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On en était là, lorsqu'il arriva de Paris un plan de conduite du siége; le général d'Arçon l'avait rédigé, et le comité du génie y avait apposé son approbation. Ce plan fut soumis à un conseil de guerre tenu à Ollioules. Ses dispositions demandaient qu'on s'emparât d'abord de la montagne et du fort Faron, des forts Rouge et Blanc, de celui de Sainte-Catherine; qu'on ouvrit la tranchée sur le milieu de l'enceinte de la ville, et qu'on abandonnât toute tentative contre les forts de la Malgue et de Malbousquet. Le comité de Paris supposait d'ailleurs l'armée nombreuse de 60,000 hommes, disposant d'un matériel considérable et largement urvue de subsistances et de provisions de toute sorte. Lapoype et Cartaux paraissaient résolus à mettre en oeuvre les instructions arrivées de Paris; mais Napoléon démontra vivement l'inutilité et le danger du plan proposé; il demanda qu'on bloquât Toulon par mer comme ill'était par terre, au moyen de deux batteries de trente pièces qui forceraient l'escadre anglaise d'évacuer les deux rades. Il désigna pour ces constructions l'extrémité du promontoire de l'Eguillette et l'extrémité du promontoire Balaguier. Marescot, depuis général du génie et alors capitaine, adopta les idées de Napoléon, sans toutefois partager ses espérances. Mais les Anglais de leur côté avaient déja compris l'importance qu'on pouvait donner à la pointe des deux promontoices : ils travaillaient sans relâche au fort Murgrave destiné à commander les positions de l'Éguillette et de Balaguier; tout avait été prodigué pour le rendre for· midable, rien n'y manquait ; c'était en effet un PetitGibraltar. Cependant Napoléon rencontrait d'immenses difficultés pour la réalisation de son plan d'attaque, tantôt dans la résistance du conseil de guerre, tantôt dans l'ignorance de son état-major qui demandait qu'on employât l'artillerie contre les forts qui protégaient Toulon, ou pour jeter des projectiles dans la ville et incendier quelques quartiers. Un jour Cartaux conduisit Napoléon sur une hauteur, entre le fort Malbousquet et les forts Rouge et Rlanc, et lui proposa d'y établir une batterie qui les battrait à la fois. Ce plan était inexécutable ; car les assiégeans ne pouvaient avoir d'avantage contre les assiégés qu'en plaçant trois ou quatre batteries contre un fort, de manière que les feux convergeassent; or, Cartaux proposait précisément tout le contraire. Napoléon objecta que cette batterie, construite entretrois forts, serait rasée en un quart-d'heure et qu'il ne resterait pas un seul canonnier. Le général en chef insista ; Napoléon désobéit. Il désobéit une seconde fois, en refusant de construire une batterie inutile et dangereuse sur la terrasse d'une bastide, et une troisième, enfin, en contremandant l'évacuation que Cartaux avait ordonnéé des batteries de la Montaqne et des Sans-Culottes. Cartaux avait profité d'une § de Napoléon, parti pour l'arsenal de Marseille; le commandant d'artillerie arriva au moment même où l'évacuation commençait. Fatigué et tourmenté de tant de contrariétés, Napoléon écrivit au général en chef pour lui demander qu'il lut fît connaître ses idées générales, et qu'il lui en laissât l'exécution pour les détails de son arme. Cartaux répondit que le plan auquel il s'attachait définitivement était que l'artillerie chauffât Toulon pendant troisjours, après quoi, il le ferait attaquer par trois colonnes.A

côté de cette singulière réponse, Napoléonécrivit ce qu'on devait faire pour prendre Toulon, en répétant ce qu'il avait déja dit au conseil de guerre. Il remit ce mémoire au représentant Gasparin, homme de baucoup d'esprit, dont il fesait grand cas, et qui avait seul compris la portée des idées du jeune commandant. Ce plan fut porté à Paris par un courier extraordinaire, qui rapporta l'ordre à Cartaux de quitter sur-le-champ l'armée de siége, et de se rendre à celle des Alpes. Le général Lapoype, comme le plus ancien général, prit le commandement par intérim, et établit son quartier-géné-. ral à Ollioules. j Napoléon fit immédiatement construire neuf batteries de canons et de mortiers; la canonnade partie de ces différens points avait pour but de retarder les travaux que l'ennemi fesait pour augmenter l'importance et la force du Petit-Gibraltar. Les assiégeans , écrasés par les feux de ces batteries, tentèrent le 8 novembre, une sortie pour les détruire; repoussés de la batterie des Moulins, ils finirent par s'emparer de celle des Sablettes ; mais l'adjudant-général Victor, depuis maréchal et duc de Bellune, la reprit quelques jours après. Le rappel de Cartaux avait laissé Napoléon maître des dispositions de l'artillerie; cela dura peu. A cet officier si médiocre et si présomptueux succéda un médecin savoyard, Doppet, plus intelligent que Cartaux, il est vrai, mais aussi ignorant de l'art de la guerre. C'était un Jacobin outré. Peu de jours après son arrivée, une bombe ennemie mit le feu au magasin à poudre de la batterie de la Montagne; plusieurs canonniens furent tués, et Napléon, qui s'y trouvait, courut de grands dangers; le même soir, Napoléon alla chez Doppet pour lui rendre compte de l'événement; il le trouva en train de verbaliser, et cherchant à prouver que ce malheur était le fait des aristocrates. Le lendemain, un bataillon de la Côte-d'Or, de tranchée au fort Murgrave, indigné des mauvais traitemens que des Espagnols fesaient endurer à un volontaire qu'ils avaient fait prisonnier, courut aux armes et marcha au fort; le régiment de Bourgogne le suivit, toute la division du général Brulé fut entraînée; une épouvantable canonnade et une fusillade meurtrière s'engagèrent. Napoléon qui se trouvait au quartier-général, se rendit près du général en chef, mais celui-ci ignorait la raison de cet évènement; ils y coururent. L'opinion du commandant fut que, puisque le vin était tiré, il fallait le boire; qu'il en coûterait moins pour pousser l'attaque à fond que pour battre en retraite. Le général l'autorisa à se porter à la tête de l'attaque pour la diriger. Nos tirailleurs couvraient tout le promontoire et avaient enveloppé le fort; Napoléon formait deux compagnies de grenadiers en colonne pour pénétrer par la gorge, lorsque Doppet, ayant eu un de ses aides-de-camp tué près de lui, quoique assez loin du feu, fit battre la retraite. Les tirailleurs apercevant ce mouvement rétrograde et entendant la retraite, se découragèrent; l'attaque fut manquée. Napoléon arriva près du général en chef, le visage couvert de sang d'une légère blessure qu'il avait reçue au front et qui n'était pas encore pansée, il lui dit : « le J...-f..... qui a fait battre la retraite nous fait manquer Toulon »..... Huit jours après, Doppet fut envoyé à l'armée des Pyrénées, où il signala son arrivée en fesant guillotiner grand nombre de généraux.

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RONAPARTE AU SIEGE DE TOULON.

Doppet avait eu l'intention de renvoyer Napoléon de l'armée de Toulon, et de le remplacer par Duteil, bon homme, mais fort incapable; mais Napoléon avait une mission expresse du gouvernement; il fut maintenu.

Dugommier fut désigné pour remplacer Doppet; l'armée accueillit ce choix avec grand plaisir, car il avait toutes les qualités d'un vieux militaire; extrêmement brave de sa personnne, il aimait les braves et en était aimé; il était bon, quoique très actif, juste ; avait le coup-d'œil militaire, du sang-froid et de l'opiniâtreté dans le combat.

A la dissolution de l'armée de Lyon, celle de Toulon reçut quelques renforts qui portèrent son total à 30,000 hommes de bonnes et mauvaises troupes. O'hara, le général en chef des coalisés, attendait aussi un renfort de 14,000 hommes, et espérait alors faire lever le siége, opérer sa jonction avec l'armée piémontaise, et s'emparer de toute la Provence; cette province manquait de vivres, et n'espérait de salut que dans la prompte reddition de Toulon. Le plan de Napoléon qui agissait sur les forts, et principalement contre le Petit-Gibraltar, était l'objet d'une désapprobation générale, et excitait les plus vives plaintes; car on ne comprenait pas

pourquoi on n'attaquait pas directement Toulon. Les autorités de Marseille, alarmées de la disette quiallait en croissant, proposèrent à la Convention de lever lesiége, d'évacuer la Provence, et de repasser la Durance, sauf à se remettre en campagneau printemps. Tout était prêt cependant pour une attaque décisive du fort Murgrave; mais Napoléon la retarda de quelques jours, et renforça ses moyens d'action par une nouvelle batterie armée de huit pièces de vingt-quatre et de quatre mortiers, destinée à maintenir le fort Malbousquet. La maladresse et la présomption des représentans du peuple, compromirent l'effet que l'artillerie en attendait. S'étant rendus près de cette batterie surnommée la Convention, ils donnèrent l'ordre aux canonniers de tirer. Le commandant d'artillerie, qui se trouvait au quartier-général, étonné d'entendre le feu, ce qui était contraire à ses projets, courut chez le général en chef pour se plaindre; mais le mal était fait, il était sans remède. Le lendemain, O'hara sortit de la place à la tête de 7,000 hommes, passa le ruisseau de l'As, culbuta tous les postes qui défendaient la batterie de la Convention, s'en empara etl'endoua. Dugommier et Napoléon arrivèrent en toute hâte, firent quelques dispositions, repoussèrent l'ennemi, et le poursuivirent jusqu'aux portes de Toulon; cette sortie lui coûta beaucoup de monde; le général en chef O'hara eut le bras cassé et fut fait prisonnier; il remit son épée à Napoléon. Cette journée coûta deux blessures à Dugommier, et procura à Napoléon le grade de colonel. Suchet, depuis maréchal de France, alors chef de bataillon des volontaires de l'Ardèche, s'y fit aussi remarquer. Dugommier ayant obtenu un corps d'élite de 2,500 chasseurs et grenadiers, se résolut à donner l'assaut au petit Gibraltar; le 14 décembre les bateries françaises commencèrent à faire un feu roulant de bombes et de boulets avec quinze mortiers et trente pièces de canon de gros calibre; il continua jour et nuit jusqu'au 17, jour de l'assaut, et eut les plus heureux effets. La grande quantité de bombes qui tombaient dans la redoute, avait forcé la garnison à en sortir. Le général en chef ordonna de marcher sur la redoute, à une heure du matin; mais la pluie sembla devoir contrarier ce plan, et ce ne fut que par les remontrances des représentans et les conseils de Napoléon qu'il se décida à y donner suite. Dugommier divisa ses troupes en quatre colonnes : deux furent chargées d'observer les redoutes de Balaguier et de l'Eguillette; la troisième, toute de troupes d'élite, aux ordres du brave général Laborde, marcha droit au Petit-Gibraltar; la quatrième resta en réserve. Une première tentative faite par Dugommier en personne avait échoué; désespéré, il se porta à la colonne de réserve commandée par Napoléon; il se fit précéder † un bataillon qu'il confia au capitaine d'artillerie uiron. A trois heures du matin, Muiron escalada le fort à une embrâsure par laquelle entrèrent Dugommier et Napoléon; Laborde et Guillon entrèrent par un autre côté. Les canonniers anglais se firent tous tuer sur leurs pièces; la garnison se rallia à sa réserve, sur un mamelon à une portée de fusil du fort; elle # reforma et fit trois attaques pour le reprendre. ers cinq heures du matin, elle amena des pièces de campagne; mais déja l'artillerie avait fait venir des canonniers et tourné les pièces du fort contre l'ennemi.Au milieu de l'obscurité, de la pluie, d'un vent affreux et du désordre des cadavres, et des cris des blessés et des mourans, on eut beaucoup de peine à organiser six pièces; aussitôt, elles commencèrent le feu, l'ennemi renonça à ses attaques et battit en retraite. Peu de momens après, le jour parut; l'armée victorieuse se rallia ; à dix heures, on descendit sur l'ennemi qui s'embarqua avec précipitation; à midi ils étaient entièrement chassés du promontoire. Cet assaut coûta 1,000 hommes à l'armée républicaine, et 2,500 à l'armée coalisée; Napoléon eut un cheval tué sous lui et fut blessé d'un coup de lance; Laborde et Muiron le furent plus grièvement. Après cette victoire, Napoléon pensa à attaquer le fort Malbousquet, et dit aux généraux : Demain ou après, au plus tard, vous souperez dans Toulon. L'amiral anglais, à la nouvelle de la prise du PetitGibraltar, envoya l'ordre aux troupes des batteries de l'Eguillette et de Balaguier, de tenir contre les forces républicaines; mais ce fut en vain; et dans la crainte qu'elle ne finit par se trouver renfermée, il ordonna à son escadre de lever l'ancre, d'appareiller, de sortir

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des rades, et de croiser hors de la portée du canon des côtes. Les habitans de Toulon ne s'étaient point aperçus de la prise du Petit-Gibraltar; l'alarme et la surprise furent extrêmes, quand ils apprirent que le conseil de guerre anglais avait décidé l'évacuation de la ville. Le fort Pomets sauta dans la nuit du 17 au 18. Les forts de Faron, de Malbousquet, de la redoute Rouge, de la redoute Blanche, de Sainte-Catherine furent évacués dans la même nuit. Le 18 tous ces forts furent occupés. L'escadre anglo-espagnole était parvenue à sortir et croisait hors des rades; plusieurs bâtimens et bon nombre de chaloupes qui rejoignaient l'escadre furent coulés bas par l'artillerie républicaine. Dans la soirée du 18, une épouvantable explosion annonça la destruction du magasin-général; au même moment le feu se manifesta à quatre ou cinq endroits de l'arsenal, et une demi-heure après, la rade se couvrit de flammes; c'était l'incendie de neuf vaisseaux de haut-bord, et de quatre frégates françaises : l'horizon, à plusieurs lieues, en était embrasé; on attendait l'explosion du fort de la Malque; mais la garnison ne trouva pas le temps de charger les mines, et dans la nuit les Français y entrèrent. La terreur était dans Toulon; la plus grande † des habitans s'était embarquée; le reste s'était rricadé dans les maisons; l'armée républicaine était rangée en bataille sur les glacis. Le 18, à dix heures du soir, le colonel Cervoni enfonça une porte et entra avec une patrouille de 200 hommes ; tout était silencieux ; mais bientôt il courut un bruit que les mèches étaient allumées pour faire sauter les poudrières ; les troupes destinées à la garde de la ville, entrèrent immédiatement. L'arsenal de la marine était dans une confusion horrible ; l'incendie avait déja commencé et fesait de grands progrès, malgré les efforts des galériens pour l'éteindre. Napoléon y arriva avec tout ce qu'il avait de canonniers et d'ouvriers disponibles, et réussit, après plusieurs jours, à éteindre le feu et à conserver l'arsenal. L'officier anglais, Sidney-Smith, chargé de brûler les vaisseaux et l'arsenal, s'était mollement acquitté de sa tâche, car les Français purent sauver tous les magasins, et des trente-un vaisseaux qui se trouvaient à Toulon, lors de la trahison, les Anglais n'en détruisirent ou n'en emmenèrent que dix-huit. L'armée républicaine fit son entrée le 19 décembre. Elle avait passé soixante-dix heures sous les armes, dans la boue et la pluie ; elle se livra, dans la ville, à des désordres que semblaient autoriser les promesses faites au soldat pendant le siége. Toutes les propriétés de Toulon furent déclarées propriétés de l'armée, et la république se substitua à ces droits, moyennant une année de solde en gratification. Nous n'avons point à parler des suites du siége de Toulon ni des atrocités du tribunal révolutionnaire qui ! y fut installé; la prise de cette place importante fut comme le prélude des grands succès de la campagne de 1794. Dugommier passa à l'armée des PyrénéesOrientales, et Napoléon fut chargé de réarmer les côtes de la Méditerranée, surtout Toulon, et de se rendre ensuite à l'armée d'Italie pour y prendre le commandement de l'artillerie. La réputation de Napoléon a commencé au siége de

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L LA BELLE INGONDE,

Sous le règne de Clotaire 1" vivait dans un petit village voisin de Soissons, une jeune châtelaine connue sous le nom de Belle Ingonde : elle avait perdu son père depuis plusieurs années; sa mère n'avait pas tardé à suivre son époux au tombeau, et la noble orpheline n'avait d'autre défenseur qu'un vieil oncle, archidiacre de la cathédrale de Soissons. Le roi Clotaire allait souvent chasser sous les murailles du château ; mais il n'avait pas encore pensé à franchir le seuil du manoir. On lui avait parlé plusieurs fois de la Belle Ingonde ; plusieurs fois, il l'avait vue en songe; rêves d'amour tourmentent souvent les têtes couronnées. Fatigué de la chasse qui durait depuis le matin, dit la chronique, le jeune roi s'assit un jour non loin de l'habitation de la jeune châtelaine; le soleil était sur le point de disparaître derrière l'horizon; le vallon s'esfaçait déja sous les ténèbres mystérieuses du crépuscule, et les plus hautes tours du château paraissaient seules illuminées par les derniers rayons du jour. — Nous sommes loin de Soissons, dit le roi Clotaire aux seigneurs de sa suite; voulez-vous que nous allions demander l'hospitalité au seigneur de ce manoir ? —Ce château est habité par une jeune fille, répondit un des seigneurs, et son oncle, l'archidiacre, en défendrait l'entrée au roi Clotaire lui-même. — Et quel est le nom de la mystérieuse châtelaine ? — La belle Ingonde, s'écrièrent tous les seigneurs.

— Cette noble damoiselle dont on vante la beauté dans mon palais de Soissons!.... Dieu aidant, messeigneurs, nous pénètrerons dans cet asile; nous y passerons la nuit. — Je cours annoncer le roi Clotaire, dit Randival, le plus jeune de tous les seigneurs. — Je vous le défends sous peine de mort, s'écria Clotaire. Je veux que la belle châtelaine ignore qui je suis. Je vais vous conduire; soyez prudens et discrets. . - . - . . . . . . . . . . . La nuit était close lorsque les seigneurs du palais de Soissons s'arrêtèrent devant la grande porte du château. Sur un geste de Clotaire, deux hommes d'armes sonnèrent de la trompette par trois fois : on ne répondit pas du château; le signal fut répété; Clotaire dans un

mouvement d'impatience se dressa sur ses étriers et cria d'une voix forte : — Noble châtelain, qui que tu sois, viens ouvrir le grand portail de ton vieux manoir, et donne l'hospitalité à de nobles seigneurs qui se sont égarés au retour de la chasse. On répondit du château : — Nobles seigneurs, on vient; mais si vous êtes des larrons, Dieu vous punira d'avoir trompé la confiance d'Ingonde la châtelaine. Quelques instans après, le portail de fer roula sur ses gonds; un vieillard revêtu d'une robe sacerdotale sortit seul, et dit aux seigneurs qui se pressaient autour de lui : — Vous êtes bien nombreux, beaux seigneurs ; le château d'Ingonde n'est pas assez vaste pour loger si grande compagnie. — N'ayez pas souci de nous, mon père, répondit le roi ; nous sommes d'honnêtes gentilshommes ; nous appartenons à la cour de Soissons. — Quelle preuve pouvez-vous me donner de la vérité de vos paroles, et de la sincérité de vos intentions ? — Voyez, mon père, dit Clotaire en montrant au vieillard son anneau royal... Je suis le favori de Clotaire 1°r, roi de Soissons. — Ce manoir vous est ouvert, seigneurs, répondit l'archidiacre en s'inclinant respectueusement; bienheureuse sera ma nièce Ingonde, puisqu'il lui est donné de recevoir dans sa demeure la fleur de la noblesse du royaume de Soissons. Les serviteurs de la belle Ingonde reçurent ordre de préparer un magnifique festin. L'archidiacre de la cathédrale de Soissons, persuadé que le seigneur qui lui avait montré l'anneau royal était en grande faveur auprès de Clotaire, ne négligea rien pour faire bon accueil à ses nobles convives. La belle Ingonde fut proclamée, d'une voix unanime, reine de la fête, et les courtisans, par égard pour leur maître, lui réservèrent une place à côté de lui. La châtelaine avait à peine vingt ans. Belle comme un ange, timide comme une vierge, elle n'était jamais sortie du manoir paternel. En vain les leudes les plus puissans l'avaient demandée en mariage ; son oncle, l'archidiacre, qui savait que les seigneurs du royaume de Soissons était toujours en guerre, fesait si bien par ses conseils que tous les prétendans étaient congédiés. Quand il vit ses convives rangés autour de la table, il bénit les mets, et puis chacun fut libre de se livrer à la joie du festin. Le roi Clotaire, placé près de la belle Ingonde, ne donnait aucune attention aux joyeux propos de ses courtisans.A-demi incliné vers la jeune châtelaine, il s'entretenait avec elle à voix basse, et chaque parole d'Ingonde enivrait son ame d'un plaisir ineffable. — Damoiselle, lui disait-il de manière à n'être pas entendu par l'archidiacre, les seigneurs du voisinage viennent souvent visiter ce manoir ? - Jamais, répondait la belle Ingonde; mon oncle, l'archidiacre, tient toujours les portes fermées, et il faut que vous soyez bien puissant à la cour de Soissons, puisque vous avez obtenu la faveur de passer la nuit dans ce château. — Je suis puissant, très puissant, répondit le roi en souriant.... Si j'étais Clotaire.... — Le roi de Soissons ! dit Ingonde, en élevant la VOlX... Tout-à-coup elle baissa les yeux, et son front se colora d'une céleste rougeur. — Si j'étais le roi de Soissons, dit Clotaire, je don· nerais tous les trésors de mon royaume pour obtenir : votre main. Et en prononçant ces dernières paroles, il se pencha si près d'Ingonde qu'il effleura presque ses joues. L'archidiacre qui n'avait pas détourné un seul instant ses yeux sans cesse fixés sur sa nièce, ne savait à quoi attribuer cet entretien secret. Soupçonneux comme tous les vieillards, il dit à Ingonde : — Ma fille, l'heure du festin est passée, et il ne vous convient pas de rester ici un instant de plus : allez ! que les anges du Seigneur veillent sur vous pendant votre sommeil. Ingonde s'empressa d'obéir, et le roi Clotaire la suivit des yeux jusqu'au moment où elle disparut comme une · vision fantastique derrière la porte de la salle du festin. Les seigneurs ne tardèrent pas à s'endormir autour du large foyer; l'archidiacre, voyant ses convives plongés dans un sommeil profond, sortit à petits pas pour ne point les éveiller, et s'enferma dans une chambre voisine pour réciter ses prières de la nuit. Le roi Clotaire ne pouvait fermer l'œil; il se tournait à chaque instant vers la porte par où la belle Ingonde avait disparu. — Elle reviendra, se disait-il à voix basse ; il me semblait que son sourire n'était pas le sourire d'un dernier adieu. Le roi ne se trompait pas dans ses pressentiments ; à l'heure de minuit, au moment où le sommeil des nombreux convives était le plus profond, la porte s'ouvrit enfin, et une jeune fille couverte de la tête aux nieds d'un voile noir fit un signe à Clotaire. — C'est elle ! dit le roi qui s'efforçait en vain de comprimer les transports de sa joie. D'un bond il sélança vers la jeune fille, et lui étreignant la main avec force, il lui dit : —Ange du ciel, sois bénie, puisque tu as deviné les secrets de mon cœur ! — Vous vous trompez, seigneur, répondit la jeune fille en reculant de quelques pas; je ne suis pas Ingonde.

— Tu n'es pas Ingonde! dit Clotaire, et un douloureux soupir sortit de sa poitrine. — Tu n'es pas Ingonde ! Tu n'es pas Ingonde ! — Suivez-moi, seigneur ; ma maîtresse vous attend. La porte se referma derrière la jeune fille. — Dis-moi ton nom, s'écria Clotaire; je ne l'oublierai jamais ; c'est toi qui me conduis au bonheur. — Que vous importe, beau seigneur, de connaître le nom de la pauvre Bathilde ? — Bathilde ! répéta plusieurs fois le jeune roi de Soissons. Et il suivit la jeune fille dans les détours d'un large escalier. Après une ascension de plusieurs marches, Bathilde frappa deux coups à une petite porte; une voix aussi douce que celle d'un ange lui cria qu'elle pouvait entl'eT. — Vous allez voir la damoiselle Ingonde, dit Bathilde en se tournant vers Clotaire. Je vous laisse, que Dieu veille sur vous ! Le jeune roi franchit le seuil d'un pas tremblant. Il aperçut la belle Ingonde assise sous le manteau d'une large cheminée : elle lisait attentivement dans un livre de prières orné de riches enluminures; à ses cheveux noirs, à son regard fier, à son teint pâle, il n'était pas difficile de reconnaître qu'un sang méridional coulait dans ses veines. — C'est vous dit-elle, en jetant sur Clotaire un de ces regards de vierge qui allument dans le cœur de l'homme le feu céleste d'un pur amour..... J'ai voulu vous voir, vous parler, Dieu me pardonnera si je fais mal. Clotaire était déja prosterné aux pieds de la belle Ingonde ; il arrosait ses deux petites mains des douces larmes de l'amour, et il n'osait proférer une seule parole. —Vous tremblez, seigneur, lui dit la belle Ingonde en souriant, oh ! n'ayez pas peur ! Asseyez-vous près de moi; j'ai tant de choses à vous dire ! L'entretien de la damoiselle et du roi se prolongea bien avant dans la nuit. Lorsque la voix matinale du coq annonça les premiers rayons du jour, Ingonde s'éloigna, se prosterna au pied d'un crucifix, pria pendant quelques instans. — Mon Dieu! mon Dieul s'écria-t-elle.... je ne sais quel trouble inconnu vient agiter mon ame.... un voile ténébreux couvre mon front ! Eloignez-vous, seigneur, éloignez-vous : le jour revient, vos compagnons vous attendent. — Je pars, belle Ingonde, s'écria le jeune roi; mais les fêtes de la cour de Soissons ne pourront me faire oublier cette heureuse nuit ! Damoiselle, me sera-t-il permis de vous revoir encore? — Vous savez mieux que moi, que désormais, je ne pourrai vivre sans vous, répondit la belle Ingonde. Les seigneurs étaient déja réveillés; inquiets sur le sort de leur maître, ils allaient commencer leurs perquisitions dans le château, lorsque l'arrivée du roi calma leurs alarmes.

II. LE BATARD DU ROI.

Clotaire en rentrant dans la capitale de son royaume

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