnes bleuâtres qui le domine, porte, depuis la défaite des Visigots, le nom du roi vaincu. l'rocope et les traditions locales en font foi (1). Saluez sur ces rochers abruptes que vos pas osent fouler ces voûtes qui s'inclinent et ce donjon séculaire : ces dél ris séculaires, encore imposans, furent le château d'Alaric. Passez; marchez long-temps sur ces crêtes : de nouveaux souvenirs vous attendent au bout de la montagne. Demandez les ruines de Saint-Michel. Sans doute quelque pâtre, aux cheveux grisonnans, s'offrira pour vous servir de guide; suivez-le. Vous voilà entre le ciel et la terre, sur la croupe d'une montagne, parsemée de buis, qu'embaument les senteurs des plantes aromatiques; à vos pieds, sa cape de laine brune roulée autour du corps, un pâtre conteur, dont les yeux vifs lancent des éclairs sous des sourcils blancs et touffus; à votre droite, fendant la nue, des arceaux en ruine, peuplés de vieilles traditions, dominant l'abyme, béant à leur base. L'air im

mobile et silencieux, n'est animé par aucun vol d'oi- . seau; seulement, à une hauteur prodigieuse, les ailes

immenses de l'aigle des Corbières sillonnent l'atmosphère. En face, les montagnes âpres et rudes entremélent leurs sommets rocailleux, s'effacent les unes derrière les autres, blanchissent et confondent leurs pâles teintes avec les teintes pâles des monts pyrénéens, noyés dans les vapeurs du soir. A gauche, bornant de vastes plaines, qu'une culture variée pare d'éclatantes couleurs, la Méditerranée, entrecoupée de lagunes, brille comme un miroir, et se perd dans un vague horizon. Les béliers cherchant un lit de mousse au bas des ruines, ont donné le signal de la sieste et du repos. Ecoutez les récits de l'habitant de ces solitudes, récits épiques, qui, devant un feu de bois vert, ont plus d'une

fois abrégé les longueurs des froides veillées de dé

cembre. III. LA VALLÉE GRASSE.

« Mille ans et plus se sont écoulés depuis le règne du fameux Charlemagne, si redouté des Maures. Il venait de chasser de Carcassone un de leurs rois, nommé Anchise; et ce succès l'engagea à les poursuivre, dans l'espoir de les rejeter hors des Gaules. Le lendemain de son entrée à la cité, il convoqua son conseil sur les hauteurs du Pech-Mari. L'assemblée fut brillante : on y vit figurer, d'un côté, le pape Léon, le patriarche de Jérusalem, l'archevêque Turpin et la foule des cardinaux, évêques, abbés et vicaires; de l'autre, les pala

(1) Procope, livre 1,

dins, maréchaux de l'empereur, Roland, Olivier, Salomon de Bretagne, Ogier le Danois, les douze pairs de France et les capitaines de l'armée. Il fut décidé de pousser vers Narbonne, et d'en former le siége. Cavaliers et gens de pied prirent le chemin de cette ville à travers les Corbières : l'empereur et ses grands les précédaient, pourchassant daims et chevreuils, et désireux d'aventures. Or, Dieu leur en réservait, pour mettre à fin, une de glorieuse (1). » Arrivés sur la plate-forme d'une montagne que vous voyez d'ici dominant les autres, ils aperçurent une fumée épaisse s'élevant d'un vallon creux Émus de curiosité, et obéissant à un bon ange, ils se hasardèrent parmi les rampes de rochers, malgré les buissons épineux et les chênes verts, qui foissonnaient vers ce temps-là : leurs chevaux, dont ils tenaient la bride, les suivaient en trébuchant. » Parvenus au bord d'une rivière, et guidés par la fumée, ils découvrirent un ermitage fait de troncs d'arbres et de joncs; à côté, était une petite chapelle avec une image de la Vierge. Sept solitaires, ou mieux sept saints, vivaient là depuis vingt ans, respectés des idolâtres, mais pauvres, nus et décharnés. C'étaient d'anciens étudians des écoles de Paris : Thomas de Rouen, Germain d'Écosse, Richard de Pavie, d'Égypte et Robert, fils du roi de Hongrie. » Ils racontèrent leurs aventures au grand empereur, et lui dirent que leur misère avait fait donner à la vallée qu'ils habitaient le nom de vallée Maigre. « Par les mérites de la mère du Sauveur, ce sera la vallée Grasse ! s'écria Charlemagne. Or sus! mes amis, à l'ouvrage ! je veux bâtir ici même, pour ces dignes anachorètes, le plus beaumonastère des Gaules et de la chrétienté. » » Encouragés par maître Bobert, ingénieur de la cour, les chevaliers, les princes, les prêtres saints, se mirent à l'œuvre avec leur suite. Charlemagne les secondait de sa personne. Leschênes, les rochers, descendirent avec fracas des cîmes voisines, et les fondemens du monastère furent posés sur le rivage d'Orbieu. Cependant arrivèrent mille ouvriers, conduisant trois cents bêtes de somme; les colonnes sortirent sculptées de la montagne. » Les Sarrasins, instruits de ces travaux et rassurés par l'absence de Roland qui se battait en Catalogne, voulurent s'opposer à l'ordre de Charlemagne. Ils rassemblèrent une armée, commandée par seize de leurs rois établis dans les Gaules; ce qui provoqua la concentration des chrétiens autour de l'abbaye. Plusieurs monastères fortifiés furent construits pour sa défense. Celui que vous voyez à votre droite a été bâti par le comte d'Auvergne et consacré par quatre évêques et un abbé. Après avoir enfermé dans sa chapelle trois châsses, contenant une goutte de sang de saint Etienne, une dent de sainte Colombe et des os de saint Laurent, on la dédia à saint Michel, archange, et la montagne s'appelle encore Saint-Michel de Naüse. Mais revenons à Charlemagne. » Les forts étaient debout et garnis de chevaliers et de bons chrétiens. On pouvait tenir la campagne en face des Maures. Par une belle matinée, le comte de Flandres, qui occupait avec 7,000 hommes le point où

(1) Guillelmus Paduanus, c. 1 et 2.

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