Images de page
PDF
[merged small][merged small][ocr errors][merged small][ocr errors][ocr errors][ocr errors][graphic]

tenti à leurs pieds, et du calme profond qui les environne aujourd'hui. Toulouse ne voit plus s'élever, dans son sein, de ces habitations monumentales , dont l'architecture forte et grave rappelle des souvenirs d'un autre âge et des mœurs d'autrefois. Et nous aussi , hommes du siècle, nous ne voyons plus sortir de notre civilisation amollie quelques-uns de ces caractères vigoureusement trempés, simples et hardis comme les lignes de leurs édifices, inébranlables comme les murailles qui nous restent de ces anciens temps. Il y a toujours un air de forteresse dans les plus somptueuses demeures du seizième siècle, de méme que dans les grandes figures de son histoire, on retrouve toujours un reste sauvage et brut des farouches barons † moyen âge. Duranti, Tournier, Jean de Paulo, Urbain de SaintGelais, les deux d'Affis, statues de bronze fondues d'un seul jet qui apparaissent immobiles dans l'horizon tumultueux du passé, noms imposans qui font prendre en pitié nos petites vertus, nos petits vices, nos petites passions. Mais une époque paie bien cher l'honneur de porter de pareils hommes. Pour former ces âmes si fortes, ces volontés si énergiques dans le bien comme dans le mal ,

I)UEL ENTRE BAYAR]) ET

l. LA GARNISON DE MONERVINE.

Chassé de Naples par Gonzalve de Cordoue, surnommé le grand capitaine, d'Aubigny, comprenant que les troupes françaises, vu leur infériorité numérique, ne pouvaient résister en rase campagne aux troupes combinées de l'Espagne et de l'Italie, se réfugia dans

(1) Comme on le sait, Pierre du Terrail , dit le chevalier Bayard, est né près de Grenoble.

A ce titre la Mosaique lui devait une biographie qu'elle a déja donnée. Aujourd'hui nous mettons sous les yeux de nos lecteurs une des plus mémorables scènes de sa vie. Elle se passe en Italie, conséquemment hors de notre Midi, mais elle a lieu entre un Français et un Espagnol. L'Italie n'est qu'un terrain neutre.A quelle histoire locale appartiendra donc ce fait si vrai, si caractéristique?qui donc pourra revendiquer ce duel mémorable qui fait si bien connaitre les mœurs de l'époque à laquelle il eut lieu ? Le Midi , rien que le Midi. Celui qui joue le principal rôle est notre compatriote; toute sa vie nous est donc acquise, et certes nous ne nous sentons pas assez généreux pour faire l'abandon de la moindre de ses actions.

Nous devons déclarer que toute cette chronique est complètement historique. Guyard de Berville la rapporte tout au long dans son intéressante histoire du chevalier Bayard ; non-seulement nous avons suivi, quand aux faits matériels, la leçon de cet historien , mais encore nous lui avons emprunté souvent ses propres expressions *.

" Cet article avait déja été publié dans le Musée du Midi, qui a cessé de paraître, et dont la rédaction, comme les gravures, comme le titre de l'ouvrage, sont devenus la propriété de M. Paya. La Mosaique publiera successivement les meilleurs morceaux et les plus belles gravures qui fesaient partie du Musée. ( N. du D. )

il faut des révolutions, des massacres, des dangers et des crimes à tous les instans. Partout où s'allument les fureurs politiques, il se trouve des cœurs aussi chauds et des bras aussi puissans. Nos jours sont moins éclatans, sans doute, mais plus heureux. Aux luttes brutales de la force, ont succédéles conquêtes pacifiquesdel'opinion; à cette guerre de vie et de mort entre les chefs , des pensées de trève et des élans vers la prospérité des classes nombreuses.Ainsi vont toujours les choses humaines : toute décadence est mêlée de progrès, tout bien nouveau estacheté par un mal. Où sont maintenant, je ne dis plus la vigueurdes caractères, mais les deux autres gloires du seizième siècle, la science et la religion ? Ce Duranti, qui savait mourir pour sa foisociale, trouvait aussi des momens dans cette vie si occupée pour composer de longs ouvrages de jurisprudence et de piété, et, sous le couteau des assassins, trois jours avantl'heure fatale, il écrivait encore dans sa prison pour faire appuyer à Rome son livre sur les rits de l'église catholique. Soyons donc justes envers sa mémoire : il eut les vertus et les défauts de son temps, et fut un des plus illustres héros d'un siècle de grands hommes. Léonce DE LAvERGNE.

LE BATARI) DE NAV0IE ",

la Pouille où il dissémina ses soldats dans des casernemens. Cette tactique décélait les profondes connaissances stratégiques du général français. Cantonnés sur tous les points fortifiés de la Pouille, occupant les gorges des vallées et le sommet des montagnes, les places les plus fortes et les châteaux isolés, les Français, ainsi fractionnés, obligeaient les ennemis à se fractionner à leur tour, s'ils voulaient en venir à l'attaque; dans ces diverses rencontres où la valeur numérique avait à lutter contre le courage français, il était rare que la victoire ne restat point à ce dernier. Aussi toute la puissance espagnole, et tout le savoir du grand capitaine ne purent parvenir à débusquer notre corps d'armée des lieux dont il s'était emparé. Nous étions en 1503, à la fin de l'hiver; quoique les froids ne se fassent guère sentir dans ce pays privilégié, ils avaient été assez intenses cette année pour empêcher les Espagnols de tenir la campagne. Gonzalve avait distribué ses troupes dans les villes environnant la Pouille, attendant que la belle saison fut revenue pour faire de nouvelles tentatives d'envahisSement. Force fut alors aux soldats français de rester oisifs au fonds de leurs garnisons. Ce genre de vie n'était guère de leur goût; ils essayèrent d'abord de chasser l'ennui à force de tournois, de courses et d'autres jeux plus ou moins militaircs. Mais rien ne remplaçait les émotions de la guerre avec ses intermittences de succès et de revers, de triomphes ou de défaites. Il ne fallait rien moins à cette valeureuse noblesse qui composait alors notre armée, que le champ de bataille, où BAYARD REvÊTU DE soN ARMURE (1).

la lutte devient sérieuse, où le choc se fait terrible, où la mort se présente à tous sous tant d'aspects excitans.

Parmi les gentilshommes français et par dessus tous ceux à qui cet état était devenu insupportable, Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, maudissait tous les jours ce repos forcé dans lequel son ardeur chevaleresque se voyait enchaînée. Il n'est rien qu'il n'eût fait, l'intrépide preux, pour se procurer l'occasion d'un com

(1) La Mosaïque a déja donné un portrait en pied de Bayard, d'après la statue de Montony. Mais elle ne devait pas moins publier celui-ci qui, par le costume sous lequel est représenté le héros, est tout-à-fait inhérent au présent article. (N. du D )

bat. Pieux et pauvre, le jeu des dés ne pouvait lui aller. La barre, le carrousel ne lui fournissaient que de médiocres plaisirs. Plus adroit, plus agile et plus vaillant que ses frèresd'armes, il dédaignait des luttes trop faciles, qui, en lui présentant des chances de triomphe assurées ne lui offraient jamais cellesd'une défaite. S'il est quelque chose qui fasse désirer la victoire, c'est le péril au prix duquel on l'acquiert. eux grands mois s'étaient ainsi passés dans un loisir allanguissant. Chacun soupirait après le retour de la bonne saison et des bons coups de lance. C'était après une soirée de février. Cette journée avait été tiède, comme le sont les plus belles journées de l'Italie. Tous les gentilshommes, en garnison à Monervine, s'étaient retirés sur la plate-forme de la forteresse, pour jouir des premières brises embaumées des Apennins et des derniers rayons du soleil, qui empourprait le ciel d'un reflet couleur de rose, et allait s'éteignant par degrés au sein de la Méditerranée. Plus découragé que ses camarades, Bayard était encore dans sa chambre de la tour d'Ouest, où machinalement il s'amusait à fourbir une épée magnifique, à lui donnée, après la bataille de Fornoue, par le roi de France Charles VIII. Tout-àcoup il sortit de son absorption morale, appelé qu'il fut par son ami Bellamare, qui promenait sous sa meurtrière avec les autres gentilshommes de la garnison. Bayard descendit lentement les degrés du colimaçon qui conduisait à la plate-forme; jamais sa figure, calme mais rieuse d'habitude, n'avait présenté le caractère de sombre préoccupation qui envahissait tous ses traits ce jour-là. — Par la mort de Dieu! comme vous voilà défait, messire Piquet ; êtes-vous donc prisonnier à rançon ou trahi par la noble dame de Fluxas ? lui dit le gascon Georges de Durfort. Bayard salua de la main seulement et ne répondit rien. — Une telle soirée ne peut appeler le sourire sur vos lèvres, mon cher oncle, reprit Pierrepont. Voyez comme ce ciel est beau dans ce moment, diapré d'azur et d'or, ainsi qu'un papillon. Sentez cette légère brise de février, parfumée comme une rose de mai. Par la belle haquenée de ma maîtresse, il y a plaisir à vivre aujourd'hui ! | — Oui, à vivre quand on a la campagne pour seula prison, le ciel pour dôme et les coups d'épée pour passetemps, s'écria le chevalier, avec un soupir concentré. — Et du bon vin d'Espagne pour compagnie, répliqua le capitaine Tardieu, brave soldat, mais soldat par métier plutôt que par inclination. Cette saillie dérida un peu le chevalier sans peur, qui continua : | — Du bon vin, Tardieu, du bon vin! c'est ta vie; mais n'est-il pas meilleur quand on le boît après une bataille ! Une bataille ! oh! voilà qui est fête. Combattre, triompher ou mourir ! Ah ! ça, mes chevaliers, ne vous sentez-vous pas lassés de cette oisiveté qui nous effémine?Je vousjure, sur ma dague, que je donnerais mon plus beau coursier pour voir les ennemis à une portée d'arc. — Et nous donc?répondirent tous les gentilshommes. — Eh bien! que faisons-nous ici? Rien. Nous voici enfermés comme des vautours en cage. Si nos dames de Francesavaient que la bise de févriernous gêle les membres et nous donne des frissons à nous faire trembler, elles nous enverraient leurs manteaux bien douillets et leurs pantouffles bien fourrées, afin de nous préserver du rhume, pauvres petits enfans que nous sommes !... Ici le chevalier fit une pause et jeta un long regard sur l'horison bleu qui l'entourait. Ses frères d'armes l'écoutaient en silence, habitués qu'ils étaient à tout accepter de sa part. Bayard, généreux jusqu'à la prodigalité, brave jusqu'à la témérité, avait inspiré à ses camarades une affection mêlée de respect qui ne se démentait en aucune façon, si âcres et si piquantes que fussent ses paroles. —Par Saint-Pierre, messeigneurs, sera-t-il dit qu'une brave compagnie de gens d'armes, comme la nôtre, reste close en ses murs, alors que nos ennemis fourragent à l'entour de notre forteresse. — Conduisez-nous au combat, répondit le vicomte de Rhodez, et vous verrez combien nos glaives sont las de la rouille qui les ronge. — Bien dit, messire !..... s'écria Lacropte-d'Aillon. Nous ne demandons pas autre chose. — Pardieu , oui! dirent unanimement les chevaliers. — Vous désirez donc voir l'ennemi de près? reprit Bayard, animé par l'idée d'une rencontre. – Si tu en doutes, frère, voici mon gage de duel, répondit Bellamare, avec l'accent offensé. — Garde-le, dit Bayard : ton gantelet te sera utile avant peu. Car si vous voulez me suivre, nous verrons demain l'ennemi, ou nous arriverons à Naples tout d'une traite. En êtes-vous, mes camarades ? — Tous ! – Tant mieux ! avec de si vaillans hommes on ne peut faire que de bons coups. A demain! messires. – A demain ! A trois heures du matin, armés de pied en cap et sur nos chevaux de bataille. Mon espion m'a dit que du côté de Barlette ou d'Andres, il y aurait du gibier à chasser. Or sus, combien serons-nous? Georges de Durfort, Odet, La Cropte, La Clyate, Maugiron, François dc Crussol, Rhodez, André, le bâtard de Luppe, Bellabre, Mondragon, Tardieu, Oroze, mon cousin Boissieu, mon neveu Pierrepont, Bonnet, Mipont, nous voilà bien dix-huit. — Et moi, messire capitaine ? — Comment, Boutières, tu veux, toi aussi, férir ton coup ? la journée peut-être chaude ; reste à Monervine. La côte est pesante à dix-sept ans. — A dix-sept ans, chevalier, vous remportiez le prix du tournoi de Vaudrey. Pourvu que Dieu me vienne à la rescousse, j'espère bien suivre un tel guidon d'honneur. Je serai des vôtres, — Soitl tu es un brave jeune homme, tu mérites d'être de la compagnie d'hommes faits au danger. Bon soir, messeigneurs, je cours avertir une dizaine de mes hommes d'armes. Ils seront à cheval avant le jour. Que la vesprée 'vous soit heureuse !...

[graphic]

II.

LE COMBAT.

Le lendemairi, 23 février 1505, toute la compagnie •de Bayard fut rendue de bonne heure sur la place d'ar

mes de Monervine. Elle formait en tout une troupe de trente gentilshommes déterminés et d'élite. Jamais plus vaillante caravane n'avait été, sur les grands chemins, rechercher l'occasion d'acquérir de l'honneur. Bayard ne se fit point attendre; il parut bientôt monté sur un superbe genet couleur bai, revêtu d'une armure blanche qu'il avait adoptée par modestie, disent les chroniqueurs ou, selon nous, pour mieux être distingué au milieu de l'action. Les fanfares résonnèrent, la herse fut baissée et la cavalcade, armée de pied en cap, défila sous le marchicoulis et se répandit, au petit trot, dans le vallon qui s'étend onduleux au pied de la place de Monervine. Le jour commençait à pointer ses rayons prismatiques sur les brillantes armures deshommesd'armes de Bayard; la brise, légèrement éveillée, faisait flotter les lambrequins au sommet des casques, et le pas cadencé des chevaux, sur le gravier, formait une harmonie toujours agréable à l'oreille des cavaliers en campagne. C'était, ma foil un spectacle digne d'être vu, que cette petite masse de corselets reluisans, serrée, compacte, au haut de laquelle se balançait la banderole de Bayard, portée par son neveu Pierrepont. C'était à envier, que la joie de ces trente gentilshommes, tous jeunes et beaux, tous vaillans et déjà vieux de renommée, qui allaient demandant à Dieu de leur envoyer une bonne rencontre. Comme leurs cœurs leur battait d'aise et de désir ! Depuis si long-temps ils n'avaient eu bonne fête, c'est-à-dire un combat. Mais combien surtout ils étaient orgueilleux de se voir conduits par un capitaine le plus brave du monde, par un preux qui, à l'âge de § , avait déja effacé toutes les réputations chevaleresques de ce temps. Il fallait entendre les propos qui couraient çà et là au sein de la troupe. — Eh ! dis Pierrepont ! Lève plus haut ta banderolle; s'il est un ennemi par ici, qu'il nous aperçoive de plus loin, criait André d'Aillon. — Il te tarde donc bien ? demandait Bonnet. — Sur ma part de paradis ! Je jure de faire double carême si le gibier nous vient à point. — Vous le faut-il nombreux , disait Rhodez. — Mais d'une cinquantaine d'hommes d'armes, au II10lIlS. — Bah ! répondait Tardieu, pour des limiers comme nous, ça ne ferait point une bouchée. — Nous ne sommes que trente, mordieu ! — Et Bayard n'est-il pas avec nous ? — Vous êtes bien timide aujourd'hui, messire Mondragon. — Vous le verrez, Tardieu , s'il faut donner de la dent. — Silence ! s'écria tout-à-coup le seigneur de Rhodez; n'apercevez-vous point là-bas, sur le chemin, une grande poussière qui s'élève. — Oui, oui! Qu'est-ce ? - Un troupeau de porcs qu'on mène égorger, sans doute, répondit en riant le bâtard de Luppe. — Espagnols ou verrats, c'est tout de même; et par les beaux yeux de ma dame , je crois distinguer une de leurs troupes. - Elle vient à propos ! je m'ennuyais à courir sans rien voir se lever.

— Boutière, dit Bayard, piquez des deux et allez à la découverte. Serrez vos rangs , vous autres ! Boutière suivit les ordres du chevalier; dans moins de dix minutes, il revint ventre à terre. — Eh bien! qu'est-ce ? — Ce que vous veniez chercher, monseigneur ; une compagnie de gens d'armes espagnols qui, comme nous, s'est mise en quête d'aventures. — Halte ! mes compaings , cria Bayard d'une voix émue par le contentement. Les croix rouges viennent à nous. Dieu nous exauce, chevaliers; ce que vous désiriez tant, le voilà. Il y a ici de l'honneur à acquérir, que chacun de vous fasse son devoir de gentilhomme. Si vous me voyez faillir devant le mien, tenez-moi pour un homme sans cœur. — Chargeons l chargeons ! répondit la compagnie électrisée. — Ne leur donnons pas l'honneur de nous attaquer les premiers, répartit Bayard. France! France ! — France ! France ! répéta la troupe. Et prenant le galop, la visière baissée et la lance en arrêt , les chevaliers fondirent sur la troupe espagnole qui, de son côté, se mit à crier Espagne! San Jago ! Espagne ! et à pointe de cheval les reçut vigoureusement. Dès le premier choc, un bon nombre de cavaliers furent renversés de part et d'autre : les coups avaient été si violens, que leurs camarades eurent bien de la peine à les remonter. Cette première course fournie, les Français comprirent qu'il fallait se tenir bien assis sur les étriers, car ils avaient à faire à bonne partie. Indépendamment de sa force numérique , l'escadron espagnol était composé d'hommes choisis parmi les plus vaillans de la garnison d'Andres. Don Alonzo de Soto-Mayor, brave espagnol s'il en était, et parent du grand Gonzalve, les commandait et se distinguait au premier rang. Les trompettes sonnèrent, et la seconde attaque commença : elle fut plus rude et plus vive que la précédente ; à moitié course, les deux partis se choquèrent avec un bruit d'armes qui fit retentir le vallon. Mises en éclats, les lances furent abandonnées et l'on joua de l'épée ou de la masse d'armes. Alors la mélée se fit active, furieuse et dévorante ; chaque chevalier , soit français, soit espagnol , se comportait en brave et succombait en héros. Les deux capitaines opposés, Bayard et Soto-Mayor, se montraient sur tous les points attaqués. Soto-Mayor jouait à merveille de sa hache de bataille. Bayard faisait voler son glaive qui resplendissait à coups pressés , comme celui de l'ange exterminateur. Les siens, encouragés par son exemple et ses discours, réactivaient leurs coups et pressaient vivement les Espagnols qui les repoussaient plus vivement encore. Chaque homme avait sa part du combat, car l'on se battait épée contre épée, hache contre hache, poitrine contre poitrine ; il n'était point jusqu'au poignard qui ne remplit dignement son rôle de meurtrier. Oh ! c'était beau et affreux que cette lutte acharnée de chevaliers d'élite, que ces masses de fer retentissantes sur les casques d'airain, que ces glaives d'acier qui faisaient voler bras et têtes, comme si la créature de Dieu n'était que chose vile.

MosAïQUE DU MInI — 5° Année.

— Allons, camarades ! à la rescousse, criait Bayard du sein de la mélée. — Bayard! Bayard, répondait sa troupe en ravivant ses forces et redoublant l'attaque. Le combat durait depuis près d'une heure, et la victoire paraissait indécise. —Comment, mes chevaliers, s'écria le preux Bayard, voilà bien une heure que nous combattons, et nous n'avons pas vaincu! Imitez mon exemple. Jetant son épée , il prit sa lourde hache à deux tranchans et se mit à férir de si rudes coups , qu'il n'était pas d'armure capable de lui résister. Ses chevaliers en firent autant et se ruèrent de rechef sur leurs adversaires. Cette dernière attaque décida de la victoire ! Les Espagnols harassés et mutilés, furent enfin rompus. Bon nombre resta sur la place , sept furent faits prisonniers, le reste prit la fuite. Le commandant Soto-Mayor, après s'être battu comme un lion , voyant que sa troupe était déconfite, tâcha de gagner les champs. Mais Bayard l'avait distingué durant le combat et s'était attaché à ses pas. Soto-Mayor franchit un large fossé, Bayard le franchit aussi et poursuivit l'espagnol la hache sur la tête. — Tourne, tourne, chevalier ! lui criait-il; ne te laisse pas tuer par derrière!... Soto-Mayor , préférant la défense à une mort honteuse, se retourna et fondit sur Bayard. Dans un instant , ils se furent portés plus de cinquante coups. Si l'attaque était violente , la défense était rapide. On ne sait trop qui de ces deux braves hommes aurait succombé , si le cheval de Soto-Mayor, rendu de lassitude, ne s'était abattu en entraînant l'Espagnol. — Rends-toi, homme d'armes , ou tu es mort ! lui dit le chevalier ! — A qui ? — Au capitaine Bayard. — Voilà mon arme ! Je ne la rends qu'au meilleur chevalier de la chrétienté.

III. UNE FÉLONIE.

Bayard fit sonner la retraite. Toute sa troupe se réunit autour de lui et reprit le chemin de Monervine. Quoique l'action eût été des plus chaudes , les Français n'eurent à pleurer la mort d'aucun de leurs camarades. Cinq à six seulement étaient blessés; mais leurs blessures n'étant point dangereuses, tous les chevaliers se livraient sans trouble à la joie du triomphe. Arrivés à la garnison, Bayard fit venir Alonzo de Soto-Mayor et lui dit : — Seigneur don Alonzo, je suis informé de votre naissance; vous êtes le proche parent du grand Gonzalve, que nous admirons tous quoiqu'il soit notre ennemi. C'est un titre puissant. Mais un autre qui vous est personnel me fait vous estimer d'avantage : vous êtes brave homme d'armes et vaillant officier : je ne vous traiterai point en prisonnier. — Je vous savais plein de valeur, capitaine; pour être accompli, il ne vous manquait plus que d'étre magnanime, répondit le castillan avec émotion. — Je suis chevalier et chrétien, répliqua Bayard. 11

« PrécédentContinuer »