Images de page
PDF

prit secrètement la fuite avec quelques cavaliers. Furieux du peu de succès de son voyage, le duc s'en prit aux jurats qui eurent la faiblesse de le calmer. Les milices bourgeoises conçurent bientôt des soupçons; les stes furent doublés à l'Hôtel-de-Ville , et le jurat La Barrière, accusé d'entretenir des relations secrètes avec les épernonnistes, fut tué d'un coup de fusil, au moment où il montait à cheval pour se rendre à sa maison de campagne. On nomma trois nouveaux jurats, et pour mettre la ville à l'abri de toute surprise, on mit des gardes à toutes les portes : on se saisit du château du Hâ; on fit des barricades et des retranchemens, surtout du côté du Château-Trompette : on arma des vaisseaux et des chaloupes; en un mot, on ne négligea aucun des préparatifs que nécessite la crainte d'un siège. Le peuple qui brûlait d'en venir aux mains avec les épernonnistes, éclata bientôt en murmures contre l'inertie du marquis de Lusignan. Ce général sortit enfin de sa léthargie, et il remporta plusieurs avantages sur le gouverneur de la province de Guienne.Vers le même temps, le marquis de Sauvebœuf arriva du Limousin avec quatre cent recrues qu'il emmenait au secours des Bordelais. Le duc d'Epernon, persuadé que les Bordelais ne tarderaient pas à mettre à l'épreuve le courage et l'ardeur des troupes auxiliaires, ordonna à du Haumont, commandant du Château-Trompette, de faire à la ville tout le mal possible. Le 22 août, de grand matin, du Haumont fit pointer ses canons, ruina plusieurs édifices publics, entr'autres l'église des Augustins, et le couvent de Sainte-Catherine. Les bourgeois, furieux de se voir exposés nuit et jour au feu de l'artillerie du Château-Trompette, résolurent d'emporter d assaut cette forteresse. Le marquis de Sauvebœuf et le conseiller Despagnel examinèrent la lace, et le siége commença des deux côtés : Sauveoeuf attaqua le bastion qui commandait la rivière , et Despagnel s'attacha à une tour carrée qui dominait la ville et la campagne. L'attaque fut poussée avec la plus grande activité, et la cour, craignant de perdre ce dernier boulevard de la puissance royale, chargea le maréchal du Plessis-Pralin, de renouer les négociations avec les Bordelais. Ce nouveau négociateur ne fut pas plus heureux que le comte de Comminges; la guerre continua de part et d'autre, et les milices bordelaises firent payer chèrement aux épernonnistes leur victoire de Libourne. Le péril devint si imminent, que le parlement envoya quatre députés au maréchal du PlessisPralin. Le bruit courut, vers le même temps, que les affaires de Bordeaux avaient été accommodées en cour, et le duc d'Epernon, étonné d'un changement si subit, résolut de faire un dernier effort pour soumettre les rebelles; il projeta d'attaquer, le même jour, les postes de la Bastide , de Saint-Seurin et de Bacalan : il se chargea lui-même de la première attaque, le marquis de Navaille devait faire la seconde, et le comte de Dognon la troisième. Les bourgeois en vinrent aux mains le lendemain avec les troupes royales, et le duc se posta sur la montagne de Cypressat, pour être spectateur du combat. Les Bordelais déployèrent une si grande intrépidité sur tous les points, que les troupes royales furent repoussées, après plusieurs heures d'un feu très vif. En vain, le comte de Dognon, ne pouvant plus es

pérer de secourir le duc, tourna toutes ses forces con- !

tre Bacalan; il ne put résister à la fusillade des milices bourgeoises, perdit quatre cents hommes, et la division qui attaquait la Bastide, sous les ordres du duc d'Epernon , perdit courage. Le duc frémit en voyant son armée en déroute, et arrêtant un des fuyards, gentilhomme réputé intrépide, il lui dit avec colère : « - Eh l monsieur de Marin, où est donc l'honneur ? « — Monsieur, répondit l'officier, l'honneur est à la » Bastide , où les généraux Bordelais combattent en )) |)6oI'SOIl Il(". )) e duc assembla son conseil de guerre sur les hauteurs de Cypressat : pendant qu'il excitait ses officiers harassés de fatigue ou blessés à recommencer le combat le lendemain, d'Alvimar, maréchal de bataille des armées du roi, apporta la nouvelle que la paix avait été accordée aux Bordelais, à la sollicitation du prince de Condé. Le parlement s'assembla pour entendre la lecture des ordres du Roi, qui fut faite en présence des marquis du Sauvebœuf , Théobon, Lusignan et d'Aubeterre (1). Les frondeurs et les royalistes regardèrent cette paix comme un grand bienfait, et les Bordelais envoyerent en ôtage, à Blaye, pour gage de leur soumission et de leur obéissance, les conseillers Boucaut, Dussault, Mosnier et trois jurats. Le duc d Epernon voyait avec regret se terminer ainsi une guerre dans laquelle il avait espéré jouer un rôle beaucoup plus honorable que par le passé. D'Alvimar, cédant à ses instances , procéda lentement à l'exécution du traité. Sur ces entrefaites, le baron de Vatteville, envoyé du roi d'Espagne, arriva à Bordeaux ; le parlement refusa d'abord de lui ouvrir les portes de la ville, mais il avait tant à craindre des nouvelles émeutes, que l'envoyé espagnol entra presque avec les honneurs du triomphe dans Bordeaux. Cette réception parut à Duplessis-Pralin un prétexte suffisant pour différer le désarmement du duc d Epernon et l'éloignement des troupes royales. Les Bordelais étaient en alarmes ; on se refusait à commencer la démolition de la citadelle de Libourne, et le duc d'Epernon parcourait toujours la campagne à la tête de ses régimens. On apprit en même - temps la détention du prince de Condé que la ville de Bordeaux regardait avec raison comme son plus zélé protecteur, et le nom du cardinal Mazarin ne fut prononcé qu'avec exécration. Aussitôt que les bourgeois et le peuple eurent entendu la lecture d'une lettre de la princesse de Condé qui leur demandait une retraite pour elle et pour son fils, ils répondirent qu ils la recevraient à bras ouvert , l'avocat-général Pavie, que le parlement avait député dès le commencement des troubles, s'était laissé gagner par les offres de Mazarin et de la reine mère : il voulut retarder et empêcher l'entrée de la princesse ; les jurats firent fermer les portes; mais le peuple s'attroupa le vingt-neuf mai, sur les neuf heures du matin , brisa les portes à coups de hâçhes, et jura d'exterminer ceux qui s'opposeraient à l'entrée de la princesse. Quand les magistrats parurent pour empêcher cette violence, on les força de crier : — Vive le roi et les princes ! point de Mazarin ! La princesse informée de ce mouvement populaire,

(1) IIistoire des mouvemens de Bordeaux Liv. 4, chap. 7au lieu dc coucher à Lormon, prit un léger repas, traversa la rivière, et parut devant Bordeaux à trois heures après-midi. Les vaisseaux de la rade étaient tous pavoisés , et la princesse mit pied à terre aux acclamations redoublées d'une multitude innombrable et enthousiasmée. Elle eut beaucoup de peine à traverser la foule pour monter dans un carrosse qui devait la conduire à l'hôtel du président Lalamne. Des cris de joie retentissaient encore dans toutes les rues lorsque d'Alvimar entra aussi dans Bordeaux, porteur des ordres de la cour contre la princesse de Condé. Le peuple entra en fureur à cette nouvelle, et d'Alvimar eût été massacré si le marquis de Lusignan ne lui eût donné asile dans son hôtel. Le lendemain de son arrivée, la princesse de Condé se rendit au palais avec le duc d'Enghien son fils : elle entra dans la grand'chambre , tenant son fils par la main ; son premier mouvement fut de se jeter à genoux ; on l'en empêcha. Le président Daffis répondit à la princesse que la cour prenait part à ses malheurs, et la pria de se retirer pour laisser la liberté de délibérer sur sa requête. Les votes des magistrats furent souvent interrompus par les vociférations du peuple qui environnait le palais, et ne cessait de crier : — Vive le roi et les princes ! à bas Mazarin !.. Vivent messieurs du parlement ! La délibération fut favorable à la princesse; le parlement lui accorda protection et sûreté dans Bordeaux, à la seule condition qu'elle vivrait en bonne et fidèle sujette du roi de France. La princesse se retira chez elle après avoir obtenu expédition de l'arrêt, et le lendemain, suivie du jeune duc d'Enghien, elle alla remercier ses juges. Elle écrivit en même-temps aux ducs de Bouillon et de Larochefoucauld qui l'avaient accompagnée jusqu'à Lormon, qu'ils pouvaient venir à Bordeaux. Ces deux seigneurs fortement compromis dans les troubles de la Fronde, se rendirent aux Chartrons où ils furent accueillis par la foule qui s'écria qu'elle égorgerait les membres du parlement et les jurats, s'ils s'opposaient à leur entrée dans la ville. La princesse sollicita les magistrats en leur faveur, et après de longues délibérations, il fut arrêté que les ducs entreraient dans la ville avec toute la noblesse qui les accompagnait, et prendraient logement dans un des quartiers. L'alarme fut grande le 25 juin; le bruit courait que le chevalier de la Valette voulait assiéger le faubourg Saint-Seurin : on sonna le tocsin, et les membres du parlement furent si effrayés qu'ils sortirent du palais avec précipitation. Le président Dassis fut insulté par le peuple qui criait : — Mort à Daffis ! c'est un mazarin; qu'il retourne à Toulouse sa patrie ! Le président fut sauvé par l'avocat-général Dussault, et pour appaiser la haine des bourgeois, il signa, quelques jours après, l'arrêt qui fut rendu par le parlement contre le duc d'Epernon et ses adhérens, On forma un conseil de guerre dont les membres furent choisis parmi les chefs de la grande et de la petite Fronde (1). On s'occupa d'abord de l'île de Saint-Geor

[merged small][ocr errors]

ges qui était au pouvoir des royalistes; elle fut prise après un siége de quelques jours par Goubineau et Descoms capitaines dans les régimens de Sauvebœuf et de Lusignan; les poètes, les orateurs et surtout Bonnet, curé de Sainte-Eulalie, célébrèrent cette expédition avec une emphase ridicule. Le duc d'Epernon se mit en mouvement pour réparer cet échec; mais accusé à la cour par le maréchal de La Meilleraye, il fut rélégué à Loches, et les Bordelais se trouvèrent momentanément délivrés d'un ennemi qui avait hérité de la vieille haine de son père. Ces succès ranimèrent le courage des frondeurs; mais la princesse ne pouvait plus suffire à l'entretien des gens de sa maison, elle attendait impatiemment des nouvelles d'Espagne. Grande fut sa joie quand elle apprit que le baron de Baas avait fait charger quatre cent cinquante mille francs sur trois frégates qui étaient déja à l'embouchure de la rivière. Dom Joseph Ozorio, envoyé du baron de Vatteville, fut reçu dans Bordeaux aux acclamations de la multitude. La princesse ne put dissimuler son mécontentement, lorsqu'elle apprit, le lendemain, que Dom Ozorio n'avait apporté que quarante mille écus; le parlement et les jurats conçurent des soupçons sur les intentions de l'envoyé espagnol; on tint plusieurs assemblées qui n'aboutirent qu'à exaspérer les frondeurs. La princesse, mécontente du parlement, fesait courir le bruit qu'on l'empêchait de distribuer les sommes dont elle était dépositaire. Ces insinuations furent bientôt répandues dans toute la ville par les exaltés du parti ; le peuple s'attroupa, et le 11 juillet, les mécontens se portèrent vers le palais ; les magistrats étaient en délibération; le procureurgénéral, entendant les cris la multitude, mit la tête à une fenêtre, et vit que le peuple assiégeait le palais. Quelques osficiers sortirent et ordonnèrent aux turbulens de se retirer, sous peine de la vie : le rassemblement se dissipa; mais les frondeurs revinrent bientôt à la charge, et les magistrats firent fermer les portes du palais, en attendant que la Jurade leur envoyât des secours pour les soustraire a la fureur du peuple. Pendant qu'ils étaient en proie à de terribles perplexités, de grands cris se firent entendre hors de la salle ; - — Vive le roi! vive la princesse ! vive le prince de Condé et le duc d'Enghien l répétait la foule. La princesse entra quelques instans après : Le président Dassis la remercia au nom du parlement et lui donna à comprendre que la cause de tous les troubles était la protection qu'on lui avait accordée. — « Messieurs, dit-elle aux magistrats, je vois » bien ce qui vous tient. Vous ne seriez pas fâchés » que je fisse retirer la populace, et que je vous sau» vasse du péril qui vous menace tous : mais la petite » vanité gasconne vous empêche de m'en prier.Je vous » entends, ajouta-t-elle, en voyant plusieurs membres » sourire en signe d'approbation; hé bien! je vais » faire mon possible pour vous tirer d'embarras. » Elle sortit à l instant, dit l'historien Don de Vienne (1). Le peuple ne voulait point la laisser passer; ce ne fut qu'à force de prières, qu'elle se fit faire place : elle traversa la grande salle, en passant au milieu de plus de

(1) IIistoire de Bordeau r, p 393.

deux mille épées. Quand elle fut sur le perron, elle aperçut le jurat Pontac qui ordonnait de faire une décharge ; alors, elle se mit à crier : « —Vivent le roi et les princes ! » Prenant un ton d'autorité, elle défendit aux deux partis de tirer, et dit : « — Qui m'aime me suive. » Les jurats entrèrent ensuite pour assurer le parlement que tout était tranquille : chaque officier se retira dans sa maison à huit heures du soir : ainsi se termina la journée du 11 juillet, dans laquelle, le parlement de Bordeaux, montra une grandeur d'âme et une fermeté romaine. Mais la résistance qu'il avait d'abord opposée aux exaltés de la Fronde, lassa bientôt l'énergie des magistrats; le 13 juillet, le président Daffis fut circonvenu, et le parlement signa l'arrêt d umion avec les princes. Le cardinal Mazarin, déclaré perturbateur du repos public, forcé de quitter la frontiere, conseilla au roi de faire un voyage en Guienne, pour y rétablir son autorité. La princesse de Condé apprit cette nouvelle avec d'autant plus de plaisir, qu'elle désirait depuis long-temps voir le parlement contraint à se déclarer plus ouvertement pour la cour ou pour la Fronde. Elle fit courir le bruit que Mazarin arrivait à la tête d'une armée pour châtier les Bordelais, célébrer, à Saint-André, le mariage d'une de ses nièces, avec le duc de Candale, et maintenir le duc d'Epernon dans son gouvernement. Elle supplia le parlement de lui permettre d'armer ses partisans, et de repousser la force par la force. Une assemblée générale fut convoquée, le20 juillet, àl'Hôtelde-Ville. Les héros de la grande Fronde parlèrent avec leur exaltation accoutumée, et chaque orateur accabla des injures les plus grossières le cardinal Mazarin et ses adhérens. Le parlement lui-même, rendit un nouvel arrêt favorable à la princesse. On reçut vers le même temps deux lettres du roi, par l'intermédiaire du maréchal de la Meilleraye, et on procéda à l'élection des nouveaux jurats. Les troupes qui avaient devancé le roi ne restèrent pas inactives. La Meilleraye s'empara de Vaires, et emmena prisonnier le commandant Richon. Les Bordelais, sincèrement dévoués au parti des princes, ne purent résister à l'ascendant de la majesté royale, et le parlement, dès qu'il apprit que Louis XIV était arrivé à Libourne, lui envoya des députés pour le complimenter; le président Pichon fut chargé de porter la parole. La reine leur fit un accueil gracieux ; Mazarin qui, pendant tout le temps de l'audience, se tint constamment derrière le fauteuil du roi, ne fut pas même salué par les députés bordelais : le nom du cardinal était en exécration dans toute la province de Guienne. La réponse du roi fesait espérer aux frondeurs des conditions de paix honorables pour les deux partis : malheureusement, l'illusion ne fut pas de longue durée; au moment où on délibérait , à l'Hôtel-de-Ville, un courrier qui arrivait de Limoges dit qu'en passant à Libourne, il avait vu Richon, commandant du château de Vaires, pendu sous la halle de la ville. Cette nouvelle changea subitement les dispositions des esprits ; on parla de représailles, et le sort tomba sur un gentilhomme nommé Canot, capitaine dans le régiment de Navailles. Le parlement, qui n'avait plus à transiger, déclara de nouveau le cardinal Mazarin ennemi

de l'état. L'éminence n'avait pas à redouter l'arrêt de proscription lancé contre lui; mais les nouvelles qu'on recevait de Paris, devenaient de jour en jour plus alarmantes, et le rusé italien s'occupa, dès ce jour, à trouver une occasion favorable pour sortir de la Guienne : on employa de part et d'autre la voie des négociations; mais ce moyen était impuissant entre deux partis qui se défiaient l'un de l'autre. Les Bordelais se tenaient sur leurs gardes, fesaient des préparatifs de défense, dont ils eurent bientôt besoin ; en effet, le 23 août 1650, on vit paraître plusieurs régimens sur les hauteurs de Senon et de Cypressal. — Les troupes royales viennent assiéger Bordeaux, criaient les bourgeois et le peuple. On tint un conseil de guerre; on délibéra si on irait à la rencontre de l'ennemi, au lieu de l'attendre ; mais on se contenta de renforcer le poste de la Bastide, et d'y envoyer du canon, pour éloigner les troupes royales. Le lendemain, le maréchal de La Meilleraye reçut ordre de livrer bataille aux Bordelais, qui remportèrent une victoire complète, et poursuivirent les royalistes jusqu'au pied de la colline de Cypressal. Délivres de ce péril, les Bordelais redoublèrent de vigilance ; les jurats publièrent une ordonnance qui portait, qu'à dater du 28 août, chaque maison de la ville fournirait un homme, paur travailler aux sortifications. Jamais, dit l'historien Don de Vienne, ordonnance ne fut exécutée avec plus de promptitude et d allégresse. La princesse elle-même et une troupe de dames qui l'accompagnaient, allèrent chacune avec un petit panier, porter de la terre afin d'encourager les travailleurs. Les ducs de Bouillon et de Larochefoucauld qui dirigeaient eux - mêmes les travaux, avaient soin de procurer des rafraîchissemens. Le jeune duc d'Enghien était monté sur un petit cheval , et allait sans eesse d'un endroit à l'autre. Partout où il passait, c'étaient des cris de joie et des acclamations continuelles. Le premier soir, la princesse fit promener les dames sur la rivière, dans une galère, où elles trouvèrent une collation magnifique. Elles furent saluées par tous les vaisseaux qui étaient dans le port, auxquels les acclamations du peuple qui couvrait le rivage servaient d'écho. L'enthousiasme des frondeurs s'était changé en fanatisme; on travailla jour et nuit; on éleva un retranchement depuis l'extrémité du faubourg Saint-Seurin jusqu'à la porte Dijaux; on fortifia aussi les faubourgs de Sainte-Croix, de Saint-Julien et les Chartrons jusqu'à Bacalan. On s'attendait à être assiégé par l'armée royale. Les accommodemens proposés par le cardinal Mazarin n'étaient pas de nature à rassurer les partisans de la princesse de Condé : il voulait jeter la discorde parmi les frondeurs, il ne put y réussir; et, dans son dépit, il fit rendre un arrêt du conseil contre le parlement, qui répondit par de nobles et énergiques remontrances. L'apologie des Bordelais produisit un grand effet dans le conseil royal; cependant le cardinal Mazarin toujours fidèle à sa tactique, ordonna au maréchal de la Meilleraye d'attaquer le faubourg Saint-Seurin. Le † choc ne fut pas favorable aux royalistes; les bourgeois les taillèrent en pièces, et le régiment du duc de Bouillon les poursuivit loin de la ville. Le cardinal, témoin de ce premier échec, changea le plan d'attaque; l'armée marcha sur une seule colonne, avec ordre de forcer toutes les barricades. Les vétérans s'avancèrent presque jusqu'à la demi-lune. L'alarme devint générale dans Bordeaux; on sonna le tocsin à tous les clochers, et, à ce funèbre rappel, le peuple accourut en armes. Six mille femmes, disent les mémoires du temps, entre lesquelles étaient des personnes de qualité, armées de broches, de haches, et de tout ce qui leur tomba sous la main, voulurent partager le danger. Les ducs mirent les compagnies en ordre de bataille sur la place qui est devant la grande porte Saint-Seurin. Le combat s'engagea avec un égal acharnement de part et d'autre, et la victoire resta incertaine. Les Bordelais opposaient sur tous les points une héroïque résistance, et Monstri ne put réussir dans une première tentative contre les Chartrons. Tous les bourgeois furent enrégimentés, et les crieurs de l'Hôtel-de-Ville publièrent à son de trompe que tout habitant de Bordeaux eût à se rendre aux places d'armes dès qu'il entendrait le tocsin. Les assiégeans excités par le cardinal Mazarin pressaient vivement les travaux du siége ; on attaqua la demi-lune de la porte Dijaux. Le siége dura jusqu'au 10 octobre, et les Bordelais n'avaient encore perdu aucune de leurs positions. Ils résolurent enfin de détruire en plein midi les travaux des royalistes. La princesse de Condé, informée de cette détermination, se rendit au quartier où les troupes devaient désiler, pour les encourager par sa présence et par ses discours gracieux. « — Allez, disait-elle aux officiers et aux soldats, » allez, intrépides défenseurs de vos priviléges, d'une » pauvre femme et de son fils; repoussez les soldats » de Mazarin. Le combat fut rude et opiniâtre; parmi les officiers qui périrent sur la tranchée, les historiens du temps vantent beaucoup le jeune Vigier qui reçut à la téte un coup de feu. Les poètes célébrèrent ce jeune héros de la Fronde. De nombreux échecs portèrent le découragement parmi les troupes royales; Mazarin voulut faire encore une dernière tentative du côté du jardin de l'archevêché; mais les assaillans furent encore repoussés, et le cardinal, désespérant de réduire Bordeaux, engagea le parlement à envoyer des députés au roi. Six magistrats et six bourgeois se rendirent à Bourg où la cour séjournait depuis son arrivée en Guienne. On convint d'abord d'une trève de dix-huit jours, qui fut renouvelée à son expiration. Les dames du parlement de Bordeaux écrivirent aux dames du parlement de Paris une lettre où brille tout le feu de l'imagination gasconne ; dans les guerres civiles les femmes veulent toujours jouer un rôle quelconque. Cependant les conférences ne discontinuèrent pas; le plus grand obstacle était la mise en liberté des princes, et le renvoi du duc d'Epernon. Ce dernier article fut enfin ajouté à la déclaration, et le président Latrène, chef de l'ambassade, s'empressa d'annoncer cette heureuse nouvelle à ses concitoyens; la princesse de Condé reçut un passeport pour se retirer en Anjou, et deux † après, voyant qu'elle ne pouvait plus rester à ordeaux, elle partit accompagnée des vœux, des adieux, des larmes des Bordelais.

Le roi fit publier qu'il viendrait à Bordeaux, le 5 octobre, et le conseil de ville ordonna de magnifiques et brillans préparatifs pour sa réception; au jour marqué,

· les canons qui était placés en batterie le long de la

rivière saluèrent la galère qui portait le roi, la reine, et le cardinal Mazarin. Louis XIV entra dans la ville aux cris mille fois répétés de : vive le roi! et le jeune monarque fut surpris de trouver un si sincère enthousiasme parmi ces mêmes bourgeois que le cardinal Mazarin lui avait dépeints comme des rebelles incorrigibles. Le 13 octobre, les jurats donnèrent un bal dans la grand'salle de l'archevêché; toutes les dames de la ville y assistèrent, et le roi dansa un menuet avec la présidente Latrène. Le séjour de Bordeaux lui plaisait, il n'y resta pourtant que dix jours; le duc d'Orléans lui écrivit que sa présence était nécessaire à Paris, et le cortége royal se rendit à Blaye sur une galère magnifique, équipée et pavoisée aux frais de la municipalité bordelaise. Tout paraissait tranquille après le départ de Louis XIV , et Bordeaux jouit d'un mois de calme et de paix. Vers la fin de décembre, les gardes du duc d'Epernon qui vivait relégué à Loches firent quelques dégats : les gens sensés s'en occupèrent peu; mais les exaltés de la Fronde commencèrent à sonner l'alarme, et le parlement, pour prévenir de nouveaux troubles, se crut obligé de rendre un arrêt par lequel il fut défendu aux maires, aux jurats et consuls des villes du ressort du parlement de Guienne, de reconnaître le duc d Epernon pour gouverneur de la province. Cet arrêt

· calma les mécontens qui ne tardèrent pas à se livrer

aux transports de la joie la plus vive, en apprenant que le prince de Condé, le prince de Conti et le duc de Longueville étaient sortis du Hâvre-de-Grace, tandis que Mazarin, ne pouvant plus tenir tête à ses nombreux et puissans ennemis, quittait le royaume. Le peuple bordelais reçut ces nouvelles avec un enthousiasme qu'il serait difficile de décrire; il fit des folies sans nombre, et préluda aux mascarades du carnaval ; on publia des mazarinades et des archimazarinades; on fit des Mazarins de paille et de toile peinte, qu'on habillait de la façon la plus grotesque, et qui, après avoir servi de divertissement, étaient brûlés par le peuple sur les quais et les places publiques. Sous l'inspiration de ces saturnales politiques, les Bordelais écrivirent aux princes une longue lettre pour les féliciter de ce qu'ils avaient enfin recouvré leur liberté. Le parlement ne s'opposait pas à ces démonstrations qui n'avaient en elles-mêmes rien de dangereux; mais il eut bientôt à défendre son honneur attaqué par les auteurs de libelles et de pamphlets. Un historien a dit que la guerre de la Fronde fut une guerre d'épigrammes et de chansons. Les Bordelais, plus exaltés que les Parisiens ne se contentèrent pas de chanter, et l'intrépidité des milices bourgeoises repoussa souvent les régimens de l'armée royale; ils avaient aussi leurs chansonniers dont la verve intarissable accabla de sarcasmes le duc d'Epernon, le cardinal Mazarin, et les magistrats qui n'osaient pas prendre ouvertement parti pour les princes. Les libelles, les pamphlets se transmettaient de main en main , et le peuple les lisait avec d'autant plus de plaisir, qu il y trouvait de virulentes satires contre les personnages qu'il abhorrait; un de ces Pamphlets intitulé le Curé bordelais, eut surtout un succès de vogue; c'était la biographie du fameux Bonnet, curé de Sainte-Eulalie (1). Vif et intriguant, dit l historien Don de Vienne, Louis Bonnet, originaire de Poitiers, entra d'abord dans la congrégation de l'Oratoire; plus tard il offrit ses services au cardinal de Sourdis archevêque de Bordeaux; il entra dans ses démêlés avec le parlement et publia divers écrits dans lesquels il avançait

[graphic][graphic]

ÉGLISE SAINTE-EULALIE.

(1) Il est souvent fait mention de l'église Saint Eulalie dans l'histoire des troubles de la Fronde à Bordeaux. Nous verrons bientôt les frondeurs tenir leurs assemblées sur une plateforme qui était du côté de Sainte-Eulalie et qu'on appelait l'Ormée ou l'Ormiére, à cause des ormeaux dont elle était nlantée. Ces asscmblées prirent de là le nom de Club de l Ormusc.

des propositions contraires à l'autorité royale et qui furent jugées scandaleuses et séditieuses. Cependant Henri de Béthune successeur du cardinal de Sourdis, n'hésita pas à donner à l'ex-oratorien la cure de Sainte-Eulalie, alors une des plus importantes de Bordeaux, parce que cette paroisse et celle de Saint-Michel, étaient de temps immémorial le centre de tous les rassemblemens populaires. Le nouvel archevêque, naturellement porté à la paix, ne témoigna pas grande estime au curé Bonnet qui en fut vivement piqué; il se tourna du côté du parlement et s'efforça de mériter le titre de chef de parti; il prêcha dans le jour où les habitans de Bordeaux firent serment sur les autels de Saint-André et des autres paroisses, de s'unir contre le duc d Epernon et le cardinal Mazarin. « Son église, dit un mémoire dutemps, était une halle

[graphic]
« PrécédentContinuer »