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que siéges , batailles, incendies, sacs de villes et de châteaux. Chacun des deux gouverneurs assemblait de son côté les états de son parti, en obtenait des subsides † les frais de campagne , et ravageait le pays. Les orreurs de la famine se mêlèrent naturellement à celles de la guerre, la peste suivit. L'amiral de Joyeuse, fils du maréchal et du favori du roi, qui combattait dans le Bas-Languedoc, ayant fait à Toulouse une entrée solennelle avec son armée, les soldats y portèrent la contagion : la ville fut bientôt remplie de deuil. On eut recours, pour détourner le fléau, à des pratiques religieuses qui exaltèrent encore le fanatisme populaire ; aussi, quand l'amiral de Joyeuse fut battu et tué à Coutras, le 24 Octobre 1587, cette nouvelle consterna les Toulousains sans les abattre ; ils envoyèrent des députés au maréchal pour déplorer avec lui la mort de son fils; ils firent faire en même temps un magnifique service funèbre dans leur cathédrale ; et, pour mieux prouver que leur devouement aux Joyeuse était inébranlable, l'assemblée des états , qui eut lieu dans l'hôtelde-ville au mois de février suivant, supplia le roi de ne † rendre le gouvernement de la province au duc de Montmorency, en supposant que la paix fût jamais conclue. La défaite des Reitres à Vimori et à Anneau par le duc de Guise fut aussi célébrée comme la revanche de Coutras, et l'animosité ne fit que s'accroître par ces alternatives de succès et de revers. Jusque-là, tout s'était passé sous le nom du roi, mais la ligue avait hâte de jeter le masque. L'insurrection était organisée à Paris. Seize factieux, représentans des seize quartiers de la capitale, s'étaient institués en conseil permanent; la bourgeoisie armée marchait à leurs ordres. La fameuse journée des barricades , 12 Mai 1588, mit à nu leurs desseins secrets. Henri III, assiégé dans le Louvre, n'eut que le temps de se sauver à Chartres. Par une impardonnable faiblesse, il essaya encore de gagner les ligueurs avec des concessions, et rendit un édit nouveau qui reproduisait les dispositions fanatiques de celui de 1585. Le parlement de Toulouse l'enregistra avec les mêmes acclamations ; on fit plus : les chefs de familles se rassemblèrent au Capitole dans le grand consistoire, et jurèrent entre les mains de Jean d'Affis, grand-vicaire de l'archevêque et ligueur influent, d'observer jusqu'à la mort les statuts de la SainteUnion. On sait qu'une des principales dispositions arrachées à la condescendance du roi était l'exclusion de tout prince hérétique de la couronne de France. La ligue avait eu soin en même temps de faire fulminer par le

Saint-Siége, contre le roi de Navarre, une bulle qui le

déclarait déchu de tous ses droits politiques et inhabile à succéder. Henri III, voyant enfin que rien ne pouvait satisfaire les exigences des ligueurs , se détermina à prendre le moyen usité dans les grandes crises nationales : il convoqua les états du royaume à Blois. Les députés de la sénéchaussée de Toulouse furent , pour la noblesse, Jean de la Valette , seigneur de Cornusson, sénéchal de Toulouse; pour le clergé, Urbain de Saint-Gelais, évêque de Comminges , et, pour le tiers, Etienne Tournier, avocat, ancien capitoul. Cornusson était royaliste, comme presque tous les gentilshommes du temps; mais les deux autres députés étaient de grands ligueurs, quoique par des motifs différens. L'évêque de Commin

ges n'avait en vue que les intérêts catholiques; l'avocat Tournier, homme pauvre et véhément, partageait, au contraire , toutes les passions du peuple ; il aimait le désordre et rêvait l'égalité, parce qu'il était malheureux et méprisé des riches. De telles élections durent ouvrir les yeux à Duranti : en favorisant les prétentions du tiers et du clergé par des fureurs inconsidérées contre les protestans, la monarchie avait soulevé un tumulte qu'elle ne pouvait plus contenir, et les états de Blois allaient devenir le prélude de la révolution française : les grands bouleversemens politiques se tentent toujours plusieurs fois avant de s'accomplir. Le roi rencontra la révolte toute-puissante au milieu des états : poussé à bout, il fit assassiner le duc et le cardinal de Guise les 23 et 24 Décembre 1588. Vous avez donc fait mourir MM. de Guise, lui dit Catherine de Médicis; vous avez bien coupé , mais voyons si vous saurez coudre; qu'avez-vous fait pour maintenir la tranquillité dans les principales villes de votre royaume ? En effet, les députés ligueurs s'étaient dispersés sur-lechamp , pour porter au plus vite dans leurs provinces la sanglante nouvelle. Le roi fit venir Cornusson; il le chargea d'aller annoncer aux Toulousains le châtiment des deux chefs de la ligue, et de maintenir dans la ville, selon les devoirs de sa charge, l'autorité royale. Soit crainte des rebelles , simple négligence ou mauvaise volonté, le sénéchal fit peu de diligence; il s'arrêta quelque temps dans son château de Cornusson auprès d'une jeune épouse qu'il avait, et quand il parut aux portes de Toulouse, la sédition l'avait devancé : l'attentat de Blois avait fait en un seul jour ce que les intrigues de six années n'avaient pu obtenir. A ce bruit imprévu et confus qui précède toujours les grands messages, toute la population de Toulouse s'était émue : on ne voyait, dit un historien, qu'attroupemens dans les rues parmi un murmure universel. Le désordre commença le 3 janvier 1589, à la nouvelle de la mort du duc ; il devint universel et irrésistible quand on apprit celle du cardinal. Trois prédicateurs qui étaient en possession d'exciter les fureurs populaires, le jésuite Odard Moté, Doïard, curé de Cugnaux , et Richard , provincial des Minimes, s'abandonnèrent à toutes les inspirations d'une éloquence frénétique. La bourgeoisie prit les armes, les capitouls convoquèrent le conseil de ville. L'indignation s'empara des plus modérés citoyens, et les politiques, consternés, se turent ; Duranti luimême parut comme frappé de stupeur : malgré son dévouement sans réserve aux intérêts du roi, il laissa passer les premiers jours sans agir, et cette hésitation perdit tout. Quand Urbain de Saint-Gelais et Tournier , qui s'étaient sauvés de Blois en toute hâte, arrivèrent enfin, ils furent environnés, pressés, escortés par la multitude qui débordait sur les places publiques. On les avait crus assassinés ou du moins arrêtés par les satellites du tyran , comme on appelait déja l'indécis Henri III , et leurs partisans venaient en foule les féliciter sur leur retour inespéré. Pour Cornusson , on lui ferma, par ordre des capitouls , la porte Arnaud-Bernard , où il se présenta, et il fut obligé de se retirer à Estrefonds, à trois lieues de Toulouse. Cependant les séances du conseil de ville étaient fort

l animées , les ligueurs s'y rendaient en force et maîtrisaient les délibérations. Jean d'Affis, le grand-vicaire, demanda la formation d'un comité de dix-huit citoyens, dont six du clergé, six du parlement et six de la bourgeoisie , pour veiller à la sûreté de la ville, sur le modèle des seize de Paris. Cet avis prévalut, sous la condition, néanmoins, que, dans les affaires importantes, il serait référé au premier président. Cette restriction prouve que les politiques avaient encore quelque influence au conseil, et qu'avec plus d'énergie et de résolution , Cornusson et Duranti, défenseurs naturels de l'autorité royale, auraient pu prévenir ce qui arriva. Quoiqu'il en soit, la commission des dix-huit fut formée, et à leur tête figuraient d'Affis lui-même et un président au parlement, nommé Jean de Paulo : celui-ci était encore un hardi factieux , ennemi de Duranti, dont il enviait la charge, et capable de tout pour satisfaire son ambition; il avait pour devise un mortier de président et une épée nue au-dessus, avec ces mots significatifs, Adutrumque paratus; et la devise ne mentait pas. Le premier président se réveilla enfin, en recevant une lettre du roi. Trois jours après la funeste délibération de l'hôtel-de-ville, il convoqua le parlement et lut, aux chambres, assemblées un manifeste de Henri III qui expliquait les motifs de sa conduite et menaçait de toute sa colère ceux qui résisteraient à ses volontés. Cette communication ne servit qu'à montrer combien la ligue était puissante au sein même du parlement. Jean de Paulo répondit avec insolence au message royal. S'il est juste, dit-il, d'obéir aux rois, il est plus juste encore d'obéir à Dieu, qui est le roi des rois. Un grand nombre de conseilliers applaudirent à ces audacieuses paroles, et le serment à l'Union fut renouvelé en présence de Duranti. La guerre était désormais déclarée, à Toulouse comme à Paris, entre la ligue et le roi. Les démonstrations d'hostilité se succédèrent sans interruption. Duranti lut au parlement de nouvelles lettres patentes du roi qui rétablissaient le duc de Montmorency dans son gouvernement du Languedoc, et quoiqu'à celle-ci on en eût joint d'autres qui portaient amnistie pleine et entière-pour les ligueurs, les magistrats, poussés par Jean de Paulo, refusèrent de les enregistrer. En même temps le conseil des dix-huit recevait des lettres des seize de Paris, et envoyait des députés jurer de nouveau l'Uunion entre les mains des plus hardis factieux de la capitale. Le parlement lui-même écrivit à toutes la noblesse du ressort pour l'engager à entrer dans la ligue : c'était un entraînement et comme un vertige universel. Comme il arrive toujours dans les temps de révolution, le mouvement populaire, noble et généreux dans l'origine, avait promptement changé de caractère en se laissant diriger par les plus ardens. Il ne s'agissait déja plus de flétrir un lâche assassinat, de défendre les vieilles libertés et les devoirs catholiques de la couronne de France contre les prétentions d'un héritier huguenot; on n'allait à rien moins qu'à déclarer Henri III déchu du trône et ses sujets déliés envers lui du serment de fidélité. Le parlement et l'hôtel-de-ville écrivirent séparément au pape pour lui demander s'ils devaient toujours reconnaître pour roi le meurtrier excommunié des Guise. Pendant que le vicaire-général d'Affis, excité par le fanatisme religieux, et

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le président de Paulo, n'écoutant que son ambition personnelle, entretenaient la sédition parmi le clergé et les magistrats, l'avocat Tournier enflamait la bourgeoisie par ses déclamations républicaines. Des prédicateurs furibonds parcouraient aussi les rues, un crucifix à la main, répétant au peuple que le roi était hérétique, qu'il allait faire dans son royaume une révolution religieuse comme celle d'Henri VIII en Angleterre; que le premier président voulait livrer la ville au maréchal Matignon et aux huguenots; enfin, que le temps était venu de secouer le joug des traîtres, des assassins et des apostats. L'effervescence publique était donc à son comble, et comme le peuple était armé pour la défense de la ville, il y avait à craindre que la rebellion ne se fit jour par la violence. Les capitouls, entraînés par les dix-huit, profitèrent de ce prétexte pour demander une assemblée générale : le premier président y consentit, quoiqu'il sût bien quelles étaient les questions brûlantes qui devaient y être discutées; mais le respect des franchises municipales, qui était encore sacrées pour les † fougeux royalistes, l'emporta sur ses craintes. Il crut pouvoir contenir le désordre par sa présence et son courage : il se rendit au Capitole sans cortége, accompagné seulement de l'avocat-général d'Affis, frère du ligueur, royaliste zélé, et présida le conseil. Les capitouls, qui avaient le droit d'y appeler les citoyens de leur choix, l'avaient rempli de factieux bien connus; Tournier lui-même y assistait. Dès l'ouverture de la séance, une troupe de six cents hommes armés força les portes du grand consistoire, et pénetra en tumulte dans la salle des délibérations. Ce fut pendant quelques instans comme un champ de bataille, où le fracas des épées se mêlait aux vociférations des partis. Tournier se leva alors, et le silence se rétablit. L'habile et ardent ligueur commença par raconter dans ses plus grands détails la mort tragique des Guise, dont il avait été en quelque sorte le témoin oculaire, et qui n'était selon lui que le prélude d'épouvantables proscriptions; puis, quand il eut bien éveillé l'indignation de l'auditoire de son choix, il déclara solennellement qu'il fallait mettre la cogné à la racine, et se soustraire par une déclaration publique à l'obéissance du Valois; puis, enfin, s'échauffant de plus en plus, et se tournant avec véhémence vers un portait du roi qui décorait la salle : Anciennement, s'écria-t-il, on renversait à Rome les statues des tyrans : commençons aujourd'hui par abattre le tableau de celui-ci ! A ces mots l'avocat-général d'Affis, qui était aussi d'un caractère violent et emporté, ne put plus contenir la colère que toutes les paroles de l'orateur avaient amassée en lui : il se leva brusquement, interrompit Tournier en l'appelant rebelle, le menaça du geste, et lui cria qu'en temps et lieu il le ferait repentir de sa trahison. Cette scène excita un désordre inexprimable. Tournier se dressa sur ses pieds pour répondre; mais sa voix fut couverte par les cris de la multitude en fureur. L'histoire a distingué parmi les plus forcenés de cette bande un nommé Chapelier, que nous retrouverons plus tard quand l'heure du crime sera venue. Les dagues et les hallebardes brillaient dans l'enceinte du conseil; la vie de d'Affisétaitmenacée, quand Duranti se 10

souvint des devoirs de sa place et des exigences de son honneur. Il déclara d'une voix assurée, qui domina bientôt le tumulte, que l'hôtel-de-ville ayant toujours agi de concert avec le parlement, ne voudrait pas, sans doute, terminer une aussi importante délibération sans prendre l'avis des magistrats; et fesant alors ce qu'il aurait dû faire depuis long-temps, il rompit le conseil et se retira avec d'Affis : un reste de respect ouvrit devant eux les flots de cette foule furieuse. D'Affis partit sur-le-champ pour sa maison de campagne de Rangueil, à demi-lieue de Toulouse; pour le premier président, il demeura noblement à son poste; mais ses inplacables ennemis ne perdaient pas de temps. Irrités d'avoir manqué leur coup une première fois, ils ameutèrent encore la populace autour de sa maison et le contraignirent ainsi à convoquer le parlement. Ce fut l'évêque de Comminges, Urbain de Saint-Gelais, l'un des deux conseillers-évêques de la cour, qui se chargea de porter le premier la parole pour la ligue en cette occasion ; une sorte de pudeur retenait, sans doute, l'ambitieux Jean de Paulo. L'altercation était vive dans le sein du parlement, où ilyavait presqu'autant de royalistes que de ligueurs, quand on vint annoncer à Duranti qu'une nouvelle troupe de séditienx armés assiégeait les avenues du palais. Comme il voulait avant tout empêcher une délibération qui était repréhensible en elle-même, il profita de cette circonstance pour lever la séance sur-le-champ. Quand le carrosse du premier président sortit à grand bruit de la cour du palais, les attroupemens se divisèrent d'abord pour lui livrer passage; mais le premier moment de stupeur fut bientôt passé, et la multitude ne se précipita qu'avec plus de rage à sa poursuite : on l'atteignit d'abord devant l'église de Nazareth. Les mantelets de la voiture furent percés de coups d'épées et de pertuisanes; Durantine parvint à se garantir de la rage de ses assassins qu'en s'ôtant du siége qui était le but de leur fureur. En même temps, un de ses laquais s'emparait d'une halebarde dans la mêlée et défendait vigoureusement son maître; au premier moment favorable, le cocher lança les chevaux à bride abattue, le carrosse partit comme la foudre, laissant bien loin derrière lui la meute populaire qui le suivait avec de grands cris. Tout-à-coup, en arrivant dans la rue de la Pomme, de toute la vitesse d'une fuite désespérée, l'essieu se heurte contre la margelle d'un puits et se brise; la voiture s'abat : Duranti en descend, et se dirige à pied · vers l'hôtel-de-ville, où il espère trouver un azile plus sûr que chez lui. Quand les meurtriers arrivèrent, ils ne trouvèrent qu'un carrosse vide et renversé, et parmi les débris le brave domestique qui les avait déja rerepoussés. La multitude est irréfléchie dans ses vengeances; elle s'acharna sur le malheureux laquais, qu'elle traîna en prison à demi mort, et oublia le maître. Duranti fut reçu avec froideur par les capitouls. Toute la soirée la ville fut pleine de bruit; on fit des barricades dans les rues : mais vers minuit l'ordre s'étant rétabli peu à peu, Duranti sortit de l'hôtel de ville par une petite porte, alla dans sa maison qui était fort près de là, et brûla ses papiers les plus importans : sans doute sa correspondance avec la cour; peu de momens avant l'aurore, il rentra au Capitole. Ainsi se

passa la nuit du 27 au 28 janvier. Les jours suivans, ses amis vinrent le visiter. On l'engagea à profiter du calme momentané qui régnait alors dans la ville pour se retirer à deux lieues de Toulouse, au château de Balma. A toutes les représentations des magistrats et des capitouls il répondit par ces belles paroles : Je conmais le danger qui me menace; mais il ne sera point dit que j'aie abandonné en lâche déserteur le servuce de mon roi. Un soldat est puni de mort pour avoir quitté son poste : je dois rester au mien. De persécuteur qu'il a été, le voilà donc devenu victime : son rôle sera sublime dès ce moment. - Les ligueurs étaient désormais maître du parlement; gênés dans leurs coupables desseins par les fortes murailles de l'hôtel-de-ville, ils firent ordonner que Duranti serait transporté dans le couvent des Jacobins. Ce couvent, dont on a fait de nos jours une caserne pour l'artillerie, était alors un des monumens religieux les plus imposans de la ville de Toulouse. La translation du premier présideut présenta un spectacle curieux qui peint parfaitement les mœurs féroces et dévotes de cette turbulente époque. Les capitouls craignant que Duranti ne fût massacré dans les rues, et s'étant refusé par un dernier scrupule à le livrer ainsi à ses ennemis, les évêques de Castres et de Comminges s'engagèrent par serment à le préserver de toute insulte; en effet, quand les portesdel'hôtel-de-ville s'ouvrirent, le peuple étonné vit s'avancer le fier magistrat, calme et la tête haute, entre deux prélats revêtus de leurs ornemens épiscopaux. Les clameurs de mort cessèrent aussitôt : les plus furieux se prosternèrent, la procession mêlée de prêtres et de soldats traversa sans obstacle la multitude, et Duranti parvint paisiblement à son nouvel asile, qui n'était en réalité qu'une prison. Sous prétexte de le défendre contre les assassins, on l'enferma dans une chambre, où il était gardé à vue par vingt-cinq soldats. Rose de Caulet, sa femme, n'obtint qu'avec peine la permission de partager sa captivité. out cela s'était passé le 1" février. Plusieurs jours s'écoulèrent encore, sans qu'on pût trouver une occasion favorable pour l'horrible dessein qu'on préméditait. Quelques-uns avaient déja proposé de transporter le prisonnier à l'hôtel Saint-Jean, pour le faire massacrer en route par la populace de Tounis, la plus forcenée de la ville, quand on intercepta des lettres de Jacques d'Affis, l'avocat-général, au maréchal de Matignon qui commandait les armées du roi en Guienne : ces lettres contenaient un récit des derniers événemens, avec la demande d'un prompt secours des troupes royales pour rétablir dans la ville l'ordre et l'autorité. A cette découverte, les conspirateurs triomphèrent, et l'autre d'Affis, le grand-vicaire, partagea sans doute cette joie criminelle qui devait le conduire au fratricide. Des prédicateurs reparaissent aussitôt dans les rues, criant de toutes parts qu'un complot a été ourdi contre la sûreté de la ville, que l'avocat-général et le premier président en sont les détestables fauteurs, que les comtes de Carmaing et d'Aubijoux, le baron de Blagnac et le seigneur de Cornusson se sont déja mis en marche pour assiéger Toulouse. La populace, irritée par ces clameurs, se soulève le 10 Février. Quinze cents furieux se précipitent vers la prison de Duranti, mettent le feu à la porte du couvent , et se répandent dans l'édifice, sans que la prétendue garde du prisonnier ait rien fait pour les arrêter.

L'ÉGLISE DES JACOBINS (1).

Duranti était seul avec sa femme, quand il entendit des vociférations lointaines qui redoublaient de violence,

(1) L'église des Jacobins date du xIve siècle ; elle est d'un style lourd , et pourtant elle fut construite à une époque féconde en chefs-d'œuvre d'architecture religieuse. On en fit la dédicace le 22 octobre 1585. Le duc de Berry , gouverneur de la province, fut parrain. Le cardinal de Thurei , le Patriarche d'Alexandrie, administrateur de l'archevêché de Toulouse; les évêques de Cahors, d'Auxerre , de Rieux ; les Comtes d'Etampes , de Sancerre, d'Armagnac , de l'IlleJourdain , de Pardiac, le sire d'Albert , assistèrent à la cérémonie. Le monument fut élevé avec l'argent confisqué aux hérétiques.Sa masse énorme est trop massive quoi

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aujourd'hui La mort est la fin de la vie , mais elle n'en n'est pas le châtiment. Mon âme , innocente de tout ce qu'on m'impute , va paraître devant le sourerain juge : espérons en lui / Puis , s'arrachant des embrassemens de cette femme en pleurs qui essayait de le retenir de ses faibles mains, il marcha sans pâlir vers la porte incendiée. Chapelier, qui allait devant lui comme un bourreau qui conduit sa victime, l'annonça au peuple par ces mots sacriléges et empruntés à un autre martyre : voici l'homme ! Oui, me voici, dit-il alors ; que voulez-vous de moi ? S'il y a quelqu'un parmi vous qui se plaigne d'une injustice , qu'il s'avance, qu'il le dise ! Que si vous n'en voulez qu'à ma rie, songez que vous allez vous noircir d'un crime horrible que toute la postérité vous reprochera, et qui tôt ou tard sera vengé de Dieu ou des hommes ! Duranti était encore dans la force de l'âge, haut de taille, noble de figure, d'un aspect grave et imposant. Il portait , suivant l'usage de l'époque , les insignes de sa dignité, et la majesté du parlement respirait toute entière dans sa personne. Les factieux furent frappés de stupeur : étonnés de se trouver face à face avec ce qu'ils avaient le plus appris à respecter, ils reculèrent devant leur propre crime; il y eut un silence de quelques momens ; mais un misérable , venu des rangs les plus éloignés , fendit la foule, s'approcha de Duranti, et lui tira dans le flanc un coup d'arquebuse qui le renversa sur les dégrès. O mon Dieu, s'écria-t-il, en rappelant à son tour des paroles sacrées, pardonnezleur, car ils ne savent ce qu-ils font. Il tourna les yeux vers le ciel et mourut. Quand la multitude le vit tomber, ses fureurs lui revinrent. Ce qui l'avait intimidée n'existait plus. Tous les excès que peut inventer une populace effrénée, dans le raffinement de sonivresse sanguinaire, furent commis sur le cadavre du premier président. On lui lia les pieds avec une corde, on le traîna sanglant par toute la ville ; un des assassins marchait le premier, portant un portrait du roi déployé en forme de bannière, et criant : A cinq sols le portrait du tyran , pour lui acheter un licou qui serve à le pendre ! Le reste suivait avec des huées , des cris de joie, des acclamations frénétiques. En arrivant sur la place Saint-George, lieu destiné au supplice des criminels , on redressa le corps sur ses pieds, et tout défiguré par la boue des rues et les coups qu'il avait reçus de ces insensés, on le suspendit avec le portrait du roi à la grille de fer qui environnait l'échafaud. Les uns , dit un historien , lui arrachaient la barbe; les autres l'accrochaient par le nez qu'il avait aquilin, et tous répétaient : Tu aimais tant ce Henri, te voilà maintenant avec lui. Il était environ quatre heures du soir, et, en cette saison, la nuit était proche. Le peuple n'oublia pourtant pas qu'une autre victime lui était réservée. Une nouvelle troupe se mit aux champs, alla saisir d'Asfis dans sa retraite, et l'entraîna vers la ville au milieu de la nuit. Parvenu à la conciergerie , il y fut interrogé par je ne sais quelle autorité, car le peuple veut presque toujours donner à ses plus grands attentats une apparence de justice. Vous mes juges ! répondit l'intrépide magistrat : je ne vous reconnais d'autre pouvoir que celui de la force : vous êtes des bandits et des assassins ! A ces mots audacieux, il fut jeté dans un cachot, Un

peu avant le jour, quatre satellites entrèrent, l'étranglèrent avec une corde, et jetèrent son corps devant la porte de la conciergerie. On alla ensuite en faire autant de ce courageux laquais de Duranti qui avait été renfermé dans les prisons de l'archevéché, et un tieutenant des capitouls se fesant ouvrir la maison du premier président, livra sa précieuse bibliothèque et tous ses meubles au pillage. C'était là sans doute la récompense promise aux assassins. Les noms des capitouls qui laissèrent consommer ces horreurs, appartiennent à l'histoire : c'étaient Pierre Thomas , bourgeois ; Jean de Balanquier , seigneur de Montlaur; Hélie Astorg, bourgeois; Géraud Veiries, marchand ; George Macoau, bourgeois ; quant aux deux qui manquent pour compléter le nombre de huit, Guillaume Fonrouge, marchand, et Jacques de Melet, seigneur de Beaupuy, ils s'étaient fait décharger le 7 février par le parlement, sans doute pour ne point tremper leur mains dans le sang des magistrats; et la responsabilité de l'attentat n'en retombe que plus sévèrement sur les autres. Le 11 février, au point du jour, le capitoul Balanguier fit recueillir les deux cadavres : d'Affis fut enterré dans l'église des Cordeliers de SaintAntoine; le corps du Duranti fut roulé dans le portrait de Henri III , circonstance curieuse et touchante , et inhumé sans pompe ou plutôt caché dans le chœur des Cordeliers du grand couvent. On lui éleva plus tard , dans ce même lieu, un magnifique mausolée ; mais le mausolée a disparu à son tour, et l'enceinte sacrée qu'il embellissait est devenue un magasin à fourrages pour l'artillerie. Telle est la fatalité des révolutions : elles poursuivent jusqu'à la cendre de ceux qu'elles ont proscrits. La mort de Duranti retentit dans toute la France comme un coup de tonnerre. Ce que l'assassinat du duc de Guise avait été pour la royauté, ce meurtre populaire d'un premier président le fut pour la ligue. La masse de la nation, masse toujours neutre et flottante entre les partis, fut épouvantée des passions que l'Union avait soulevées et se tourna brusquement vers le roi comme elle s'était tournée vers la révolte après le crime de Blois. Pour contenter leur ambition ou leur animosité personnelle, les chefs de la ligue, à Toulouse, avaient détruit leur avenir comme faction. Jean de Paulo fut bien nommé premier président par le duc de Mayenne; mais d'un autre côté, le roi indigné ne garda plus aucun ménagement ; il rendit au duc de Montmorency le gouvernement du Languedoc; il transféra le parlement de Toulouse dans telle ville qu'il lui plairait de choisir, en déclarant déchus de leur office les magistrats qui ne quitteraient point sur-le-champ cette coupable cité ; il fit alliance enfin avec le roi de Navarre et mit le siége devant Paris, foudroyant de sa royale colère tous ceux qui persisteraient à suivre des étendards déshonorés. La maison de Duranti existe encore, Plus connue sous le nom d'hôtel Chalvet, elle fait face à la porte de l'église Saint-Jérôme, dans la rue des Pénitens-Bleus. C'est un édifice d'un style sévère, qui a quelque chose de noble et de triste comme l'histoire de son possesseur. En passant seuldevant ces murs, témoins séculaires des scènes furibondes de la ligue , on se prendinvolontairement à méditer sur le contraste des troubles qui ont re

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