Images de page
PDF

et qu'on y réciterait tous les jours, pour lui, une oraison durant et après sa mort. Ainsi se préparait pour la glorieuse expédition de la croisade, le noble et puissant Raymond de Saint-Gilles; il parcourait ses vastes domaines, et, à sa voix, ses vassaux se hâtèrent de se ranger sous les drapeaux du Christ. Il séjourna quelque temps à Saint-Gilles, et confirma dans le chapitre, en présence de toute la communauté, l'abandon qu'il avait déja fait plusieurs fois de ses droits sur la ville et les terres de l'abbaye. — Mon père, dit Raymond à son chapelain, maintenant je crois avoir assez fait pour obtenir de Dieu la rémission de tous mes péchés. — Vous êtes soldat du Christ, répondit Raymond des Agiles ; les hommes et les anges ont maintenant les yeux fixés sur la glorieuse bannière de Toulouse. — Je jure par les plaies du Sauveur des hommes, s'écria le comte, d'arborer le premier mon drapeau sur les remparts de Jérusalem. — La carrière est ouverte, seigneur; les chrétiens de la Palestine vous tendent les bras; ils appellent à grands cris leur libérateur; ne perdez pas un seul instant; car bientôt votre nom sera grand parmi les hommes, et votre nom brillera de tout l'éclat d'une gloire immortelle ! — Jérusalem ! Jérusalem ! s'écria Raymond de SaintGilles dans un transport d'enthousiasme, je chasserai de tes murailles sacrées le sarrasin profanateur ! — Je vous suivrai, seigneur; je serai le témoin de tous vos faits d'armes, et j'en transmettrai le souvenir à la postérité. — Vous serez l'historien de la croisade, mon chapelain; mieux que les plus habiles clercs de la Provence et de la Langue-d'Oc, vous savez deviser sur les exploits et la courtoisie des nobles chevaliers. Vous viendrez avec nous, Raymond des Agiles, et le comte de Toulouse, votre seigneur, vous récompensera magnifiquement. — Ne voulez-vous pas revoir encore votre bonne ville de Toulouse, seigneur ? Je partirai demain pour faire mes adieux aux fidèles consuls et bourgeois de la capitale de la Langued'Oc. Je veux d'ailleurs que l'évêque lsarn bénisse ma bannière dans la basilique Saint-Sernin. De grand matin le noble comte sortit de la ville de Saint-Gilles aux acclamations du peuple, et ne s'arrêta qu'à Montpellier. » Il alla se mettre à la tête des croisés (1) qui s'étaient rassemblés au nombre d'environ cent mille hommes, tant de ses vassaux, goths, provençaux, acquitains, que des peuples de Gascognee et des provinces voisines. Aymar, évêque du Puy, légat du Saint-Siège, se rangea sous ses drapeaux et ne le quitta jamais, non plus que Guillaume d'Orange, lieutenant de ce prélat ou vicelégat. L'évêque d'Apt voulut aussi être du voyage. Raymond de Saint-Gilles se vit ainsi le chef de tous ceux qui avaient pris la croix dans les provinces méridionnales du royaume, depuis les Pyrénées jusqu'aux

·(1) Guillaume de Malmesbury.liv. 4, chap. 2. Raymond des Agiles. c. pag. 175. Marla, Histoire du Béarn . liv. 5, chap. 6. IIistoire de Languedoc, tom. 2, pag. 296.

Alpes. La principale force de cette armée et des autres milices qui partirent pour la croisade, consistait en cavalerie pesamment armée et composée seulement de nobles ou de gentilshommes, qui ne combattaient qu'à cheval, armés de casques, de cuirasses, d'épées, de boucliers et de lances : le reste consistait en infanterie qui se servait d'arcs et de flèches. » Les chefs de cette grande armée se rendirent tous à Toulouse pour assister à la bénédiction des drapeaux, qui devait avoir lieu dans la basilique Saint-Sernin. Au jour marqué, le peuple se pressait en foule sur les places publiques; bourgeois et manans, transportés d'un enthousiasme plus qu'humain, répétaient à grand CI'IS : — Jérusalem ! Jérusalem ! Dieu le veut ! Dieu le veut ! en Orient ! en Orient ! Isarn, évêque de Toulouse, et dix autres prélats des villes voisines se rendirent processionnellement à SaintSernin pour faire les préparatifs de la cérémonie.La basilique étincelait de flambeaux; un nuage d'encens s'élevait sous les voûtes, et le silence du temple était interrompu de temps en temps par les chants des religieux qui psalmodiaient les hymnes du roi prophète. Des estrades recouvertes de velours avaient été préparées pour les principaux gentilshommes, et un dais formé de draperies rouges, aux armes de Toulouse, était destiné au comte Raymond et à la comtesse Elvire son épouse. Tout-à-coup le son des trompettes retentit à la grande porte de la basilique, et les prêtres purent entendre le peuple qui s'écriait : — Vive Raymond notre glorieux seigneur ! bénédiction du ciel au chef de la croisade ! Isarn qui priait depuis long-temps devaut le grand autel sur lequel étaient exposées les reliques de SaintSernin, se tourna vers les prélats et leurs religieux. — Mes frères, leur dit-il, allons au devant du soldat du Christ; ouvrons les portes du sanctuaire à l'élu du seigneur. On ouvrit la grande porte, et le comte Raymond entra suivi de son épouse. Isarn leur présenta l'eau bénite et son anneau épiscopal à baiser. — Entrez, seigneur, dit-il au comte; ce temple est la maison de Dieu. — Et je viens implorer sa grace pour le succès de la croisade, répondit Raymond de Saint-Gilles. La foule se précipita sur les pas des gentilshomes qui environnaient le comte, et l'église retentit bientôt des cris d'allégresse, des saints cantiques, par lesquels le peuple et les seigneurs témoignaient leur enthousiasme. Arrivé à la porte du sanctuaire, Raymond s'age : nouilla pour recevoir la bénédiction des prélats, puis il entra pendant que les religieux psalmodiaient en chœur . Nisi Dominus œdificaverit domum, frustrà vigilat qui custodit eam. — Oui, noble seigneur, s'écria l'évêque Isarn, celui qui ne met pas son espoir en Dieu périra. En vain vous iriez en Orient pour délivrer nos pères de l'esclavage, si le Dieu des armées ne donnait la force à votre bras, vous verriez vos espérances s'évanouir. — Soldat du Christ, s'écria Raymond de Saint-Gilles du baut de son trône, c'est de lui seul que j'attends le

courage et la victoire.Comme Judas Macchalée, je suis venu au temple implorer le Dieu fort, le Dieu puissant, le lieu qui glorifie le faible et humilie le superbe. Dicu le veut ! Dieu le veut ! s'écrièrent tous les assistans émus jusqu'aux larmes par les paroles de Raymond de Saint-Gilles. — Je vais bénir les bannières des braves, dit Foulques en montant à l'autel. Il y eut un moment de ce silence solennel et religieux qui exalte notre imagination lorqu'il nous est donné d'assister à un grand événement. Les chevaliers bardés de fer baissèrent leurs lances en signe de respect, et s'inclinèrent profondément. Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse et marquis de Provence, s'écria lsarn, promets-tu avec serment de mourir pour le triompbe de la fci ? — Je le jure par les plaies du Christ, répondit le comte. — Et vous, chevaliers de Provence et de la Langued'Oc, voulez-vous obéir au noble comte Raymond, chef de la croisade ? — Nous jurons tous de marcher à la conquête du tombeau du Christ, répondirent les chevaliers en élevant le fer de leurs lances vers le ciel. — Dieu des armées, Dieu de la victoire, dit Isarn , je vais bénir en ton nom les intrépides chevaliers qui sont maintenant tes soldats. — Chevaliers, déployez vos bannières, s'écria Raymond de Saint-Gilles. Et au même instant l'église fut pavoisée de drapeaux de diverses couleurs. Jamais pennons plus nombreux, ni plus étincelans, n'avaient flotté dans le temple de Salomon, lorsque les fiers héros de la tribu de Juda prenaient les armes pour exterminer les Amalécites ou les innombrables légions venues par BabylonelaSuperbe. « Tous les meilleurs critiques, disent les religieux bénédictins (1), rapportent à l'expédition des croisades l'origine des armoiries ; ils prétendent que les chevaliers rassemblés de toutes les provinces de l'Europe, ne pouvant se connaître entre eux, parce que les casques cachaient leurs visages, ils mirent pour se distinguer certains signes ou figures sur leurs cottes d'armes, leurs drapeaux, leurs boucliers et les caparaçons de leurs chevaux. Un auteur contemporain rapporte en effet que les drapeaux des seigneurs croisés étaient de diverses couleurs, de même que leurs boucliers ; que les uns étaient couleur d'or, les autres verts, rouges et blancs. Il paraît donc qu'on doit rapporter à cette époque l'origine des armoiries des comtes de Toulouse, qui étaient une croix clochée, vidée et pommelée, et que Raymond de Saint-Gilles, l'un des premiers chefs de la croisade, prit ce symbole sacré comme une marque de la part qu'il avait à cette expédition. Outre que nous savons que le comte avait alors un sceau, on peut se fonder d'ailleurs sur le témoignage d'un célèbre critique, qui prouve que la croix que les comtes de Toulouse portaient dans leurs armes, est semblable à celle que le grand Constantin éleva dans le marché de Constantinople, et à celle qu'il avait vue au ciel lorsqu'il combattait Maxence, et qui était garnie de petites pommes aux extrémités. Raymond de Saint-Gilles qui fut le principal de tous les princes qui se croisèrent en 1195,

(1) Histoire générale de Ianguedoc. - Du Cange, Dissertation 4, sur l'lliseoire de sault Louis.

pour aller combattre pour les intérêts de Jésus-Christ , prit donc pour ses armes le même symbole qui rendit Constantin victorieux des ennemis de la foi. » —Chevaliers, s'écria le noble comte, en tendant les bras vers les intrépides gentilshommes rangés autour de son trône, dans les jours du danger vous reconnaîtrez ma bannière à cette croix. — In hoc signo vinces, dit Isarn, en bénissant le drapeau du chef de la croisade. Au même instant les barons, les gentilshommes, les chevaliers attachèrent à leurs bannières un signe distinctif, et les tinrent élevées au-dessus de leurs têtes pendant que l'évêque de Toulouse les bénissait au nom du Dieu des armées. La comtesse Elvire, prosternée à çôté de Raymond, son époux, priait dans un saint recueillement, et prétait à peine l'oreille aux cris de joie qui retentissaient dans la basilique; elle se leva tout-àcoup ; et, se tournant vers les nobles damoiselles qui lui avaient servi de cortège, elle leur dit : —- Vierges de Toulouse, chantez en ce moment solennel, répétez les hymnes du Seigneur. Un profond silence s'établit en peu de temps dans l'enceinte sacrée; la jeune Esclarmonde de Roaix releva le voile blanc qui couvrait son front, et chanta d'une voix aussi douce que craintive : — Le jour du Seigneur est venu; les braves d'Occident ont tiré le glaive; les infidèles tremblent déja dans la ville sainte. Réjouis-toi, noble cité de Toulouse, car tes enfans ont ceint l'épée pour le triomphe de la croix, et vous, beaux et jeunes chevaliers, précipitez-vous dans la carrière, suivez le noble comte Raymond;. l'ange de la victoire le conduira par la main, et les peuples de l'Orient répèteront son nom avec vénération pendant plusieurs siècles. L'étoile de Jacob brillera de nouveau dans le ciel de Jérusalem. Livre ton cœur à la joie, ô mère des prophètes; cité sainte, berceau sacré des mystères du christianisme, sèche tes larmes, car voici venir un peuple libérateur ! lsabelle de Gardouch, Ermengarde de Villeneuve, Mathilde de Varagnes, chantèrent tour-à-tour, et l'ardeur chevaleresque des guerriers de la croisade se changea bientôt en extase. Plus d'un gentilhomme attacha à sa bannière l'écharpe de la damoiselle de ses pensées; et, dominés par le triple enthousiasme de la religion, de la gloire et de l'amour, les croisés demandèrent à grands cris la faveur de partir les premiers. - Dans huit jours nous sortirons de Toulouse, enseignes déployées, s'écria Raymond; que chacun de vous se tienne prêt pour le grand voyage. " Avant son départ, Raymond de Saint-Gilles laissa l'administration de tous ses états à Bertrand, son fils du premier lit, parce qu'il avait fait vœu de mourir en Palestine. Elvire de Castille le suivit dans cette expétion ; la grande armée partit enfin dans les derniers jours du mois d'octobre 1096; Raymond de Saint-Gilles, à la tête des chevaliers du pays toulousain, passa les Alpes, et entra dans la Lombardie. Il traversa plusieurs provinces toujours harcelé par des nations barbares ; Alexis Comméne, empereur d'Orient, suscita quelques obstacles aux chrétiens qui arrivèreni enfin en Palestine, où la bannière de Saint-Gilles devint le signal du ralliement et de la victoire.

Hyppolite VrvIER;

XAVIER SICALON.

Dans cette lutte éternelle de l'intelligence aux prises avec la misère s'est rencontré, parmi tant d'autres, l'artiste éminent dont nous allons raconter la vie. Lui aussi, il s'est vu comprimer dans l'élan de son imagination par ce sentiment horrible qui pèse tant à la nature, qui l'affaisse, qui la dégrade, qui l'anéantit : le sentiment de la faim. Lui aussi, que son génie emportait dans les hautes sphères de la peinture, il a été tenté souvent de restreindre sa pensée, d'abandonner les grands ouvrages, de descendre de l'art au métier, et de substituer au genre historique, si couteux et si chanceux, la peinture de commerce toujours si sûre et si lucrative. Mais c'était un de ces hommes rudes d'énergie, carrés par la base, qui ne se laissent pas ébranler 1acilement, et qui, de leur conscience et de leur volonté, se font un bouclier pour résister au présent et un glaive pour conquérir l'avenir. Quels que fussent les besoins de l'heure présente, il ne consentit jamais à réduire les proportions de son talent, et à travailler pour la mode, quand il se sentait de force à travailler pour la gloire. Dans sa dignité sauvage, il aimait mieux s'enterrer en bloc que de se vendre en parcelles à des marchands. On le vit, après de beaux succès, s'enfuir de Paris, où sa misère augmentait avec sa réputation, pour s'en aller obscurément faire des portraits dans son pays; et c'est au milieu de ses humbles travaux qu'un ministre, ami des arts, vint le prendre, pour le transporter dans la chapelle Sixtine, à Rome, où il mourut en face de Michel-Ange dont on ne verra plus le chef-d'œuvre désormais, sans prononcer en même temps le nom de Xavier Sigalon, né à Uzès, 1788, mort à Rome, 1837. . C'était le fils d'un pauvre maître d'école qui, chargé de famille, et manquant d'écoliers, fut obligé d'émigrer à Nîmes, avec ses huit enfans, pour exercer sa profession dans des conditions plus avantageuses. Xavier fut envoyé à l'académie; et son père, témoin de ses progrès rapides, se fesait une grande fête de songer qu'il pourrait bientôt s'adjoindre ce cher fils, pour ajouter une branche de plus à l'enseignement de sa maison. Mais celui-ci, une fois qu'il eut remporté le premier prix dans tous les degrés de l'académie, passait son temps à errer parmi les monumens romains qui l'entouraient, et à dévorer toutes les gravures de goût antique qu'il rencontrait. De se renfermer dans l'école de son père pour faire faire des lignes à des marmots, et leur tailler des crayons, il l'essayait bien quelquefois : mais il lui fallait bientôt sortir pour s'en aller admirer la Maison Carrée, rêver dans les Arênes, et s'oublier parmi les cartons de la bibliothèque de la ville. C'est ainsi que Xavier prit cette tournure mâle d'esprit, qu'il contracta cette sévérité de pensée dont ses compositions si graves portent toutes l'empreinte. Cependant, il avait dix-huit ans, et il ne savait pas encore monter une palette, et tenir une brosse; l'estompe ne lui suffisait pas, et il avait mis dans ses cal

culs d'être dans l'avenir autre chose qu'un maître de dessin : il voulait peindre à l'huile, faire de la couleur, couvrir de grandes toiles. Mais quoi ? il n'y avait pas de peintre à Nîmes pour lui enseigner les procédés matériels de l'art. Souvent il fut tenté de s'expatrier pour s'en aller, sans argent, à Paris, frapper à la porte de quelque atelier célèbre et y mériter une place à force de zèle et de travail; mais avec une âme trèsforte, il avait dans les manières une insurmontable timidité qui lui fesait craindre, loin d'être acceuilli comme un élève, qu'on ne le traitât en mendiant et en vagabond. Heureusement qu'un peintre de l'école de David, le frère de Monrose de la comédie française, vint s'établir à Nîmes. Ce n'était pas un maître, mais un bon professeur, connaissant bien les règles, ayant des principes excellens, un de ces hommes précieux chez qui le savoir tient lieu de talent et qui sont admirables pour former le jugement d'un élève, ce qui n'estjamais pour gâter quelque chose à son génie, quand il en a.

Xavier s'empara de cet homme; il l'accapara, il le circonvint, pour lui faire dévoiler tous les mystères de la peinture : l'empâtement des couleurs, la gamme des tons, l'harmonie des nuances, la science de la perspective; et, au bout de deux ans, il fut capable de brosser très convenablement un tableau d'église; même il avait une idée très nette de la composition selon les maîtres : il balançait bien les lignes, il avait l'entente et le goût de l'arrangement; ce n'était pas pour rien qu'il avait tant étudié les gravures de Raphaël et du Poussin. Aussi les églises de Nîmes vinrent à lui, et il reçut des commandes assez nombreuses, pour vivre d'abord et aider sa famille, et se faire un nom qui courait déjà par la ville avec quelque célébrité, Mais l'ambition de Xavier ne pouvait se contenter de si peu; il voulait s'abreuver aux grandes sources de la peinture, et, à présent qu'il tenait le métier, et qu'il avait l'instinct de l'art, il lui fallait approfondir l'exécution des chefsd'œuvre, d'autant qu'il touchait aux dernières années de sa jeunesse, et qu'il ne pouvait attendre d'avoir trente ans et des habitudes prises pour entrer dans des études nouvelles. Paris était donc son projet de tous les jours, son rêve de toutes les nuits. Il avait un petit pécule qu'il eut voulu fort arrondir des privations extrêmes qu'il s'imposait; mais, hélas! depuis tantôt trois ans qu'il y travaillait, vivant de rien, et distribuant son pauvre bénéfice, moitié pour sa famille, moitié pour ses chères épargnes, c'est à peine s'il atteignait le chiffre de 1,500 francs. N'importe 1,500 francs et sa volonté, voilà de quoi acheter Paris, il va partir. Il dit adieu à sa vieille mère qui pleure, et qui ne comprend pas qu'on aille si loin chercher la gloire et les chefs-d'œuvre, quand on est le premier peintre de Nîmes, et qu'on a un tableau signé de son nom dans chaque église de la ville; et sa mère croyait encore le tenir dans ses bras, qu'il était déja parti. C'était dans l'année 1817, il avait vingt-neuf ans.

XAVIER SIGALON.

Le moment n'était pas mal choisi : la peinture commençait à s'éloigner de la tradition de l'Empire que le génie homérique de Gros n'avait pu sauver de la raideur sculpturale de l'école de David; et Xavier sentit si bien le mouvement de réforme qui se préparait, qu'étant déja entré dans l'atelier de Pierre Guérin, un des classiques les plus aveugles et les plus obstinés de ce temps, il le quitta au bout de six mois. Il s'en alla tout droit au Musée qui venait de restituer à l'invasion tant de richesses qu'il tenait du droit de la guerre, mais qui n'en était pas moins encore le premier Musée du monde pour

l'universalité des grands maîtres. Notre peintre n'en sor

tait pas; pendant deux ans, il venait là, tous les jours,

passant des heures entières, comme un courtisan dans une assemblée de rois, allant du Titien à Rubens, de Rembrandt au Tintoret, car il admirait surtout les coloristes, lui qui, pourtant ne devait pas se faire admirer par la couleur. Ces deux années d'études avaient épuisé toutes ses ressources à peu près. Il était temps qu'il songeât à prendre rang dans la peinture, et qu'il produisit un ouvrage où il put attacher son nom. Comme essai, il fit la Cour, tisane; succès enlevé, il fut désormais Sigalon. Ce tableau dont tout le monde connaît la gravure, est plein degrâce et d'originalité. C'est une belle et blonde jeune fille, dont la bouche est perfide et le regard ingénu. Un homme de figure débonnaire étale à ses yeux un écrin brillant dont il veut embellir cette chair vendue ; et, tandis qu'il admire les traits de la courtisane composés d'une douce hypocrisie d'amour, celle-ci fait tenir par derrière, sous la protection d'une négresse, sa dame de compagnie, une lettre à un beau jeune homme. Il y a dans cette scène une finesse et une convenance admirables, et l'exécution vaut la composition. Les épaules blanches et grasses de la courtisane sont d'un modelé délicieux; la tête de la négresse dans la demi-teinte est d'un ressort parfait, et toute la toile est brossée avec un empâtement et une vigueur de maître, Le ministère acheta ce tableau qui fut placé au Luxembourg, ce Panthéon des peintres vivans, et Sigalon, enthousiasmé de cet honneur, se hâta de profiter de l'inspiration qui résulte toujours de l'enthousiasme pour employer à un second ouvrage l'argent que lui avait valu le premier. Au Salon suivant, il exposa sa Locuste qui, le second jour de l'exposition, fut achetée au prix de 6,000 francs par M. Jacques Laffitte, à qui les beauxarts et la littérature doivent une belle couronne, lui que l'intelligence pauvre n'est jamais allé voir sans revenir les mains pleines. De chez M. Laffitte, la Locuste cette œuvre grandiose et terrible qui avait rempli tout Paris d'admiration , est passée dans le musée de Nîmes; la mère adoptive de l'auteur ne pouvant avoir les cendres de son fils, a voulu du moins revendiquer sa première gloire. Sigalon, après sa Locuste, compta parmi les peintres les plus remarquables de Paris; cette réputation qu'il avait tant rêvée, le couvrait de son premier éclat, et, quoique son existence fut encore précaire, il se croyait sauvé de l'indigence; il était heureux. Il était descendu de sa mansarde, et avait pris un atelier où il pouvait travailler à l'aise, se déployer sur une vaste toile, et donner à ses travaux toute la latitude de son imagination. Cherchant un sujet à la hauteur de sa pensée, il s'arrêta sur une des scènes les plus dramatiques de l'Écriture-Sainte : le Massacre des enfans de la race royale, par Athalie; et il fit un tableau immense où il y avait plus de trente grandes figures qui lui avaient coûté 7,000 francs de modèles, et plus de deux années de travail; il l'exposa, hélas ! ce fut une chûte. La couleur, évidemment mauvaise, lui fut reprochée dans des critiques amères qui ne voulurent pas lui tenir compte des éminentes qualités de composition et de dessin qu'on pouvait distraire de l'effet général. Quel coup de foudre pour Sigalon! Il remporta sa toile, il la roula dans un coin, et quand il eut bien réfléchi sur l'inconstance de la renommée, il s'aperçut qu'il avait faim. Il n'en avait encore fini avec la misère; et maintenant elle lui semblait d'autant plus hideuse, que, après deux succès éclatans, elle lui arrivait comme un déshonneur. Il écrivit à Nîmes qui ne désespéra pas de lui, et qui le releva de sa chûte, en lui commandant un tableau d'église, meilleur que ceux qu'il fesait si bien, quand il n'était encore que Xavier le fils du maître d'école. Le Baptême du Christ n'était pas terminé que le gouvernement ne voulant pas rester en arrière de la munificence d'une ville de province, lui demanda deux nouveaux ouvrages, le Christ en croix et la Vision de Saint-Jérôme, qui parurent à l'exposition de 1831. C'étaient deux belles et

[graphic]

MosAïQUE DU MIDI. — 5° Année.

grandes pages que le public admira; mais, pour la critique, Sigalon resta sous le coup de son Athalie. Un seul journal, l'Artiste, protesta en ces termes contre l'injustice des feuilletons : « Nous nous étonnons de l'espèce de dédain avec lequel les journaux ont traité M. Sigalon; à peine lui ont-ils accordé quelques mots. Ce peintre éminemment novateur partage avec M. Delacroix l'honneur d'avoir donné le mouvement à la réforme, et si son jeune rival s'est quelquefois laissé entraîner à des écarts que la fougue de son génie ne lui laisse pas réprimer, lui du moins toujours sévère et consciencieux, nourri de l'étude profonde des anciens, lui, dis-je, n'a-t-il jamais mérité ce reproche. Serait-ce donc, nous ne dirons pas sa supériorité sur son antagoniste, mais l'avantage qu'il a de moins prêter à la critique, qui lui aurait valu cette indifférence ? Ces motifs m'ont fait particulièrement jeter les yeux sur les ouvrages de M. § Quoique les partisans du classique n'aient rien épargné, au dernier Salon, pour le décourager par une âcreté de critique que les passions de parti peuvent à peine justifier, il a trouvé en lui assez de force pour leur résister, et sans rien abandonner de sa manière, il a produit, cette année, deux grands ouvrages qui donnent la mesure d'un talent supérieur. Dans son Christ en croix, il a pris le moment où Jésus, prêt à expirer, recommande les hommes à son père. Au pied de la croix, la Vierge est évanouie, la tête appuyée sur les genoux de la Madelaine qui la soutient du bras gauche, et élève le bras droit vers le divin Sauveur, comme pour implorer son secours. Près de ce groupe, une femme témoigne son effroi en regardant la Vierge; et, appuyé contre la croix, saint Jean debout, les bras abattus, les mains jointes, les yeux levés vers son maître, est abîmé

· de désespoir, Il y a dans l'ensemble de cette scène

un sentiment de tristesse et tout à la fois un grandiose qui vous pénètre et vous exalte. C'est bien un Dieu qui expire, ce sont bien des femmes qui pleurent; et ce sujet tant de fois répété, est traité ici d'une manière neuve et pathétique. Nous connaissons fort peu de choses d'un style plus noble et plus vrai. M. Sigalon n'emploie pas ordinairement une couleur aussi brillante que celle que nous avons remarquée dans ce tableau; mais on y trouve ses principales qualités : la puissance du modelé et le ressort extraordinaire des figures; en se plaçant à distance, elles font relief sur la toile, et leurs draperies sont dignes des plus grands maîtres..... Mais c'est surtout dans la Vision de saint Jérôme que M. Sigalon a déployé toute l'énergie de son beau talent. Le saint est § dans le désert, et au-dessus de sa tête planent trois anges qui lui prédisent la fin du monde. Ce sujet difficile est conçu et exécuté avec une étonnante sagacité, et le groupe d'anges a quelque chose de terrible et de surnaturel qui rappelle involontairement les beaux morceaux de Milton. Le raccourci de l'ange qui se trouve à la gauche du tableau est rendu avec une hardiesse, une vigueur de dessin vraiment admirables, et montre que l'artiste ne sait point reculer devant les plus grandes difficultés de l'art. L'ange de la droite qui lève les bras en l'air comme pour appeler les ames au jugement de Dieu, est plein d'elan

[ocr errors]
« PrécédentContinuer »