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sur moi son inexorable main; elle m'étreint, elle m'entraîne.... Si tu savais tout ce que je souffre ! tu frémirais d'y penser.... J'ai tout un enfer dans mes entrailles ; c'est un martyre épouvantable, inoui.... Que Dieu te garde de la moindre partie de mes souffrances ! — Oh ! je voudrais les partager toutes, je voudrais en prendre pour te soulager. — Toi, enfant, toi, si jeune, si intéressante, si faible..... Oh ! non, tu en mourrais aussi, et tu dois vivre pour penser à moi.... N'est-ce pas que, lorsque je ne serai plus, tu viendras tous les jours poser tes deux genoux sur la froide pierre de ma tombe ? n'estce pas que sur cette pierre chaque matin tu viendras effeuiller des fleurs ? n'est-ce pas que tu adresseras au ciel de ferventes prières ? Tu es un ange, toi, et Dieu t'écoutera avec bonté.... Oh ! dis-moi que tu ne m'oublieras jamais. — Moi t'oublier, mon Guillaume !.... La voix de Bérengère fut étouffée par ses sanglots. Le jeune moine était tout attendri. - Je suis fatigué.... Laisse moi reposer ma téte sur ton sein..... Et sa tête tomba nonchalamment sur l'épaule de sa maîtresse. — Je suis bien ainsi : il me semble que le parfum qui s'exhale de ton être arrêtera sur mes lèvres le souffle de la vie, de cette vie qui veut m'échapper.... Ah l je le sens à présent, il est doux de rendre le dernier soupir dans les bras d'une femme qu'on aime. La jeune fille ne put plus retenir ses larmes. — Ne pleure pas, enfant : tes pleurs tombent goutte à goutte sur mon cœur.... ; ils me font mal. — Eh bien ! je rirai si tu le veux. — Jouissons en paix de tous les charmes d'une entrevue qui ne se renouvellera plus sans doute.... Vois comme la nature est calme ! soyons calmes comme elle.... Regarde là-bas ce pâle soleil qui s'abîme derrière les montagnes : demain il reparaîtra plus rouge et plus brillant; moi aussi, pâle et terne, je me coucherai bientôt, mais moi ce sera pour ne plus me lever.... Oh ! mourir !.... - N'augmente pas tes maux par des maux imaginaires ; sois calme à ton tour. Autrefois, t'en souviens-tu , ma bien-aimée ? nous grimpions aussi sur la cime des montagnes : alors nous étions heureux, nous voyions devant nous un avenir qui nous paraissait sans bornes.... Ton regard m'enivrait : je te trouvais si belle ! et j'étais fort, moi ; je sentais bouillir dans mes veines un sang ardent, un sang pourpre et brûlant de vie..... Toi, tu n'as pas changé : tu es belle toujours ; mais moi, regarde comme je me suis séché ! mon sang maintenant, c'est de l'eau. — Oh ! pauvre Guillaume ! — Pauvre, dis-tu ? je ne suis pas à plaindre pourtant. Ma dernière heure n'est-elle pas bien douce ? Vois ! pour lampe funèbre j'ai les rayons d'un astre qui s'éteint, pour lit de mort autant de terre que ma vue peut en embrasser, et pour oreiller ta blanche poitrine.... N'est-ce pas un délicieux instant ? — Assez, assez, je t'en prie ! La jeune enfant était déchirée de regrets. - l'asse autour de mon cou ton lras enchanteur....

Je l'aimais bien ton bras; il est si blanc ! Fixe sur moi tes grands yeux bleus.... ; ils m'enflammaient autrefois : ils sont si brillans et si doux ! Et ta bouche, que je la voie sourire encore une fois, ta jolie bouche ! La naïve Bérengère, pour contenter les désirs de son amant , exécutait comme un automate tous les mouvemens que Guillaume lui demandait. — C'est cela : je souffre moins ainsi.... Ecoute : j'ai une fantaisie qui me tourmente, une fantaisie de mourant. Pardonne-moi, ma bien-aimée, je veux la satisfaire : jure-moi que jamais un autre homme ne possédera ton amour, que jamais après moi, tu ne diras à nul autre que ton père : je t'aime.... Jure-le moi, ma Bérengère; mais prends-y garde ! ils sont plus sacrés les sermens que l'on fait sur une tombe entr'ouverte. — Je le jure sans peur à la face de Dieu. — Ah ! je mourrai moins malheureux.... Bérengère ! ta main.... La nuit est venue bien vite, on n'y voit plus.... Approche ton visage.... Où es-tu ? — Guillaume ! mon Guillaume ! — Presse-moi sur ton cœur; plus près..., plus près encore.... Oh !.... Le jeune moine s'affaissa sur Bérengère, et la malheureuse enfant étreignait un cadavre.

VII.

Le lendemain la cloche de l'abbaye sonnait un glas funèbre ; l'église était tendue de deuil. Un moine presque enfant, blanc comme son linceul, la figure livide, les yeux demi-clos, lcs mains jointes sur la poitrine, était étendu mort dans une chapelle illuminée par de nombreuses bougies ; à côté du défunt, deux religieux à genoux priaient avec ferveur pour le repos de son âme : et plus tard, quand à la suite d'une longue procession qui entonnait des hymnes lugubres, le cercueil traversa les cours de Fontfroide et fut porté vers le cimetière , on vit au convoi un moine sanglottant, pleurant à chaudes larmes, et qui semblait en proie à la plus cuisante douleur..... Ce moine était frèro Bernard.

VIII.

C'était quelques jours après ; une jeune fille, pâle, échevelée, les yeux battus, les regards levés vers le ciel, était prosternée sur une tombe dont la terre avait été fraîchement remuée. A la voir ainsi immobile et blanche, on l'eût prise pour une statue qu'un amant aurait fait placer sur le tombeau de sa jeune maîtresse : elle paraissait ensevelie dans une profonde méditation... , Tout à coup elle se retourna, frappée par un bruit soudain, et elle vit debout derrière elle un moine qui la contemplait avec amour.

— Est-ce bien toi, dit Bérengère en poussant un long cri de joie ? Moi qui croyais t'avoir perdu !

Et elle se jeta légère au cou de Bernard.

— Oui, c'est moi, répondit celui-ci tout étonné.

— Que je suis heureuse !.... M'aimes-tu toujours ?

— Ah ! plus que la vie.

— Pas possible.... Et la jeune fille se prit à rire aux éclats.

Elle était solle.

Eugène CABANEL.

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Le voyageur qui parcourt pour la première fois le quai qui retient le Rhône dans son lit, s'arrête tout-àcoup devant un magnifique bâtiment, dont la façade noble, vaste, régulière, surmontée d'un dôme n'annonce nullement l'asile de la pauvreté souffrante. Et pourtant ce bel édifice, qui semble en apparence destiné à recevoir les grandeurs du monde, n'est que le dernier refuge des misères humaines. Le dôme massif qui excite l'admiration et fait honneur au talent de l'architecte Souffrot, cette belle rangée de fenêtres, ces piliers, ces arceaux, cachent derrière leur magnificence les tristes salles d'un hôpital.

C'est à juste titre que l'Hôtel-Dieu de la ville de Lyon, passe pour le plus ancien et le plus bel établissement de ce genre qui existe en France. ll fut, diton, fondé par le roi Childebert et la reine Ultrogothe, son épouse, dans un siècle où le christianisme ne s'occupait guère à assurer un dernier asile aux malheureux. L'archevêque de Lyon fut primitivement chargé de la direction de ce nouvel établissement; il s'adjoignit quelques laïques pour le seconder dans ses travaux et dans sa surveillance. Cet état de choses dura six siècles environ Les archevêques ne pouvant plus suffire à ces occupations toujours croissantes, confièrent l'hospice à différens ordres religieux dont l'administration ne satisfit point les échevins. Ces magistrats dans l'espoir de remédier à ces abus, se chargèrent de gouner eux-mêmes l'hôpital. Ils remplirent leur mission, à la satisfaction générale jusqu'en l'année 1585. Les guerres religieuses, les troubles qui agitaient la ville les forcèrent de consacrer leurs soins aux affaires publiques; ils choisirent quatorze citoyens recommandables par leur probité et le haut rang qu'ils occupaient dans la ville, et les nommèrent administrateurs de l'hospice. Cette nouvelle combinaison fut maintenue jusqu'au commencement du xvII° siècle; vers ce temps les sœurs de charité qui s'étaient érigées en communauté religieuse sous la direction de Saint-Vincent de Paul, se disséminèrent dans les grandes villes de France, et ne tardèrent pas à être installées dans l'Hôtel-Dieu de Lyon. Depuis lors, tout s'est amélioré sous leur habile et infatigable direction; de nos jours, cent cinquante sœurs servent les malades, et préparent les remèdes qui sont ordonnés.

« L'entrée principale de l'Hôtel-Dieu de Lyon, dit un voyageur qui l'a visité avec soin, n'existe point telle qu'elle était primitivement. On la refit en 1708. Ferdinand de la Monce qui en donna le dessein, sut tirer parti de l'irrégularité de la situation, et en fit un morceau d'architecture très-remarquable. La porte extétérieure est ouverte en arcade, accompagnée de deux colonnes doriques qui portent sur des socles et soutiennent un entablement régnant. Le portail est enchâssé dans deux portions de cercle qui se joignent aux bâtimens des côtés : il donne entrée dans un vestibule octogone qui dégage dans l'ancien cloître par où l'on va

MosAïQUE DU MIDI. — 5° Année.

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aux anciens appartemens. Ce vestibule est voûté en croupe et décoré d'ornemens qui servent à raccordea, d'une manière fort ingénieuse les anciennes voûtes avec les nouvelles. Au centre de la cour, on voit une superbe croix en fer, entourée de saules pleureurs, érigée par les administrateurs et bienfaiteurs de l'hospice, ainsi que par la sœur Olarden en 1813. L'intérieur de l'hôpital consiste principalement dans la grande infirmerie à peu près semblable à celle de l'Hôtel-Dieu de Milan. Elle est disposée en forme de croix grecque, ayant 560 pieds de longueur, dans chaque partie de laquelle il ya trois rangées de lits pour les malades. Ces vastes salles sont vulgairement appelées des quatre rangs, salles des fiévreux : elles ont 32 pieds de largeur et 25 de hauteur. Deux de ces rangs sont destinés pour les hommes, et les deux autres pour les femmes. Au milieu de l'emplacement ou aboutissent ces quatre rangs, s'élève un dôme de 36 pieds de diamètre, sous lequel est un autel isolé qui peut être vu des rangs les plus éloignés, mais qui manque absolument de proportion : les prières qu'on y lit chaque jour, sont entendues de tous les appartemens et le prêtre peut être vu de tout le monde à la fois. En général les lits sont de fer; on en compte 1800, en y comprenant ceux des membres de la communauté qui sont attachés au service des malades. Tant que le nombre des malades le permet, on les couche seuls dans chaque lit. De la grande salle on passe au dôme principal sous lequel se trouve un grand et bel autel bien décoré. La salle qui forme la continuation du dôme est destinée aux blessés : elle a vue sur le quai du Rhône. On a eu soin d'ouvrir dans le Dôme plusieurs grandes fenêtres, et, pour prévenir les accidens, on a placé un grillage assez serré jusqu'à la hauteur d'environ sept pieds. La salle des opérations et celle des femmes blessées ne sont point séparées, et c'est un grand inconvénient ; aucune salle même ne l'est; il serait très utile de les fermer, mais alors l'air circulerait moins librement que dans un vaste espace, et ce serait un mal plus fâcheux que le premier. Cependant rien n'est plus affligeant que la vue de cette foule d'hommes réunis dans le même lieu, qui outre les maux dont ils sont accablés, ont encore le spectacle continuel des souffrances des autres, et entendent sans cesse les cris et les gémissemens que leur arrache la douleur. Outre les deux salles ci-dessus décrites, il existe, dans la partie la plus élevée des bâtimens, deux autres chambres appelées chambres des convalescens. Elles sont destinées à recevoir ceux qui sont guéris, mais qui n'ont pas recouvré leurs forces (1). On admire surtout dans l'Hôtel-Dieu de Lyon, ajoute

(1) Cuide du voyageur en France. 4 1

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l'auteur d'un voyage pittoresque, le grand et le petit dôme. Le premier se distingue par sa vaste circonférence, sa hauteur et ses belles proportions. Cette coupole majestueuse, fait l'office de ventilateur, s'élève au centre d'une salle immense et au-dessus d'un autel de marbre. Le petit dôme à 36 mètres de circonférence; il domine le point de jonction des quatre salles disposées en croix grecque. Cette disposition, commode pour le service, contribue aussi à la salubrité. L'hospice reçoit annuellement douze mille malades des deux sexes ; on leur prodigue les soins les plus compatissans, les secours les mieux entendus. Les bienfaits de la charité se répandent hors de l'établissement, par les consultations et les remèdes gratuits toujours offerts aux habitans peu aisés qui répugnent à entrer dans l'hospice. » Cet immense bâtiment avec lequel les hôpitaux des grandes capitales de l'Europe peuvent à peine être mis en parallèle, ne suffit point aux besoins de la population Lyonnaise. Le chef-lieu du département du Rhône renferme encore deux autres hospices. » La Maison de la Charité fut fondée en 1531. Cette année la famine fut si grande dans les campagnes

faire des bouches inutiles, les magistrats, les mirent dans des bateaux et les abandonnèrent au courant du fleuve : plusieurs de ces embarcations arrivèrent jusqu'à Lyon, et les échevins, émus de pitié, reçurent environ douze mille de ces malheureux. On leur distribua des vivres, dit l'auteur que j'ai déja cité. Huit nobles bourgeois furent chargés de recevoir les aumônes qui se fesaient pour cela. Cette bonne œuvre fut continuée depuis le 19 mai jusqu'au 9 juillet; et alors le temps de la moisson ayant rappelé tous ces pauvres à la campagne, le trésorier de cette philantrhopique association se déclara détenteur d'une somme de 396 livres 2 sols 7 deniers. Les principaux bourgeois de la ville se rassemblèrent pour délibérer, et il fut résolu, qu'on continuerait à l'avenir de fournir les mêmes secours aux pauvres de la ville. En 1613, on bâtit une maison pour loger les nécessiteux ; on leur donna d'abord pour habitation la maison de Saint-Laurent, hors de la porte de Saint-Georges, sur le chemin des Etroits : quelques années après, on acheta un grand espace de terrain qui fesait partie de la place Bellecour. M. de Marquemont, archevêque de Lyon, les chanoines de la cathédrale, M. d'Alincourt, gouverneur

qu'arrosent le Rhône et la Saône, que ne sachant que

de la province, plusieurs riches citoyens firent des dons considérables ; l'église et l'hôpital furent construits à peu près tels qu'on les voit aujourd'hui. « Les proportions des bâtimens de l'hospice de la Charité ne sont remarquables, ni dans le détail, ni dans l'ensemble. La façade s'étend jusqu'à la caserne de cavalerie, vulgairement connue sous le nom de Nouvelle Douane : elle est remarquable par son style sévère et sa noble simplicité. Les restaurations de l'entrée principale datent de 1827. » Dans la partie supérieure du portail, on remarque un bas-relief exécuté par M. Legendre-Hérald : six figures à peu près de grandeur naturelle composent cet ouvrage dont le sujet est la Charité. Jusqu'à présent, la plupart des peintres et des statuaires qui avaient essayé de représenter cette vertu, s'étaient attachés à la montrer assise, allaitant plusieurs† enfans placés sur ses genoux. M. Legendre-Hérald a cru † sortir de la routine. La Charité est debout, e sein gauche découvert ; elle a la main gauche vers l'enfant d'une jeune et pauvre femme qui lui demande l'aumône; de la main droite, elle donne du pain à un malheureux vieillard également accompagné d'un petit enfant que le statuaire a représenté la tête et les yeux baissés : un autre petit enfant est assis aux pieds de la Charité; la tête et les regards tournés vers elle. » Après avoir visité la maison de la Charité, le cœur plein d'admiration pour l'inépuisable philanthropie de la population Lyonnaise, on se dirige vers la place de lAntiquaille. Là s'élevait autrefois le palais des préfets du prétoire, ou gouverneurs des diverses provinces de la Gaule : ce palais fut habité par plusieurs empereurs romains : Claude et Caligula # virent le jour,

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ct la célèbre Antonia y mit au monde l'infortuné Ger

manicus. Le palais s'est écroulé depuis bien des siècles; il n'en reste plus pierre sur pierre, et l'emplacement est occupé par un hôpital, moderne palais de la misère, commun à tous, asile de tous les pauvres. » Il est aujourd'hui consacré à recueillir les malheureux que la débauche ou de hideuses maladies séquestrent de la société (1). Après la révolution de 1789, un monastère de religieuses qui s'élevait sur la place des Antiquailles, fut changé en un dépôt de mendicité, en une maison de santé pour les insensés et les femmes de mauvaise vie. Six cents individus y sont renfermés. Une commission composée de dix notables de la ville de Lyon, administre gratuitement l'établissement ; il est desservi par quarante sœurs, vingt frères et quelques employés supérieurs. L hospice des Antiquailles renferme près de six cents individus. » » Les deux succursales de l'Hôtel-Dieu suffiraient peut-être aux besoins de toute autre ville. Mais la noble cité qui occupe le premier rang après la capitale du royaume, a voulu se montrer inépuisable en bienfaits que ses immenses richesses lui permettent de multiplier à l'infini. Aussi ses habitans peuvent-ils s'écrier avec fierté qu'ils possèdent un des plus beaux hôpitaux de France. Les statues des fondateurs se voient sur la façade du dôme ; celle du roi Childebert est un ouvrage moderne, mais le nom du roi mérovingien atteste que la fondation de l'Hôtel-Dieu de Lyon date des premiers siècles de la monarchie française.

L. MoUNIf.

(1) France Pittoresque, tom. III.

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La poésie languedocienne, l'un des plus beaux titres du Midi à la gloire des lettres, a répandu son éclat sur deux époques de notre histoire, où elle s'est produite sous deux formes et avec deux caractères essentiellement distincts et, pour ainsi dire, opposés. Dans la première période, qui est celle du moyen-âge, elle apparaît belle de jeunesse, de grâce, de naïveté, d'exaltation galante et chevaleresque, riche d'espérances que l injustice du sort n'a pu tromper qu'à demi, exempte de recherche et d'affectation, libre de toute espèce d'entraves, vraiment lyrique et digne en un mot de servir d'interprète aux élans passionnés des troubadours.

Dans la seconde période, qui commence avec la renaissance des lettres, cette poésie, si long-temps in

dépendante, n'obéit plus, en général, qu'à des inspirations étrangères; sa beauté première, à demi effacée par le temps, se confond avec des agrémens empruntés; elle aussi a subi la loi du vainqueur et s'est humiliée devant l'orgueil de la conquête. Si elle parvient encore à plaire, c'est par ses grâces natives que n'a pu étouffer en elle la servitude de l'imitation ; l'heureux naturel du caractère méridional, de l'idiôme méridional, la soutient encore et l'empêche de tomber dans un complet abaissement ; ce qui lui donne une nouvelle existence, moins brillante à la vérité que la première, c'est ce qu'elle a pu conserver de ressemblance avec elle-même; du reste, plus d'originalité, plus d'héroïsme, plus d'enthousiasme, mais seulement une reproduction affaiblie, quoique gracieuse et spirituelle, des modèles naissans d'une littérature naguère rivale, déja souveraine, dont l'empire s'étend désormais sur la France entière.

Ainsi, mon sujet se divise naturellement en deux parties, puisqu'il embrasse deux époques distinctes ; celle des troubadours et celle des poètes languedociens depuis la renaissance.

Si le génie des grands écrivains français, au lieu d'avoir à lutter contre la dureté de la langue d'Oil, eût été appelé, par un autre ordre de choses, à perfectionner le Languedocien, la richesse harmonieuse de l idiôme d'Homère ne fût pas restée sans rivale. · Variée, pittoresque, riche en diminutifs, abondante avcc précision, piquante avec naïveté, pleine de mignardise, de délicatesse et de douceur, suave et riante comme le ciel de notre Midi, qui la fit éclore, flexible comme la mobile parure de nos paysages, chatoyante comme l'iris qui scintille sur le plumage de nos timides colombes, diaprée de mille couleurs comme l'émail de nos prairies, respirant tour-à-tour le désir ou la langueur de la volupté, la Langue d'Oc, primitivement roman provençal, est surtout l'interprète des grâces et de l'amour; mais elle peut se plier à tous les tons et s'élever, sans effort, à la dignité, à la pompe majestueuse du sublime, de manière à célébrer avec un égal bonheur les prouesses des chevaliers et les naïves amours des pasteurs, ou le délire aventureux des troubadours.

Il n'est pas difficile de se convaincre que le caractère primitif de la langue d'Oil était loin d'offrir les mêmes avantages : pour une oreille exercée, le cri de guerre du Sicambre résonne encore dans certaines terminaisons très-peu harmonieuses de la langue française, malgré l'heureuse transformation que cette langue a subie sous la plume d'un si grand nombre d'écrivains supérieurs. Quatorze siècles de progrès et de civilisation n'ont pu effacer entièrement de notre langue, comme de nos lois, cette trace de barbarie que l'épée victorieuse de Clovis y laissa profondément empreinte. Les hasards des combats ont fait les destinées du langage comme du pays : la chance des événemens politiques a tourné contre le dialecte languedocien au profit du picard ; voilà tout. La ville de Toulouse était déja célèbre par son amour éclairé des sciences et des beaux-arts, quand Paris n'existait pas encore. Cette vérité, si souvent reproduite, se présente ici naturellement. Aux plaines de Vouillé, le sort des peuples qui se disputaient la Gaule et l'avenir de leurs idiômes, fut irrévocablement fixé: Clovis éteignit dans le sang d'Alaric l'espoir de la littérature méridionale. ll est vrai que l indépendance féodale, sous les comtes de Toulouse et de Provence, retarda de quelques siècles les effets inévitables de la conquête ; mais ce fut par une espèce de phénomène attaché à ce régime, mêlé de tant de bien et de tant de mal.

Ainsi, la préférence accordée à la langue d'Oil ne fut point déterminée par la considération de sa supériorité sur la langue d Oc, mais par un concours d'événemens essentiellement politiques. De plus, la situation géographique de la France, défendue de tous côtés par des limites naturelles, excepté dans la partie septentrionale, forçait le gouvernement à se rap

procher de cette frontière continuellement menacée. De là, le prodigieux agrandissement de Paris et sa prédominance sur toutes les autres villes du royaume ; de là, le séjour de nos rois dans cette cité ou dans ses environs ; de là, le siége du mouvement, le foyer de la centralisation se portant du centre à la circonférence; et , comme une sentinelle avancée, la capitale, pour ainsi dire, debout aux portes mêmes de la France. A quoi tiennent cependant les destinées des peuples ! Si les successeurs de Charlemagne n'avaient pas dégénéré, combien les choses eussent changé de face ! Reine détrônée, Lutèce aurait vu tomber l'orgueil de ses remparts devant les vieilles tours gothiques d'Aix-la-Chapelle, couronnées du globe impérial ; Lutèce , cette ville si fière, ne serait , tout au plus, aujourd'hui, qu'un chef-lieu de préfecture à peu près ignoré, qui protesterait avec nous contre le monopole de la centralisation, dont elle n'aurait pas alors le bénéfice; et, supposé que le latin qui était alors en honneur à la cour de Charlemagne, n'eût pas prévalu, le génie français, au lieu d'épurer le picard, aurait eu le saxon à débrouiller et à polir. Depuis le dixième jusqu'au quatorzième siècle, durant cette période qui comprend une succession non interrompue † de génie, de rapsodes méridionaux, le Nord était plongé dans une obscurité profonde. La scène française n'existait pas encore, et les chants du ménestrel avec les jeux divertissans du jongleur étaient le seul théâtre national, théâtre imparfait, théâtre informe, mais qui ne manquait ni d'éclat, ni d'intérêt, ni même d'une certaine grandeur imposante. La veillée poétique, le drame moyen-âge s'embellit de tout l'appareil guerrier dont le seigneur châtelain s'environne. Après avoir éclairé le groupe féodal, comte ou baron, noble dame, écuyer, pages ou valets, la flamme du foyer projette, en vacillant, ses teintes rougeâtres sur les armures des aïeux, qui semblent se dresser encore terribles et menaçantes autour des murailles de l'enceinte gothique. Tout-à-coup, frémit la harpe sonore sous les doigts du scalde du Midi, dont la voix, se mêlant bientôt à ces magiques accords, enflamme tous les cœurs de l'enthousiasme guerrier. Il décrit en traits de feu les combats en champ clos, les siéges et les batailles : on croit voir resplendir, aux feux du jour, l'acier des casques et des cuirasses ; on croit entendre le choc des lances et des coursiers, l ébranlement et la ruine des tours , les cris de mort ou de victoire qui se mêlent aux sons bruyans du cor, le clairon des milices féodales. A ces accens, à ces hymnes chevaleresques, le seigneur électrisé tressaille, et porte involontairement la main sur la poignée de sa dague, tandis que les traits d'abord immobiles des poursuivans d'armes, angés cn cercle autour de lui, prennent, par degrés, une singulière expression de fureur mal contenue, et qu'on croirait sur le point d'éclater. Mais, déja, se dérident ces fronts altiers et presque farouches ; car le jongleur a succédé au musicien, au poète, et l'intermède commence : quelle adresse ! quelle agilité ! quelle verve bouffonne dans cette pantomime si expressive, si variée, si originale ! La gaîté circule, le rire éclate, la lueur du brasicr

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