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— Hugolin, dit-il à son page, quelle heure vient de sonner au clocher voisin ? — L'horloge a frappé douze coups, répondit le page. — Minuit, dit Bernard à voix basse.... encore une heure à attendre ! Et il continua sa promenade sur le bord du Rhône. De temps en temps des soupirs sortaient de sa poitrine; il s'arrêtait parfois, et les yeux fixés vers le ciel, il murmurait des paroles que le page ne pouvait comprendre; il entendait seulement ces mots bien articulés... - Encore quelques instans, et je pourrai la voir! ! Hugolin qui ne connaissait pas la cause de l'impatience de son maître, lui dit d'une voix tremblante : - Seigneur, le vent de la nuit est si doux, tout est si tranquille autour de nous!... Voulez-vous que je chante la ballade que Jean Farnel, troubadour de Narbonne, a composée à votre prière, en l'honneur de Ganceline de Forcalquier ? — Oui, mon cher Hugolin, répondit Bernard de † avec empressement; parle-moi d'elle, toujours Cll0.... Le petit page posa sa toque de velours sur ses genoux , sépara en deux tresses ses cheveux noirs, regarda son maître avec un doux sourire, puis leva ses yeux vers le ciel et chanta la ballade. « Le ciel de la Provence est pur comme le regard d'unejeune et belle damoiselle; les roses que nous voyons éclore dans nos jardins sont plus parfumées que partout ailleurs. Les oiseaux qui suspendent leurs nids aux branches de nos orangers, murmurent sans cesse des chants d'amour. L'eau de nos fontaines est plus transparente que le cristal le plus pur. O Provence ! ô notre patrie, tu seras toujours la mère de la gloire, des beauxarts, un paradis enchanté, séjour éternel du plaisir. « Nos châteaux sont habités par de gentes damoiselles au long corsage; les chevaliers de France et d'Aquitaine admirent la beauté de nos jouvencelles, et pour obtenir de leur bouche un sourire, un doux merci, les paladins feraient un pélerinage en Palestine. « Réjouissez-vous, filles de la Provence, car le souffle de Dieu a allumé dans vos regards un feu céleste, et une tresse de vos cheveux noirs vaut mieux que les riches parures des fières châtelaines du pays d'outreLoire. « Quelle est donc la plus belle des jouvencelles de Provence? C'est toi Ganceline de Forcalquier; toi que les cours d'amour ont choisie pour leur reine; toi que les ménestrels ont appelée le guide et le soutien de toute noble et vertueuse courtoisie. « Quel est l'heureux paladin qui a obtenu de toi un serment d'amour ? c'est Bernard de Lodève, le plus intrépide de nos paladins. » e chant du jeune page fut interrompu par la voix de son maître. — Hugolin, lui dit-il, ta voix est douce comme celle de ma bien-aimée; merci, mon noble page, merci; quand tu seras assez fort pour porter une épée de bataille et chausser l'éperon d'or, je t'armerai chevalier. — Oui, mon bon seigneur, dit Hugolin, et, comme vous, je me rendrai digne d'être aimé par les nobles et vertueuses damoiselles. — Il est temps de partir, dit Bernard....

— Où voulez-vous porter vos pas, seigneur ?... — Vers la demeure du sire de Forcalquier. - Suivez-moi, seigneur. Le page et le jeune chevalier cheminèrent quelque temps sur les bords du Rhône; après plusieurs détours, Hugolin s'arrêta devant une maison flanquée de deux grosses tours, souleva le lourd marteau qui retomba sur un portail de fer, et dit à son maître : î C'est ici la demeure du sire de Forcalquier. — Merci, mon cher Hugolin : attends ici, et veille à ce que personne n'entre après moi. - Je le jure, seigneur, et à moins que quelque magicien n'ouvre le portail par enchantement, chevalier ni bourgeois ne pénétrera dans la demeure du sire de Forcalquier. Bernard de Lodève serra étroitement les deux mains de son page, en signe de reconnaissance, et ferma le portail derrière lui. Seul, dans une cour immense, il cherchait de l'œil une lumière qui put lui indiquer l'endroit où il trouverait damoiselle Ganceline. Toutà-coup, il sentit une main qui serrait son bras droit; et il entendit en même-temps une voix qui lui dit : — Seigneur, vous êtes Bernard de Lodève ?.. — Oui, répondit le paladin. — Vous voulez voir Ganceline de Forcalquier ? — Oui, répondit encore le jeune chevalier qui ne savait s'il devait se fier à son étrange interlocuteur. — Suivez-moi donc. — Qui est-tu ? — Vous le saurez plus tard. — De part le Dieu vivant tu me diras ton nom, ou tu vas mourir l — Ganceline vous attend, vous dis-je; vous n'avez pas un seul moment à perdre. — N'es-tu pas un traître chargé par le sire de Forcalquier d'épier nos démarches ? — Je connais la sincérité de vos intentions, beau sire chevalier; c'est pour cela que j'ai consenti à vous introduire auprès de demoiselle Ganceline. — Puisque tu connais la damoiselle de Forcalquier, tu peux me dire quel est le signal du rendez-vous ? — Oui, seigneur chevalier... Reconnaissez-vous ce bouquet? — C'est-bien ; quoique tu sois, bon ou mauvais génie, conduis-moi. — Ne craignez rien, beau sire. Et l'inconnu entraîne Bernard de Lodève vers une petite tourelle qui formait l'angle de la façade de la maison. Il ouvrit une porte, et, avant de franchir la première marche de l'escalier, il alluma une lampe qu'il tenait de la main gauche. Bernard de Lodève reconnut alors à sa longue robe un religieux de saint Dominique. — C'est vous, mon père, qui me conduisez auprès de Ganceline de Forcalquier ! — Moi, répondit le religieux d'une voix grave et solennelle. Je vous ai déja dit que je connais la sincérité de vos intentions, et votre amour pour la noble damoiselle Ganceline sera bientôt béni par le ministre du Seigneur. — Dieu vous entende, mon père ! dit Bernard de Lodève, en serrant étroitement une des mains du religieux.

Quand ils eurent franchi quarante marches de l'escalier de la tour, le Dominicain s'arrêta, prononça quelques paroles à demi-voix, et une porte s'ouvrit à l'instant. Bernard se sentit saisi d'un trouble involontaire en posant le pied sur le seuil : il porta ses regards autour de lui pour s'assurer si le moine ne l'avait pas trompé. Mais il ne vit d'abord qu'une jeune fille qui disparut subitement, et il commençait à se repentir de son Imprudente crédulité. — Mon père, dit-il au Dominicain, damoiselle Ganceline n'est pas ici... M'auriez-vous trompé ! ! — IIomme de peu de foi, répondit le religieux en † sur le chevalier un regard qui dénotait à la fois 'ironie et la bienveillance. — Ce serait infâme ! reprit Bernard. — Un seul instant, beau sire, et vous verrez la damoiselle de Forcalquier. Le moine en prononçant ces paroles dirigea sa main droite vers une porte qui s'ouvrit au même instant, — Entrez mon père, dit la jeune fille dont la disparition avait allarmé Bernard de Lodève... Et vous aussi, beau sire chevalier. Le religieux fit un signe à Bernard qui le suivit avec moins de crainte. La petite chambre où ils entrèrent était éclairée par deux petites lampes d'argent; quelques fauteuils, un lit, une mandore, des feuilles de vélin éparses sur une table ronde, un crucifix, une statue de la Vierge et quelques images de saints suspendues à la muraille, en formaient tout l'ameublement. Ganceline, assise près d'une fenêtre taillée en ogive, lisait attentivement dans un livre de prières; elle se leva tout-à-coup en entendant la porte s'ouvrir, et dit à la jeune fille : — Mathilde, Bernard de Lodève, est-il venu ? — Je vous attends depuis une heure, dit Ganceline en s'inclinant profondément pour saluer le religieux et le chevalier. — A la première heure de la nuit, m'avez-vous dit.... répliqua Bernard de Lodève d'une voix que l'émotion rendait tremblante. — Et vous êtes venu pour me voir, pour me dire que vous m'aimiez toujours ! répondit Ganceline. — Vous connaissez aussi bien que moi le secret de mon cœur... Vous savez que nulle autre femme que vous ne sera appelée baronne de Lodève, — J'ai fait appeler ce bon religieux; il priera le bon Dieu et la Vierge de conduire nos désirs à bonne fin. — Oui, mes enfans, répondit le moine : je prierai Dieu de protéger, de réunir des amours aussi chastes que celles des anges dans le ciel. — Bernard de Lodève, s'écria Ganceline, si demain vous sortez vainqueur du tournoi, mon père consentira à notre mariage, et tous vos frères d'armes seront témoins de notre bonheur ! — Je jure de terrasser les plus intrépides chevaliers de Provence. — Si dans le combat vous sentiez vos forces défaillir, je serai là pour ranimer votre courage. — A quel signe pourrai-je vous reconnaître ? — Je laisserai tomber à vos pieds ce bouquet de fleurs d'oranger; quand le combat sera fini, vous me le rapporterez, et ma main deviendra le fruit de votre victoire.

Cette entrevue se serait prolongée bien avant dans la nuit, mais un grand bruit se fit entendre dans la tour, et Ganceline allarmée conjura Bernard de Lodève de sortir de l'hôtellerie.

— A demain, s'écria le paladain; dans le tournoi cherchez des yeux le chevalier aux armes bleues.

Le moine le conduisit par le même chemin qu'iIs avaient déja parcouru, ouvrit le portail avec une précaution suspecte pour un autre qu'un amant exalté par le délire du bonheur.

— ll est parti, se dit le moine, quand il n'entendit plus le bruit des pas du jeune chevalier... à moi maintenant.

Une demi-heure après, il entrait dans une petite hôtellerie, située sur les bords du Rhône.

— C'est toi Francisco, s'écria un chevalier à la voix rude et menaçante ?

— Moi, seigneur; moi, Francisco...

— As-tu vu la damoiselle de Forcalquier ?

J'ai vu aussi Bernard de Lodève.

— Elle l'aime toujours ?

— lls seront unis demain.

— Que dis-tu misérable !

— Ils seront unis demain, si le sire de Lodève sort vainqueur du tournoi.

— Demain! demain! répéta plusieurs fois le chevalier.

— Il ne vous reste qu'un seul moyen....

Quel est-il?

— La ruse.

— Parle; si ton conseil est bon, je te donnerai plus d'or qu'il n'en pourrait contenir dans les pans de ta robe; si tu me trahis, je plongerai mon poignard dans ton (Oeur.

— Votre bon, votre fidèle Francisco n'est pas un traître, répondit le moine. Ecoutez-moi. Au point du jour, nous irons chez un juif de Beaucaire acheter une armure bleue,

— l'ne armure bleue !...

C'est la couleur des armes de Bernard de Lodève. Vous passerez près des galeries où seront placées les damoiselles , vous vous arrêterez; vous feindrez de chanceller sur votre palefroi; Ganceline de Forcalquier laissera tomber un bouquet de fleurs d'oranger.

— Achève donc.

— C'est le signal convenu avec Bernard de Lodève; puis quand la nuit sera venue, je vous introduirai auprès de Ganceline.

— Bien, bien, Francisco.

— A demain !

— Au point du jour.

— Chez le juif de Beaucaire.

Le seizième jour du mois de juin 1449, de grand matin, plusieurs hérauts d'armes parcoururent la ville de Tarascon, publiant à son de trompe que le tournoi commencerait à la dixième heure. Les paladins se trouvèrent réunis avec leurs pages et leurs écuyers; les dames et les damoiselles prirent place dans les galeries, et, à un signal donné, les deux hérauts du roi René, Provence et Languedoc, ouvrirent la barriere. Grand fut le tumulte, terrible fut le premier choc des divers combattans. Bernard de Lodève terrassa plusieurs paladins; mais, blessé par Raymond de Baux, il perdait courage,

et se dirigeait vers les galeries pour recevoir le bouquet de fleurs d'oranger promis par Ganceline de Forcalquier; il vit passer près lui un chevalier qui portait des armes bleues comme les siennes; il se mit à sa poursuite, mais il le perdit de vue dans la foule, et poussa son palefroi vers les galeries; mais ce fut en vain qu'il s'arrêta devant la damoiselle de Forcalquier; le chevalier qu'il n'avait pu atteindre pressait déjà contre son cœur le précieux bouquet de fleurs d'oranger. Dans le premier transport de sa colère , il se précipita au milieu des combattans, et pendant toute la journée, le nom du chevalier aux armes bleues fut proclamé par les hérauts du combat, aux applaudissemens des dames et des damoiselles. Quand le soir fut venu, Bernard de Lodève dépouilla sa lourde cuirasse, revêtit un jusqu'au-corps de velours bleu, et attendit impatiemment l'heure du rendez-vous fixée par la damoiselle de Forcalquier. Pendant qu'il se promenait sur le bord du Rhône, avec son page, il se passait une scène étrange dans l'hôtellerie ou était logé le sire de Forcalquier. Le chevalier inconnu qui avait ramassé le bouquet de fleurs d'oranger, s'était introduit dans la chambre de Ganceline à l'aide de la supercherie du faux moine dont je vous ai parlé. — C'est vous, Bernard de Lodève, dit Ganceline... Le chevalier craignant de se trahir par une seule parole, ne répondit pas, mais il fit un signe de tête affirmatif. — L'honneur de la journée vous appartient, beau sire chevalier, ajouta Ganceline. — Et vous avez promis que votre main serait le prix de la victoire, dit le moine. —- Je serai fidèle à ma promesse, mon père; mais me sera-t-il donné de voir le noble visage de mon fiancé.... Le chevalier inconnu hésita pendant quelques instans ; un geste du moine mit fin à son incertitude; il releva la visière de son casque; Ganceline s'approcha, la lampe à la main; pour reconnaître son bien-aimé. — Je ne vous connais pas! S'écria-t-elle en reculant d'effroi.... vous n'êtes pas Bernard de Lodève, mon fiancé ! — Ce noble seigneur vous est inconnu, damoiselle de Forcalquier, dit le moine, mais il ne peut vivre sans vous, il vous aime. Quel est son nom ? — Barthélemy de Diaz, répondit le chevalier d'une voix émue. — Barthélemy de Diaz! fit Ganceline.... — Noble et puissant gentilhomme de Séville, ajouta " le moine. 5 — Sauvez-moi, mon père ! sauvez-moi! s'écria la damoiselle en se jettant aux pieds du religieux... | — Vous vous trompez damoiselle : je ne suis pas un homme d'église, mais un chevalier espagnol; je me suis servi de ce déguisement pour vous tromper, et servir ainsi les amoureux transports de Rarthélemy de Diaz, mon ami. — Vous êtes un infâme, s'écria Ganceline en se laissant tomber sur un fauteuil. La fidèle Mathilde qui veillait dans la chambre voisine, accourut aussitôt qu'elle entendit les cris de sa

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maîtresse. Le faux moine qui avait dépouillé sa robe de dominicain, se jetta sur elle, l'étreignit si fortement qu'elle ne put pousser un seul cri; il lia ses mains derrière le dos et la bâillonna. Barthélemy de Diaz restait immobile près de la damoiselle de Forcalquier qui venait de s'évanouir. Il n'osait porter la main sur ce frèle corps de jeune fille; un instant de plus et le remords triomphait. — Que faites-vous donc Barthélemy de Diaz, s'écria Fernand de Séville... maintenant la comédie est jouée. Nous n'avons pas un seul instant à perdre. Il chargea sur ses épaules Ganceline qui était encore sous le poids de l'évanouissement, et se dirigea vers le Rhône, suivi de Barthélemy de Diaz. Les deux Espagnols venaient de sortir, lorsque Bernard de Lodève entra suivi de son page Hugolin. Il se sentit saisi d'un trouble involontaire, quand il vit les meubles renversés; il appela par trois fois, mais personne ne répondit. — Mathilde, Ganceline, Ganceline, Mathilde.... Effrayé de ce silence dont il ne pouvait encore connaître la cause, il se crut trahi, et déja il franchissait le seuil, lorsque Mathilde qui était parvenue avec de grands efforts, à rompre ses liens, se jetta à ses pieds : — Seigneur chevalier, s'écria-t-elle, sauvez Ganceline votre fiancée, sauvez ma maitresse. — Où est donc la damoiselle de Forcalquier ? — De coupables ravisseurs l'ont enlevée ; le moine était un traître, et Barthélemy de Diaz doit conduire en Espagne la damoiselle de Forcalquier. — Barthélemy de Diazl répéta plusieurs fois Bernard de Lodève ! le traître ! l'infâme ! — Ils ont dirigé leurs pas vers le Rhône. — Vers le Rhône, n'est-ce pas ? — Courons après eux, s'écria Hugolin. — Vite, vite, mon page. — Je vous dévance, et cours chercher un batelier. — Voici de l'or pour le payer, Hugolin; cours, je suis tes pas.

II. DEUx BARQUEs sUR LE RHôNE.

Lorsque Bernard de Lodève s'arrêta sur les bords du Rhône, il trouva son page Hugolin qui ne pouvait déterminer un batelier à traverser le fleuve. — Il est une heure de la nuit, mon beau sire; je ne partirai pas... — Tu ne partiras pas!... s'écria Bernard de Lodève d'une voix si menaçante, que le batelier en fut effrayé... Vois-tu cette barque qui fend les flots du Rhône... il faut l'atteindre avant qu'elle arrive à l'autre bord, si tu ne veux mourir à l'instant. — Je vous obéis, seigneur chevalier. Il se jetta dans sa nacelle, se courba sur la rame, et après avoir lutté pendant quelques instans, contre le courant, il atteignit l'autre barque. — Barthélemy de Diaz, s'écria Bernard de Lodève, quand il fut à portée de se faire entendre; arrête, arrête. — C'est-toi, Bernard de Lodève... répondit le chevalier espagnol : j'emmène ta fiancée à Séville. - 7

— Tu cours à la mort, Barthélemy de Diaz. Au même instant, les deux barques s'entrechoquèrent avec tant de force, que peu s'en fallut qu'elles ne fussent submergées. — Où est la damoiselle de Forcalquier ? — lci, répondit Barthélemy de Diaz. — Morte, grand Dieu ! — Non non, beau sire de Lodève; elle n'est qu'évanouie. — Rends-moi ma fiancée, te dis-je.. — Etes-vous fou, beau sire, répliqua l'Espagnol en riant aux éclats. — Rends-moi ma fiancée, te dis-je.. — Viens la prendre si tu l'oses. Le sire de Lodève s'élança dans la barque de l'Espagnol, et une lutte à mort commença entre les deux rivaux. Pendant un quart d'heure, ils ne purent s'atteindre ni l'un ni l'autre , et Bernard, ne suivant d'autre impulsion que celle du désespoir, se précipita sur l'Espagnol, et le perça, d'outre en outre, avec son épée. —Je suis blessé à mort ! s'écria Barthélemy de Diaz. — Fais ta prière et rends-moi ma fiancée. — Tu n'auras que son cadavre, s'écria l'Espagnol en rugissant.

Il plongea son poignard dans le cœur de Ganceline, la serra un instant dans ses bras, poussa un cri de joie féroce, et jetta le cadavre dans le Rhône.

— Maintenant, je puis mourir, s'écria-t-il, et il disparut subitement dans le courant du fleuve.

Le lendemain des pêcheurs trouvèrent le corps de Ganceline de Forcalquier sur les bords du Rhône; tous les chevaliers du tournoi de Tarascon assistèrent à ses funérailles.

Le malheureux Bernard de Lodève fit vœu de partir pour la Terre-Sainte, il ne revint pas de son pélérinage, et on n'entendit plus parler de lui.

Le bon roi Réné , de retour dans sa ville d'Aix, se fit raconter cette piteuse histoire. Il donna ordre à un de ses troubadours de composer un poëme sur les amours du sire de Lodève et de la damoiselle de Forcalquier. Lecture en fut faite dans plusieurs cours d'amour; nobles dameset gentes damoiselles en pleurèrent fort piteusement, dit la vieille chronique, qui m'a fourni le sujet de cette triste épisode du tournoi de Tarascon....

Charles CoMPAN.

SIÉGE DE TOULON.

1795. A

Le 31 mai, en apprenant que la Montagne venait de signaler son triomphe , par la proscription de vingt-deux députés, chefs de la Gironde, soixante départemens coururent aux armes pour résister à l'usurpation que Paris essayait, disait-on, sur la souveraineté nationale, qui est le patrimoine de tous. Des bataillons furent levés, la guerre civile commencée, l'insurrection prêchée et proclamée de toutes parts. Mais la Montagne, souveraine dans la Convention, appuyée par les sociétés populaires, défendue dans sa politique et ses projets par l'armée, maîtresse en outre du trésor et de la planche aux assignats, méprisa la fureur et la folie des fédéralistes. Peu de semaines après cette levée de boucliers, la république rentra dans la paix; la petite armée du Calvados fut dispersée par la gendarmerie ; quelques villes du Languedoc conservèrent encore un air de sédition; mais il ne resta de révolte sérieuse que sur trois points : Lyon, Marseille, Toulon.

Lyon expiait sa part de rebellion par un siége demeuré célèbre dans nos fastes révolutionnaires. Marseille, Montpellier, Nîmes et Toulon s'étaient réunis pour lui envoyer des secours;10,000 gardes nationaux,

venus de ces quatre points, devaient opérer leur jonction à Orange, et de là se porter sur Lyon. Cette tentative ayant été connue au quartier-général de l'armée des Alpes, le colonel Cartaux fut requis par les représentans du peuple de marcher contre les gardes nationaux rebelles. On lui donna 2,000 hommes d'infanterie de ligne, 500 allobroges à cheval et deux batteries d'artillerie pour cette † Les insurgés furent battus à Orange, au Pont-Saint-Esprit et à Avignon; il chassa les Marseillais au delà de la Durance, s'empara d'Aix, le 20 août, emporta le camp des fédérés, et entra dans Marseille livrée à toutes les § de la guerre civile. Cinq sections de Marseille avaient pris parti pour la Montagne ; elles avaient sommé, les armes à la main, la municipalité de reconnaître la Convention. La municipalité ayant refusé, un combat s'en était suivi, et c'est dans ce moment que les allobroges de Cartaux s'étaient saisis de la porte d'Aix. Epouvantés, les chefs des fédéralistes se sauvèrent à Toulon avec quelques débris de leur petite armée. Le bruit de l'entrée de Cartaux à Aix jeta l'indignation parmi les sections toulonnaises; on se livra à toutes les extrémités; les représentans du peuple, Bayle et

Beauvais, furent emprisonnés au fort de la Malgue; les représentans Fréron, Barras et le général Lapoype prirent la fuite et cherchèrent un refuge à Nice, quartier-général de l'armée d'Italie. Tous les fonctionnaires publics tous les agens du pouvoir avaient trempé dans la révolte; la commune, le directoire départemental, l'ordonnateur de la marine, les employés de l'arsenal et du port, le vice-amiral Trogoff, presque tous les officiers, tout le monde enfin se sentait coupable. L'idée des grandes vengeances que la Convention tenait en réserve pour punir cette sorte de crimes, effraya tellement les autorités de Toulon qu'elles se vouèrent à la trahison comme à leur seul moyen de salut. L'escadre du traître Trogoff, le port, les arsenaux, la ville, les sorts, tout fut livré à l'amiral Hood et à un amiral espagnol. Le pavillon blanc fut arboré et la ville occupée au nom des Bourbons par 5,000 hommes détachés des équipages anglais et espagnols (24 août 1793). Après l'arrivée des renforts venus d'Espagne, de Naples, de Piémont et de Gibraltar, l'armée ennemie se trouva forte de 14 à 15,000 hommes; cette garnison était échelonnée d'un côté jusqu'aux gorges d'Ollioules et de l'autre jusqu'à Hyères. Les amiraux désarmèrent la garde nationale de Toulon, licencièrent les équipages de l'escadre française, firent construire des fortifications sur la hauteur des deux caps Brun et du Caire pour garantir les deux rades des batteries de la cale de Brun, de l'Eguillette et de Balaguier. Cartaux, instruit de l'occupation de Toulon, transporta aussitôt son quartier-général à Cujes et disposa son avant-garde au Beausset. Il n'avait avec lui que 8,000 hommes, en ayant laissé 4,000 à Marseille et sur la côte. C'était trop peu de forces pour tenter ce passage des gorges d'Ollioules; il se contenta donc de les observer. Bientôt le général Lapoype amena 6,000 hommes que Fréron et Barras avaient détachés de l'armée d§ commandée par Brunet. Lapoype assît son quartier à Soliès; mais il ne put établir de communication avec Cartaux séparé de lui par les montagnes du Faron. Cependant Cartaux profita du voisinage de la division Lapoype; il se rendit maître des défilés d'Ollioules, le8septembre, avança son quartier-général au Beausset, et prit quelques dispositions de sûreté : sa gauche bloqua le fort de Ponsets; son centre, les redoutes Rouge et Blanche, et sa droite, le fort de Malbousquet; sa réserve occupaOllioules, et un détachement les SixFours ; il fit réarmer les batteries de Saint-Nazaire et de Bandol. D'un autre côté, Lapoype, avec sa droite, observait le fort et la montagne de Faron, avec son centre couvrait la chaussée de la Calette, et avec sa gauche observait les hauteurs du cap Brun; il réarma le fort de Brégançon et les batteries de la rade d'Hyères. L'ennemi resta maître de toute la montagne du Faron, de la presqu'île des Sablettes et du promontoire du Caire jusqu'au village de la Seine. Paris et la Convention furent consternés de la trahison qui venait de livrer le port, l'arsenal et la flotte de Toulon aux Anglais; le général Cartaux fut immédiatement investi du commandement général de l'armée de siége. Dans l'espace de trois mois, l'inhabile Cartaux avait passé du grade de colonel à celui de général en chef. Les travaux de l'artillerie formant la partié es

sentielle des opérations de siége, le comité de salut pu

blic proposa d'envoyer à l'armée un officier d'artillerie capable de diriger cette arme. On ne sait point par quelle considération cette mission ne fut pas confiée à un général, et pourquoi on se contenta, dans cette circonstance critique, de chercher parmi les officiers secondaires. Napoléon n'avait alors que vingt-quatre ans, et n'était que chef de bataillon au 4"° régiment d'artillerie à pied; il fut désigné et accepté par la Convention. Il revenait alors d'une petite expédition contre la Sardaigne, et s'était honorablement acquitté d'une mission fort délicate que le général Dugua lui avait donnée à Nice. Napoléon arriva le 12 septembre 1793 au Beausset. Il reconnut les forces de l'artillerie ; elles consistaient en deux batteries de campagne sous les ordres du capitaine Sugny; en trois batteries d'artillerie à cheval dirigées par d'anciens sergens, le chef de bataillon Dammartin étant retenu à l'ambulance par ses blessures, et en huit pièces de vingt-quatre tirées de l'arsenal de Marseille. — Le lendemain de son arrivée, il accompagna Cartaux à une batterie de huit pièces que celuici avait fait établir sur une petite éminence à deux mille toises de la mer, dans le but de brûler l'escadre ennemie qui se trouvait à plus d'une lieue de la batterie, par conséquent hors de la portée de ses deux feux. On chauffait les boulets avec des soufflets de cuisine, et il n'y avait aucune direction dans les travaux ; les grenadiers de Bourgogne servaient les pièces, et, disseminés dans les bastides, ils agissaient au hasard et à leur fantaisie. Napoléon trouva cette situation fort ridicule, et condamna tout au premier coup d'œil. Il donna d'abord l'ordre de faire parquer les huit pièces de la batterie de Cartaux; puis il s'occupa sans relâche de l'organisation de l'artillerie et des ateliers; il fit rappeler de vieux officiers sortis de l'armée par suite des événemens de la révolution. L'armée de siége n'avait pas un seul officier de génie; en sorte que Napoléon fut obligé de veiller au service de ces deux spécialités; malgré ce désordre et cette double occupation, six semaines ne s'étaient pas écoulées qu'il y avait à l'armée de Toulon cent pièces de gros calibre, des mortiers à grande portée, des pièces de vingt-quatre et une abondante provision de projectiles, un matériel complet, enfin capable d'attaquer sérieusement la place. Napoléon commença ses opérations parl'établissement de deux batteries sur le rivage; il leur donna le nom de montagne et de sans-culotte; — préoccupation singulière des idées révolutionnaires chez celui qui devait fermer la révolution. — La cannonade de ces batteries força l'escadre à évacuer la petite rade; mais les généraux ennemis cherchèrent à s'emparer de ces travaux. Le 14 octobre, ils hasardèrent une sortie. Cette expédition, forte de 4,000 hommes, surprit pour ainsi dire l'armée nationale. Napoléon accourut aussitôt, et une acclamation générale des soldats le salua comme le véritable chef de l'armée. Sa présence répandit une confiance subite et extraordinaire dans tous les rangs; la sortie fut d'abord contenue, puis repoussée, et les batteries sauvées. Le lendemain de cette affaire, le général Lapoype qui n'avait encore eu que des escarmouches avec l'ennemi campé sur le Faron, attaqua et emporta la hauteur du cap Bréga.

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