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Le trait atteignit le professeur et lui fit relever brusquement la tête. Il regarda attentivement l'écolier qui n'était autre que le pestiféré qu'il avait condamné autrefois. — Comment vous nommez-vous, monsieur le ressussité ? Michel de Nostradamus, maître Rabelais. — Eh bien ! maître Michel de Nostradamus , voilà la toque de velours que vous désiriez. Je vous l'octroie parce que vous ne vous êtes pas trompé il y a quatre ans, et parce que vous avez alors mieux compris la vie que vous ne l'avez définie aujourd'hui. Nostradamus fit un noble usage de cette science conquise à travers les labeurs et les périls. Il secourut la Provence qui fut encore une fois decimée par la peste; il contribua à éteindre une contagion qui dépeuplait Lyon. Son nom de médecin acquit plus de renommée que celui de ses ayeux qui avaient été presque tous célèbres dans l'art qu'il pratiquait ; car ce que nous avons oublié de dire c'est que Nostradamus descendait d'une famille juive récemment convertie au christianisme. Son père, qui était de SaintRemi, diocèse d'Avignon, s'appelait Issachar avant d'être baptisé. Il était notaire dans sa petite ville; mais il avait voulu que son fils ne s'écartât pas, comme lui, de la profession de ses pères, et il l'avait envoyé à Montpellier qui était alors, comme nous l'avons dit, la première faculté de l'Europe. Le jeune Nostradamus remplit toutes les intentions de son père; il fit reverdir la gloire qui avait pris racine autrefois dans sa famille et, quoique chrétien, il ne répudia pas le nom d'Issachar qui était celui de la tribu à laquelle ses ancêtres avaient appartenu; il s'en glorifia au contraire, en répétant souvent les paroles des Paralipomènes, dans lesquelles la vertu prophétique des enfants d'Issachar était écrite. | Bientôt Nostradamus ne se contenta pas de citer le textes, il voulut les justifier. On ne sait dans quelle année il prit cette résolution; mais il était encore jeune et dans tout son renon de médecin lorsqu'il se décida à en dépouiller la robe. Les pestilences qui avaient étreint une partie de la France avaient disparu, et elles avaient emporté avec elles le seul lien qui retint Nostradamus à sa profession; il l'avait embrassé par zèle et il ne la comprenait qu'avec le dévouement; et maintenant que le zèle et le dévouement n'étaient plus une nécessité, il était libre d'abandonner un art qui se réduisait à ses primitives et mesquines proportions, au lieu de garder les grandes applications qu'il avait déja eues. D'ailleurs, il se sentait au front d'étranges rêves qui l'absorbaient. Il avait aggloméré dans son esprit toutes les sciences humaines, et il possédait ainsi la connaissance du passé et celle du présent. Mais cela ne pouvait le satisfaire. Un inquiet désir de savoir exerçait sur tout ce qu'il avait appris une sorte de trituration continuelle, pour en extraire le - germe de l'avenir. A force d'embrasser sans peine la grande unité du présent et de la rallier à celle du passé, il finit, par induction, par trouver le point qui les lie à l'avenir. Il cherchait, lui aussi, son monde inconnu comme Christophe Colomb avait déjà trouvé le sien. Comme

lui il était parti de ce principe que rien n'est inter

rompu, et que dès lors tout ce qui est et tout

ce qui doit être reste ouvert, et se découvre tôt ou tard. - - Et si l'on refléchit qu'à cette époque la renaissance renouvelait le monde moral et matériel; si l'on remarque que le protestantisme mettait de nouvelles sociétés en marche, ne peut-on pas admettre qu'il se soit trouvé une organisation privilégiée entre toutes qui soit arrivée à la cause de toutes ces transformations pour descendre ensuite par la pente des probabilités jusqu'aux effets éloignés. Ne pouvait-elle pas se mettre en harmonie avec toutes les agitations de cette époque, les dominer par la perception et arriver ainsi le long de ce fil d'Ariane jusqu'aux replis les plus secrets des consciences, jusqu'aux mystères des § Tout cela dépendait de la délicatesse de cette faculté morale qui déjà avait découvert dans les régions de la pensée des routes jusque-là inconnues. Galillée avait bien démontré que la terre tournait , Colomb connaissait l'existence de l'Amérique avant de l'avoir découverte, et ainsi de tous. La sensibilité de la perception leur avait donné cette seconde vue si lucide qui est à notre état normal ce que sont les verres perfectionnés comparés à l'œil nu. Michel Nostradamus eut donc raison de chercher cette science de l'avenir, car elle existe.Sipersonne après lui n'a pu y pénétrer c'est que nous sommes arrêtés au seuil par notre vue myope; c'est que le prophète ne peut avoir dans cette carrière ni élève, ni imitateur ; c'est que ce bénéfice d'organisation n'échoit qu'aux natures d'élite comme la sienne. Et cependant, il ne put jamais, même à force de bonne foi, convaincre entièrement son siècle. Si les grands l'adulaient par crainte, si les peuples le suivaient pour courir au merveilleux, la foule des savans lui fesait expier par l'incrédulité une science qu'ils ne pouvaient comprendre ; car il en est toujours ainsi avec cette pauvre nature humaine : les faits les plus évidens peuvent la frapper, si elle est impuissente à les comprendre, elle se refusera constamment à les accepter. A l'époque où Nostradamus songeait à formuler les élaborations de sa pensée, le mariage l'appela à Agen. Ce lien qui a été les galères de tant de grands hommes aurait peut-être éteint songénie, mais sa femmemourut avec les enfans qu'elle lui avait donnés. Depuis il contracta une autre union, de laquelle naquit un fils qui fut l'historien de son pays. Nous n'insistons pas sur la famille du prophète de la Provence. Les grands hommes doivent être vus hors de leurs foyers domestiques, parce que leur vie privée est pleine d'égoïsme et ne contient aucun enseignement, tandis que leur vie publique, qui s'est passée pour tous, doit être aussi, et pour cela, mise sous les regards de tous comme leurs statues sur les places publiques. Celle de Nostradamus est demeurée en partie mystérieuse. On sait seulement que les persécutions qu'il essuya le forcèrent à se retirer à Salon, et à s'ensevelir dans une retraite impénétrable à tout bruit du dehors; il y demeura tant d'années, que le monde, à la fin, fatigué de s'occuper d'un absent, avait laissé choir sa réputation ; mais Nostradamus songeait de son côté à la

réédifier sur un plus haut piédestal; à force de rester face à face avec sa pensée, sous l'obsession constantequi le poursuivait, il finit par y céder, comme la sybille antique; ses nerfs, excités par une volonté tyrannique ébranlaient tout son corps; chacun de ses sens perfectionné par cette électricité d'une autre nature, jouissait d'une lucidité qui n'appartient ni à l'homme éveillé, ni au somnambule. Nous savons que la médecine ne reconnaît pas cet état mixte ; Hippocrate n'a parlé que de la vue pendant le sommeil, et nos médecins ne sont pas allés plus loin. ll serait temps cependant qu'ils prissent la peine de constater cette seconde vue de l'homme éveillé qui a fait tant de prophètes et tant d'inspirés; cette seconde vue qui jaillit quelquefois d'une manière si imprévue des esprits les plus incultes, comme l'étincelle du silex. Il n'y a là ni magie, ni sorcellerie, ni astrologie, ainsi qu'on le croyait autrefois ; il n'y a non plus, ni charlatanisme, ni folie, ainsi que bien des gens inclinent à le croire aujourd'hui ; c'est un fait, voilà tout. Le nier serait absurde, parce que toute l'histoire est là pour le prouver; l'expliquer est impossible, parce que cette lucidité qu'on a en soi, est comme un foyer qui éclaire au dehors, mais pour nous éblouir au dedans. Nostradamus avait lutté pour être coumpris, mais sans succès; la stupide admiration qu il avait excité n'était pas ce qu'il avait désiré et qu'il était en droit d'attendre; alors il se replia sur lui-même, et fit poser devant son intelligence les questions sociales qui se débattaient alors : la réforme, la guerre civile et religieuse; et tout cela soumis à l'analyse et à l'induction, se trouva, dans lesprit du solitaire, gros de toutes les calamités. L'inspiration l'entraînant, il se mit à les prédire, et il écrivit ses centuries :

D'esprit divin l'âme présage atteinte,
Trouble, famine, guerre, peste, courir ;
Eau, cécité, terre et mer de sang teinte,
Paix, trève à naître, prélats, princes, mourir.

Ce quatrain est à la tête de toutes ses prédictions, et l'on peut dire qu'il résume, à lui seul, tous les malheurs qui devaient éclore dans ce siècle. Lorsque le livre de ses centuries fut connu, la réputation de Nostradamus se répandit partout avec éclat. Le peuple le glorifia, les savans le proclamèrent partout, et la cour de France voulut le voir. On nous a conservé le récit de la réception qu'on lui fit. Catherine de Médecis avait apporté d Italie ce goût pour les sciences occultes qui occupèrent la France durant le règne de ses trois fils; elle voulut, en les honorant dans la personne de Nostradamus, leur donner une éclatante confirmation. Elle le fit donc venir en présence de toute la cour; courtisans, grands seigneurs et nobles dames, tout le monde était là, attendant avec impatience le famenx astrologue, comme on l'appelait alors. Lorsqu'on le vit entrer, il y eut un tel mouvement de curiosité, que tous les groupes se rapprochèrent, et que les rangs se confondirent; c'était un pêle-mele étourdissant dans lequel un habitué seul aurait pu trouver le chemin du trône, et cependant Nostradamus sans attendre que le maître des cérémonies le prit à sa remorque, marcha directement vers le roi. — A genoux ! crièrent les courtisans.

Le philosophe s'arrêta brusquement, et se mit à les ,

| considérer d'un œil froid et austère.

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—Agenouillez-vous, vous autres, devant moi, s'écriat-il d'une voix tonnante; la matière ne peut rien, l'esprit est roi. Il y eut comme un étourdissement général dans l'assemblée : tout le monde se tint à l'écart, regardant avec effroi le prophète qui les dominait en ce moment de tout son génie. — Tête basse, messeigneurs, que me voulez-vous ? - Rien, mon maître, puisque vous ne le savez pas, répondit avec une raillerie triomphante un vieillard qui occupait la droite du roi. - Je sais, reprit Nostradamus, sans se retourner, que celui qui ne me parle pas en face en ce moment sera tué par derrière. — Merci, dit le vieillard, qui n'était autre que le connétable Anne de Montmorency : ce que vous annoncez là, est une prophétie boiteuse qui ne peut arriver jusqu'à moi; adressez-la à d'autres, ajouta-t-il, en regardant l'amiral de Coligny qu'il détestait. — Oh! silence, s'exclama tout-à-coup Nostradamus, en regardant ce dernier : j'entends l'heure terrible qui sonnera pour beauconp d'entre vous, messeigneurs : messire de Coligny, levez-vous lorsque le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois donnera le signal! duc de Guise, n'entrez pas dans le bâteau, car il est écrit que vous n'en sortirez pas. C'est un compte de sang que vous paierez tous deux, ajouta-t-il, en les considérant l'un et l'autre. Les deux gentilshommes tressaillirent, et leurs regards se croisèrent comme deux épées. La reine seule sembla comprendre le présage, et elle laissa un sourire de satisfaction s'épanouir sur sa figure italienne. — Maître, voila bien des calamités, lui dit-elle : venez reposer votre esprit sur ces jeunes têtes qui croissent pour le bonheur de la France. Un groupe de quatre enfans était adossé à l'estrade royale; c'étaient François le Dauphin, le duc d'Orléans, (Charles IX), le ducd'Anjou, ( III), et la blonde Marie Stuart. Nostradamus tourna vers eux ses yeux fixes, et resta quelque temps à se recueillir. — Toujours du sang, dit-il à demi voix et comme se parlant à lui-même : est-ce donc que la cour est une antre pour que le meurtre soit écrit ainsi sur toutes les faces. — Eh bien, Nostradamus? dit Catherine de Médicis. Je vois des couronnes sur toutes ces têtes, dit le médecin de Salon; celui-ci, ajouta-t-il, en touchant du doigt le Dauphin, déposera la sienne au bout de deux ans, par la volonté de Dieu; celui-là la passera à son frère toute souillée de sang, c'était le futur Charles IX; le plus jeune viendra de loin pour la prendre; pauvre enfant, dit-il, cédant en ce moment à une pitié subite, prends garde au moine, et porte toujours ta cuirasse sous tes habits. o

— Assez, s'écria la reine alarmée.

— Il y a pourtant encore là un enfant dont je n'ai dit l'avenir. — Oh! le sien est serein et beau; toutes vos prédictions ne pourront l'assombrir, dit la reine, en asseyant sur ses genoux la jeune Marie Stuart. — Vous vous trompez, madame : je vois bien des cadavres sur la route de cette jeune fille. Défendez bien vos quatre fils : l'un deux est destiné à être dévoré par cet amour de louve; d'autres le suivront et leur vie ne fera qu'alimenter le besoin de passion qui emporte la jeune reine. — Ah ! mon Dieu, s'écria-t-il tout à coup en s'interrompant; baissez la tête et coupez vos cheveux, madame ; votre cou appartient au bourT0slUl, A ces derniers mots un frémissement électrique rcourut la foule; elle se courba sous le regard de ronze que Nostradamus fesait peser sur elle. — Donc, messeigneurs, vous vous sentiez la tête bien haute pour espérer que je ne verrais pas au dessus.Vous jetiez sur notre avenir la grande ombre de votre présent pour me le cacher; mais empêchez donc le fer de luire dans votre destinées comme des étoiles sinistres dans un ciel sombre. Le roi fut le premier à sortir de cette stupeur générale qu'avaient fait naître les parolesde Nostradamus tonnant comme la foudre. — Maître , nous vous écoutons; mais nous avons à nous plaindre d'être les derniers quand nous devrions être les premiers. — La mauvaise fortune arrive toujours trop tôt et la nouvelle en est toujours mal reçue. — Le fils de François Premier ne s'inquiète ni de l'une ni de l'autre : parlez. —Sire, permettez qu'une fois dans ma vie je sois courtisan : je ne demande qu'à me taire. — Votre demande est vaine : parlez, je le veux. Nostradamus s'inclina, prit un stylet et écrivit rapidement quatre lignes sur une ardoise lègere qu'il portait toujours avec lui. Les courtisans firent cercle autour des deux interlocuteurs; la reine Catherine se rapprocha aussi en jetant sur le savant un regard qui semblait demander grâce. — Sire, lisez, dit-il au roi, en lui tendant l'ardoise ; mais que nul ici ne vous entende. Tout le monde se tint respectueusement à l'écart ; Catherine de Médicis resta seule à côté du roi et lut avec lui en silence le quatrain suivant.

Le lion jeune le vieux surmontera ;
En champ bellique par singulier duel,
Dans cage d'or les yeux lui crévera.
Deux plaies une, puis mourir ; mort cruelle !

— Fi donc ! Monseigneur, vous palissez, dit l'italienne à demi voix et sans changer de figure, au pauvre Henri II, qui se montrait visiblement ému de ce qu'il avait sous les yeux. Et lorsque sa pensée eut fouillé le sens du dernier vers, il parut recevoir une secousse si violente que l'ardoise lui tomba des mains et alla se briser sur le parquet.

Toute la cour s'entreregarda avec dépit et exprima presque tout haut le regret de ne pas connaître la destinée royale, ce qui lui aurait servi à calculer d'avance la mesure de sa fidélité. Mais un sourire de

Catherine, un de ces sourires séduisans et faux dont elle avait l'habitude, se dérida gracieusement comme un arc-en-ciel et arrêta l'orage qui se levait noir de pressentimens. — Messeigneurs, dit-elle, sans la moindre hésitation, cette prédiction annonce un règne long et heureux; je vous l'annonce au nom du roi, afin que le savant devin reçoive aussi votre reconnaissance. Un mouvement d'incrédulité railleuse acceuillit cette explication que personne n'osa cependant contredire. Nostradamus était le seul qui l'aurait pu, s'il se fût trouvé là en ce moment; mais il avait profité de l'incident qui l'avait fait échapper à l'attention de tous, pour sortir des appartemens de l'hôtel des Tournelles, et pour gagner la rue. Lorsqu'on se ravisa pour lui adresser des complimens menteurs, il était déja hors de Paris, sur la route qui devait le conduire, quelques jours après, en Provence. Maintenant nous ferons une halte pour regarder dans le passé les événemens qui justifièrent les prophéties du médecin de Salon. Anne de Montmorency mourut à la bataille de SaintDenis, frappé par derrière; lorsque le beffroi de la Saint-Barthélemy sonna, Coligny resta dans son lit où il fut éventré d'un coup d'épieu. Le fils de François de Guise attendit au bas de l'escalier que l'assassin eût fini sa besogne. ll vengeait son père tué lâchement dans un batelet, par Poltrot, un des seïdes de Coligny. Les trois fils de Catherine furent tous rois : le premier mourut étouffé dans les bras de Marie Stuart, celui-ci fut François Il; le second, on connaît ses actes, fut Charles IX; enfin, le troisième s'échappa du trône de Pologne pour ne pas perdre la succession de son frère ; mais le couteau de Jacques Clément se trouvait dans ce legs fatal : Henri III ne se le rappela que lorsqu'il en fut frappé. Marie Stuart creusa dans son amour une tombe pour ses nombreux amans. Sa beauté se fit une auréole de tant de victimes que le bourreau dut à la fin se mettre sur les rangs pour éteindre cette soif de plaisirs qu'aucune jouissance n'avait pu satisfaire. Henri II, renversé par Montgommery, dans un tournois, se souvint lui aussi de la prophétie qui présageait sa mort. La lame creva la cage d'or, et lui fit au front une blessure mortelle. Nostradamus vécut assez pour voir se réaliser une grande partie de ce qu'il avait prédit. Sa renommée immense lui valut comme toujours l'admiration des peuples et la haine des savans; ces derniers le poursuivirent sans relâche, l'accablant de leurs sarcasmes, le harcelant de leurs railleries, le déchirant de leurs épigrammes; le poète Jodèle fit contre lui un distique devenu fameux, dont ses ennemis se servirent pour le torturer.

Nostradamus cumfalsa damus, nam fallere nostrum est , Et cum falsa damus, nihil nisi nostra damus (1).

(1) Ce joii distique attaque les centuries de Nostradamus : « Nous donnons ce qui nous appartient, lorsque nous donnons des faussetés, car notre métier est de mentir ; et lorsque nous donnons des faussetés, nous ne donnons que ce qui nous appartient ».

Le prophète de Salon résista cependant à tous les coups qu'on lui porta, et se vit visiter dans sa vieillesse par tout ce qu'il y avait de grand et d'illustre en Europe. Rabelais, qui de moine, de médecin, d'agent diplomatique, était devenu curé de Meudon, allait égayer de temps à autre la retraite de l'austère Nostradamus des derniers éclats de cette raillerie sauvage qui avait tra

ué dans toutes leurs actions les papes et les rois.

Charles IX s'y rendit aussi en compagnie de sa mère, et voulut entraîner le savant à sa suite, en le nommant son médecin. Nostradamus pour toute réponse prit un livre d'éphémérides, l'ouvrit à la date du deux Juillet, et fit lire aux deux royaux visiteurs quatre mots latins écrits de sa propre main : hic prope mors est.

— Nous sommes au 2 juillet 1565; je n'ai plus que cinquante deux semaines à vivre, ce n'est pas trop de ce temps pour le consacrer à Dieu, et il laissa partir le cortège du roi Charles sans le suivre.

Un an après, un bruit étrange se répandit dans la ville de Salon : Nostradamus, disait-on, fesait creuser son tombeau dans le cimetière des Cordeliers. Quelques personnes ajoutaient même que le savant devait y descendre dans quelques jours. Cela était écrit dans ses centuries. Le peuple épiait toutesses actions pour ne pas perdre le spectacle du drame qui allait se jouer. Or, dans lamatinée dusecond jour de juillet del'année 1566, on vit le prophète, qui depuis long-temps se tenait renfermé, sortir de sa maison appuyé sur le bras de son fils. Ils se dirigea ainsi vers le cimetière des Cordeliers, sans prendre garde à la foule qui suivait derrière, muette, recueillie. Une exaltation nerveuse enflammait sa figure et semblait dégager l'esprit du vieillard de tous les liens terrestres qui le retenaient. Arrivés à l'entrée du cimetière, il se tourna vers son fils, qui s'était mis à genoux sur la première marche, et le bénit. Le peuple qui s'était arrêté et agenouillé, lui aussi, pour prendre sa part de ces derniers adieux, ne se leva que lorsque le bruit que fit la grille de fer en se fermant en eut annoncé la fin. En un moment, des centaines de mains s'attachèrent aux barreaux, et autant de têtes s'étayèrent sur toute leur longueur. Une anxiété croissante tenait tout le peuple haletant et silencieux. Nostradamus ne le remarqua pas; peut-être était-il insensible à cette curiosité générale ; peut-être, comme le juste de Sodome, craignait-il de se retourner, nul ne

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le sait. Il suivit une pente rapide creusée dans le terrain, jusqu'à l'endroit où une pierre énorme bouchait l'entrée d'un caveau. Cette pierre descendait comme une herse de la voûte. Le jeu du ressort, placé en dehors, servait à l'élever et à l'abaisser; au dedans, une corde seule la retenait; celui qui la couperait était destiné à voir cette énorme masse de granit lui fermer à jamais la sortie. Lorsque la pierre fut portée à la voûté par l'action du ressort, tout le monde put voir à la clarté ! d'une lampe fixée à la muraille cet espace étroit et humide. Une table et une chaise én étaient tôut l'a-' meublement; puis sur la table quelques feuilles de papier, de l'encre et une plume encore fatiguée. En * face, et sur la muraille flamboyait un quatrain mena- . çant : • • · • · • • * , * ' . Le corps pour le repos s'arrête; . . } • i L'esprit de l'avenir s'inquiète . , , , Qui d'entre vous les troublera, , , , De mort male périra. · · · , ' Nostradamus étendit le doigt vers ces lignes terribles, puis, d'un coup de ganibet provençal , il trancha résolument la corde, et la pierre tomba, Un cri horrible s'échappa alors de la foule, pareil à celui que le couperet du bourreau lui arrache toujours. Ce fut tout. Le respect l'arrêta à la même place, et depuis lors aucune main impie n'a osé soulever la pierre derrière laquelle Nostradamus écrit encore et écrira, dit-on, jusqu'à la fin du monde.

L'inscription suivante gravée dans l'église des Cor

deliers de Salon marque la place où ce courageux suicide s'est accompli :

Cy reposent les os de Michel de Nostrodame duquel
La plume presque divine a été de tous estimée
Digne de tracer et de rapporter aux humains
Les événemens à venir par dessus
Tout le rond de la terre

Il est trépassé à Salon de Craux en Provence l'an De grâce MDLxvI et le second jour de juillet Agé de LxII ans v1 mois xvII jours . ..

Oposteres, ne touchez à ses cendres et n'enviez t * Point le repos d'y celui

, - Charles BERIN.

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ASSASSINÉ A TOULOUSE PAR LES LIGUEURS, LE 10 FÉVRIER 1589.

Le duc d'Alençon, frère unique du roi Henri III, étant mort en 1584, le roi de Navarre devint l'héritier direct de la couronne de France. La seule appréhension d'un monarque huguenot suffit aussitôt pour donner un développement immense à la Sainte-Union, et l'ambi

tieux duc de Guise, excité par l'Espagne, aspiraplus ouvertement au trône. La France se partagea en trois partis : celui de la ligue, le plus turbulent de tous, où le fanatisme religieux se mélait à de fougueux élans de liberté populaire; celui des huguenots - œri so"o

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nait les prétentions du roi de Navarre à l'héritage royal, et qui demandait, les armes à la main, le droit de vivre en paix dans l'exercice de son culte; celui des politiques, comme on disait alors, intermédiaire entre les deux autres, royaliste et catholique à la fois, intolérant comme les ligueurs, mais dévoué en même temps aux anciennes lois de la monarchie. Le duc de Guise était le chef reconnu de l'Union; le roi de Navarre commandait aux religionnaires; la reine-mère, Catherine de Médicis, tenait pour les politiques, et l'in, dolent et voluptueux Henri III, tour à tour effrayé par les Guise, séduit par les brillantes qualités de son beaufrère, dominé par les conseils d'une mère impérieuse, · flottait irrésolu : son indécision valut à la France six années de troubles, de crimes et de malheurs. . Sans doute, la commune de Paris fut le premier foyer de la ligue, et de là partirent les idées de sédition pour se répandre comme une flamme sur tout le royaume. § municipale et catholique, Toulouse, · ne fut pas non plus des dernières à accueillir l'esprit d'intolérance et de liberté : sa bourgeoisie et son clergé s'enrôlèrent avec une sorte de fureur dans la SainteUnion; son extrême proximité de l'Espagne servit aussi à en faire un brûlant théâtre d'intrigues. Vide de huguenots, mais située au milieu d'une province qui en était remplie, et près du patrimoine du roi de Navarre, cette capitale du Midi se distingua dans ces temps de massacres par une physionomie particulièrement énergique et farouche, qu'elle dut en même temps à son climat, à ses souvenirs et à sa position dans le pays même des guerres religieuses. Ce n'est pas qu'il n'y eût aussi dans ses murs des politiques, et à leur tête le premier président du parlement, Etienne Duranti, homme ardent et intrépide, qui flattait les passions du peuple par sa haine aveugle contre les protestans, mais qui s'attirait aussi d'innombrables ennemis par le faste de ses mœurs, son caractère impérieux et son dévouement absolu à la monarchie. Certes c'était alors une bien haute dignité que la présidence de ces cours souveraines, qui prêtaient à la justice un si merveilleux appareil de puissance et de majesté. Le seizième siècle est la grande époque des parlemens en France. Les attributions de la magistrature étant encore peu définies, il s'attachait, à ce nom de parlemens, je ne sais quelle superstition craintive et respectueuse, qui faisait de leurs chefs les premiers hommes de l'état en les constituant les représentans nés du droit et de l'autorité légitime. Il en est ainsi de tout.sur la terre : les hommes ne vénérent profondément que ce qui leur paraît vague, illimité, et en quelqne sorte surnaturel. Définir, c'est presque détruire., ... • • , Mais on reprochait justement à Duranti des habitudes indignes de son rang : il entretenart une correspon

dance suivie avec la cour, dont il s'était fait l'obéissant

ministre, chose inouïe de la part d'un premier président, qui devait être indépendant comme la vérité dont il était l'organe. Peu scrupuleux dans ses moyens, il avait aussi des espions partout, pour surprendre les plus intimes secrets des familles. D'un autre côté, il était le premier magistrat qui eût quitté la mule pour se rendre en carrosse au parlement, et ce fait, qui paraît d'abord peu important par lui-même, montre ce

pendant que la vanité somptueuse de Duranti n'avait pu s'accommoder en rien de la noble simplicité des vieilles mœurs. Un carosse était alors un raffinement plus extraordinaire que les plus brillantes innovations du luxe moderne. Duranti était d'ailleurs trop violent pour être long-temps respecté. Le roi de Navarre étant venu à Castres, les habitans de Lautrec députèrent vers le premier président pour lui demander s'ils devaient permettre l'entrée de leur ville à ce prince, qui était d'ailleurs leur vicomte. L'intolérant magistrat leur conseilla de refuser; mais le duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc, se hâta de détourner les consuls de cette

, rébellion Messieurs, leur dit Henri en les voyant, je

ne suis pas un diable pour vous faire du mal, et j'espère bien vous rendre de meilleurs offices que celui qui vous pousse à me désobéir. Un autre jour, le duc de Montmorency ayant accompagné le roi de Navarre jusque sur le seuil d'un temple protestant, se retourna vers ceux qui l'entouraient, et dit à haute voix : Je suis sûr que le premier président de Toulouse saura demain que j'ai été au prêche. Ces petits details prouvent combien le caractère personnel de Duranti diminuait la considération due à son titre. Cependant le roi, pressé de toutes parts, avait pris le plus mauvais parti : pour ôter à la faction des Guise le prétexte religieux, il avait rendu, le 18 juillet 1585, le fameux édit de réunion, qui enlevait d'un seul coup aux religionnaires toutes les garanties qu'ils avaient obtenues jusqu'alors. Cet édit fatal fut apporté à Toulouse par un courier du roi. Duranti en reçut la nouvelle avec des transports de joie; il se rendit luimême à l'église Saint-Sernin, pour y faire chanter un Te Deum. Le parlement, présidé par lui, se distingua par l'excès de son fanatisme. La chambre mi-partie de Lille fut dissoute sur-le-champ ; tous les juges présidiaux du ressort qui ne s'étaient pas hâtés de publier l'édit furent supprimés; il y eut même un arrêt qui condamnait à être pendu quiconque oserait persévérer dans la religion réformée. Enfin, Duranti poussa l'extravagance jusqu'à convoquer une assemblée de gentilshommes catholiques pour leur proposer de porter le fer et le feu dans les environs des villes protestantes. Cette incroyable proposition fut rejetée; mais la soif de guerre civile qui tourmentait le fougueux magistrat n'en devait pas moins être satisfaite : cette guerre sortit d'elle-même du choc des passions et des intérêts. Le due de Montmorency n'avait pas pris la chose comme le premier président : quoique zélé royaliste et bon catholique, il avait été effrayé des conséquences de l'édit de réunion, et crut devoir embrasser publiquement le parti des huguenots. Il publia, le 10 août, avec le roi de Navarre, un manifeste où les ligueurs étaient déclarés ennemis du roi et de l'état. Le mois suivant, arrivèrent à Toulouse des lettres du roi qui désavouaient le duc de Montmorency, et ordonnaient de n'obéir qu'au maréchal de Joyeuse. Le Languedoc se divisa entre les deux partis : les combats recommencèrent avec fureur. Le parlement de Toulouse enregistra, sur la requéte du procureur-général, une bulle donnée par le pape Pie IV en 1568, en faveur de ceux qui se croiseraient contré les hérétiques, et le peuple prit les armes de toutes parts. Pendant trois ans, ce ne fut dans toute la province

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