Images de page
PDF

donation de tout le comté de Melgueil qui, par droit de naissance, devait revenir à Pelet. Ce dernier, chassé de ses terres, sans ressources, sans pain, jurant de se venger de son usurpateur, s'était mis sous la protection du roi d'Aragon, un des plus dangereux adversaires de Raymond. Cependant Bertrand était père d'un enfant de seize ans, appelée Bérengère, qu'il avait eue d'un mariage clandestin avec la fille d'un petit seigneur de Provence. Ne voulant pas exposer une si intéressante créature aux dangers et aux fatigues des combats, il avait demandé pour elle asile et protection à la vicomtesse de Narbonne, dont la cause se trouvait enchaînée à la sienne. Ermengarde, heureuse de rendre service à un de ses alliés, envoya à Fontfroide Bérengère et Gaucelin, son vieux oncle maternel, à qui Bertrand l'avait confiée, et recommanda au chef de l'abbaye de donner au vieillard et à la jeune fille un appartement séparé où ils pussent vivre tranquilles. Vers la même époque, la vicomtesse de Narbonne se voyant sans enfans et n'ayant † l'espérance d'en avoir, avait adopté pour héritiur Pierre de Lara son neveu, fils de sa sœur Ermessinde et d'Amalric, comte Molina en Espagne. Pierre, frère puiné d'Aymeri de Lara, qu'Ermengarde avait d'abord adopté aussi, et qui était mort depuis peu de temps, avait un autre plus jeune frère nommé Guillaume. — Guillaume à peine âgé de dix-huit ans, malgré son caractère bouillant et fougueux, fut condamné par sa tante à embrasser l'état monastique, et entra dans l'abbaye de Fontfroide. Raymond, comte de Toulouse, qui aurait voulu anéantir tous ceux qui pouvaient servir d'obstacle à ses projets sur la vicomté de Narbonne, avait obtenu cette condition de la part d'Ermengarde, dans un traité secret qu'il avait conclu avec cette princesse. Le jeune Guillaume, forcé d'entrer dans une carrière qui convenait si peu à la grandeur de son âme, se trouvait à l'étroit dans cette abbaye, dont quelques montagnes escarpées formaient tout l'horizon ; il était gêné dans ce froc qui semblait à ses yeux une mystification cruelle, lui qui aurait voulu courir le monde à la tête d'une vaillante armée, couvert de fer et de cuivre et brandissant un large cimeterre. Oh l comme il souffrait, le malheureux, quand il songeait à ce qu'il était et à ce qu'il aurait désiré être ! Comme la rougeur lui montait au front, comme son cœur sautait dans sa jeune poitrine, quand le récit des hauts faits de quelque brave chevalier parvenait jusque dans sa retraite ! Il maudissait le sort, il maudissait sa naissance, son rang. Simple vassal, il eût pu suivre le chemin que son imagination lui retraçait si brillant ; il eût pu, soldat obscur, bondir d'aise et d'ardeur sur le dos d'un vigoureux coursier, sentir son sang bouillonner dans ses veines au bruit des mâles et sonores clairons ; et il était moine.... ; moine, lui qui avait de si beaux cheveux noirs, des yeux si vifs, une taille si élégante et si svelte ! moine, avec un cœur de dix-huit ans, un cœur passionné qui se séchait sans gloire et sans amour l..... Ah ! cette idée, cette affreuse idée le dachirait, le rongeait comme un poignant remords, comme un beau rêve sans espoir de réalité. Aussi il aimait la solitude. Loin du tumulte de l'abbaye, dans un épais bosquet, seul il rêvait souvent,

il rêvait à son bonheur détruit. Il voyait passer devant ses yeux des bataillons bruyans, aux armes rougies par le sang, ternies par la poussière ; il entendait éclater des cris de guerre et de mort, des chants d'allégresse et de victoire; il admirait dans la mêlée, des chevaux, blancs d'écume, qui hennissaient haletans sous les éperons d'or de leurs cavaliers; il distinguait dans le lointain des panaches ondoyans qui se ployaient, mouvans et souples, sur les cimiers des casques, comme une colonne de fumée sur le faîte d'une cheminée gothique; et, peu à peu, fasciné par le prisme éblouissant de l'illusion, il prenait part au combat, lui aussi ; il commandait un bataillon; par sa bravoure il fixait la victoire : et, puis une femme jeune et jolie, une femme faite comme un être fantastique, une femme dont les yeux parlaient l'amour, venait étancher son sang, panser ses blessures et poser sur son cœur une écharpo brodée par elle et tachetée des mots d'une tendre devise..... Mais bientôt, tandis que sa tête s'exaltait au milieu d'un si enivrant triomphe, la cloche de l'abbaye tintait à ses oreilles, et alors, adieu les pensées de gloire, les épanchemens de l'amour; rien que la réalité, une désespérante réalité. Un jour, dans une de ses promenades solitaires, il rencontra Bérengère, accompagnée de son oncle et de l'abbé. ll fut troublé par la vue de cette jeune fille qui tombait dans son isolement comme un ange consolateur; de cette jeune fille séduisante et élancée qui avait seize ans, des cheveux noirs et des yeux bleus, comme le fantôme de ses rêves. Il lui sembla que sa dernière illusion n'était pas encore évanouie. Oh l qu'il le trouva joli ce visage charmant qui se détachait, blanc et gracieux, au milieu des longues boucles uoires qui l'entouraient ! Il sentit à l'instant, qu'à cette adorable créature, était lié le sort de toute sa vie; il comprit que désormais pour elle serait tout son amour. Eh l que de fois un regard, un coup d'œil a suffi pour enchaîner à jamais les destinées de deux êtres qui jusqu'alors avaient vécu inconnus l'un à l'autre ! Depuis ce jour, Guillaume se crut transporté dans une atmosphère nouvelle. Bérengère fut l'objet de toutes ses pensées, l'idole de son culte ; il l'aima, il chercha à lui faire deviner qu'il l'aimait ; puis il le lui dit un jour, et Bérengère qui avait aisément distingué l'attrayante figure de Guillaume, elle qui trouvait sa destinée en harmonie avec celle du descendant des Lara ; Bérengère écouta complaissamment les propos amoureux de Guillaume, et, peu à peu, son jeune cœur, aimant et sensible, s'ouvrit aux tendres sentimens que le jeune moine éprouvait et qu'il inspirait si bien. Les deux jeunes gens s'aimèrent donc d'un amour brûlant et naïf, pur et passionné, d'un amour qu'augmentaient la solitude et cette espèce d'isolement qui les enveloppait; ils s'aimèrent comme l'on aime à seize et à dix-huit ans, lorsque pour la première fois on essaie de doux regards, lorsqu'on presse timidement une main qui tremble de bonheur. D'abord ils grimpèrent sur les montagnes qui enserrent Fontfroide, et là, au souffle de la brise qui frémissait dans ses cheveux, au bruit rapide du vent qui frappait sur sa poitrine, Guillaume faisait part à Bérengère de ses projets chimériques ; projets qu'un instant d'exaltation enfantait dans son

A

[merged small][merged small][merged small][merged small][ocr errors]

Un soir, la nuit était des plus obscures, ils s'étaient assis au fond d'un angle rentrant que formait une chapelle intérieure. — Vois-tu, ma Bérengère, disait Guillaume, ton amour pour moi c'est le bonheur. Oh ! ton amour et la gloire , et je ne demanderai plus rien sur cette terre.... Si tu savais combien j'étais malheureux avant ton arrivée ici, combien il me pesait mon cœur ! j'étais dans un enfer. Mais tu m'es apparue un jour, ta douce voix m'a consolé ; tu as laissé tomber sur moi un rayon de tes beaux yeux, et ce rayon a séché mes larmes; oui, devant toi s'est abîmé mon malheur..... Maintenant je ne forme plus qu'un vœu, un seul vœu ; écoute : cette vie à laquelle on m'a condamné, cette vie tranquille et uniforme, la même tous les jours, cette vie me suffoque et m'étouffe; je ne peux plus la traîner. A présent que je te connais surtout , je désire vivre en homme, vivre pour t'aimer. Dans ce lieu qui me semble un cachot, surveillé par des regards importuns, mon amour est à la gêne et il a besoin de se développer. Pour cela, il ne faut qu'une résolution forte, immuable, hardie, que rien ne puise arrêter, qui s'accomplisse en surmontant tous les obstacles, et cette résolution je saurai la prendre : dans peu je veux quitter Fontfroide, je veux jeter loin de moi cet habit qui entrave mes pas, qui écrase mes épaules ; je veux fuir..... -- Fuir ! s'écria Bérengère avec effroi, et moi, moi, que deviendrai-je ? — Es-tu assez forte pour me suivre ? -- Partout, répondit la jeune enfant sans balancer. — Veux-tu braver les dangers d'une marche périlleuse et fatigante ? veux-tu fouler sous tes pieds délicats les pierres des montagnes, les ronces des chemins? veux-tu t'exposer à passer sans nourriture une journée entière, à bore l'eau de la pluie, à dormir sur le roc..... ? dis, le veux-tu ? — Avec toi ? toujours. - Merci. Eh bien ! nous fuirons ensemble..... dans un endroit isolé, au fond de quelque paisible ermitage, nous trouverons un prêtre qui, à la face de Dieu seulement et devant un rustique autel, unira nos deux destinées. Et puis tu seras à moi, toute à moi, à moi pour la vie,

— Oh ! quand partirons-nous ? — Demain, si nous le pouvons. Mais, prends garde ma Bérengère, quand tu seras ma fiancée, quand j'aurai reçu ta main et ta foi, il faudra nous quitter, nous quitter pour long-temps peut-être. — Que veux-tu dire ? — Là-bas, bien loin, au-delà de la mer, des guerriers audacieux partis des rives de la France, moissonnent de nombreux lauriers sur le sépulcre du Christ ; devant leurs redoutables enseignes se courbe vaincu le croissant de Mahomet ; pour eux les combats sont des jeux, les fatigues sont des plaisirs; l'auréole de la gloire remplace à leurs yeux le soleil de la patrie. Oh ! elle est bien glorieuse leur carrière ! et j'irai m'associer à leur nobles travaux. — Quoi! tu voudrais aller exposer tes jours !..... Oh ! non, mon bien-aimé ! on te tuerait, et moi je mourrais aussi, car ta vie c'est ma vie. — Enfant ! crois-tu donc que je veuille porter sans cesse le poids accablant d'une existence obscure ? Croistu que je consentirai à te donner un nom que nul hautfait n'aura rendu illustre ? Ah dérision ! mieux vaudrait pour moi languir et mourir ici. Si je quitte le froc, c'est pour endosser le haubert, la cuirasse et les brassards, pour me coiffer du heaume, pour porter un écu, pour manier la lance. — Par pitié, Guillaume ! chasse toutes ces vaines pensées de gloire. Mon amour ne te suffit-il donc pas, ingrat ? — Conçois-tu ma félicité, quand de retour de ma course lointaine, je t'apporterai un cœur qui aura battu sur le champ de bataille, quand je te dirai : Maintenant, ma Bérengère, c'est pour toujours ! Dis, cela, n'est-ce pas le bonheur ? — Ah ! oui sans doute, mais un bonheur qui m'aura coûté tous les tourmens d'une absence cruelle, d'une absence que je ne pourrai pas supporter. — Courage, ma bien-aimée, courage ! Ne brise pas une joie dont l'espoir me fait tressaillir d'avance. Il est si doux d'aimer lorsque le cœur est sans regrets, lorsque aucun remords ne ternit la pureté de l'âme ! — Silence ! dit tout à coup Bérengère à voix basse, j'ai entendu du bruit ; et, tremblante d'inquiétude, elle se retourna vers la porte du corridor. — Sois sans crainte, nous sommes seuls ici, seuls avec Dieu et la nature. Vois comme la nuit est noire, comme elle est tranquille ce soir ! Le vent est sans haleine, l'horizon sans étoiles. Oh ! c'est une belle nuit d'amour ! — On nous écoutait, te dis-je; séparons-nous. — Déja !.... je t'en supplie, attends, attends encore. - Assez pour aujourd'hui.... J'ai peur,

III.

Parmi les frères qui habitaient Fontfroide, êtait un moine de vingt-sept ans, petit, maigre, aux sourcils épais, aux yeux gris, au regard fauve, au teint blafard, un moine comme on en vit plus tard dans les ccuvens d'Espagne, un moine enfin sur la figure duquel on déchiffrait toute une histoire de fausseté et d'hypocrisie. Cet homme avait été choisi par Raymond, comte de Toulouse, pour veiller sur la captivité du jeune Lara, et, tout en témoignant à celui-ci un attachement parfois importun, il étudiait toutes ses pensées, il analysait toutes ses actions ; on le nommait frère Bernard. Sous son froc de bure, dans sa sèche poitrine, Bernard cachait un cœur chaud, actif, horriblement sensible, et il n'avait pu voir les attraits de Bérengère, sans éprouver pour elle une passion d'autant plus ardente, qu'elle était concentrée. Partout il suivait la jeune étrangère, partout il avait ses yeux fixés sur elle, mais de loin, mais en cachette, sans que personne pût apercevoir ses amoureuses manœuvres. C'était hideux vraiment que de voir ce moine à l'aspect repoussant, derrière le tronc d'un arbre, ou dans l'ombre d'une longue galerie, ou du haut d'une lucarne élevée, attachant des regards où se peignait un épouvantable amour sur une enfant de seize ans, jolie, intéressante, légère, qui glissait dans les allées des jardins, blanche et pure comme un rayon d'une belle lune d'été; et Bérengère, naïve et candide, était loin de se douter quo dans cette sainte abbaye un autre cœur que celui

FRÈRE BERNARD TÉMOIN DU RENDEZ-VOUS DE GUILLAUME ET DE BÉRENGÈRE.

de son Guillaume avait ressenti le pouvoir de ses charmes. Bernard, à qui ses fonctions d'agent de Raymond et ses inquiétudes d'amoureux inspiraient une double surveillance, avait facilement deviné l'amour réciproque du jeune moine et de l'étrangère, et une affreuse jalousie troublait son sommeil, égarait sa tête. Depuis quelques jours, il soupçonnait que les deux amans se ménageaient des entrevues nocturnes; désireux de surprendre une de leurs conversations, il avait voulu les guetter, et c'était iui qui, au bout du corridor, avait causé le bruit dont Bérengère avait été si fort intimidée. — Ah ! il veut s'échapper, disait-il en rentrant dans sa cellule, je l'en empêcherai, moi. L'insensé ! il voudrait me l'enlever, elle ; elle dont l'absence me ferait mourir.... Ah ! je les suivrais plutôt, oui je les suivrais pour troubler leur odieux bonheur. Prends garde, jeune homme, ton amour t'égare, toi qui ne sais point que tu as attaché à tes pas un gardien dont rien ne pourra attiédir le zèle. Le comte Raymond veut que tu meures ici; eh bien ! il sera content le comte Raymond, tu mourras... Une fois, avant mon entrée en ces lieux, un de mes amis, natif de Grenade, — bon ami, sur ma parole ! — me fit un généreux cadeau. En disant cela, le moine ouvrit un placard incrusté dans le mur et en retira une toute petite boîte. — Cette boîte. « Tiens, me dit-il, et si jamais un » ennemi, un rival, un homme plus ambitieux ou plus » heureux que toi, t'embarrasse, une pincée dans son » verre ou dans son assiette, et, dans deux semaines, » plus d'ennemi, plus de rival. » Je te remercie, mon cher ami de Grenade.... Ah ! tu veux fuir, jeune fou.... Que je te retienne trois jours, rien que trois jours, et puis tu n'en auras pas la force. Et le moine cacha la petite boîte sous son froc.

[graphic]

IV.

— Salut, frère.

— Frère, salut.

— Que Dieu vous garde en paix, vous et son abbaye de Fontfroide !

— Quel air triste, frère Bernard! où voulez-vous donc en venir ?

— Quoi, vous ne savez pas que les troupes du comte de Toulouse sont répandues sur toutes les montagnes voisines ? — Ah l malheur ! se dit Guillaume en serrant ses poings de rage. Bernard le regardait en-dessous. — Dans deux jours peut-être nous serons assiégés. Que la Sainte Vierge nous protége ! Si les armées de la bonne vicomtesse Ermengarde et de ses alliés ne viennent pas à notre secours, qu'allons nous devenir ? grand Dieu ! Le jeune moine n'écoutait pas : une froide sueur avait mouillé son front, un horrible souci bouleversait son âme. Cette nouvelle que Bernard lui apprenait, et qui n'était qu'une adroite ruse, détruisait ses projets de fuite. en effet, comment s'exposerait-il à être pris par les soldats de Raymond, son plus dangereux ennemi ? Comment sauver Bérengère des périls qui la menaceraient en tombant entre les mains de cette milice effrénée ? Il était là debout, immobile, attéré, et l'autre moine jouissait en silence de sa peine et de son malheur, et il souriait en contemplant son morne abattement. · — Ce que je vous annonce vous afflige, mon frère : c'est bien naturel ; vous m'en voyez malade de chagrin. Guillaume n'entendait plus. — Qui sait quels sont les projets du comte ? peutêtre vient-il enlever cette jeune étrangère réfugiée ici, la fille du comte de Melgueil. — Enlever Bérengère, dites-vous ! s'écria Guillaume en sortant tout à coup de sa profonde rêverie ; mais nous la cacherions nous autres, nous la défendrions si on la découvrait. Quoique moines, n'avons-nous pas du sang dans les veines ? Peut-être. • — Mais moi, moi qui suis jeune, moi qui ne crains pas les fatigues, je fuirais avec elle sur les monts, dans les bois, et avant huit jours enfin on viendrait nous S04:0UT1I",

[merged small][merged small][ocr errors]

Peu de jours s'étaient écoulés, et déja Guillaume de Lara, victime de la cruauté de Bernard, se montrait languissant et étiolé, comme un jeune lis dont la tige a été séchée par les feux d'un brûlant soleil. Insensiblement, la vie s'enfuyait de son débile corps, qui n'était plus qu'une ombre éphémère de ce qu'il avait été jadis. Ridé comme un vieillard, pâle, amaigri, essousflé, n'ayant plus pour preuves de sa jeunesse qu'un court passé sans avenir, il se traînait en se courbant de jour en jour davantage vers la terre, dans le sein de laquelle il allait bientôt rentrer. Et Bérengère, la tendre Bérengère, étonnée de voir son Guillaume s'en aller dépérissant, tâchait, par son amour, ses caresses et ses soins, de le ramener à l'existence. Impuissant amour l inutiles caresses l le jeune moine souffrait et se flétrissait visiblement ; et elle, pauvre jeune fille, quand elle était seule, quand son amant ne pouvait pas voir ses larmes , elle pleurait à faire saigner le cœur. Ah ! ils étaient bien oubliés maintenant leurs projets de fuite ! Guillaume ne s'abusait pas; il sentait à ses atroces souffrances qu'il devait mourir, et mourir à Fontfroide. Un matin, c'était au mois d'octobre, le jeune Lara se promenait à pas lents dans le jardin de l'abbaye. L'air pur qu'il respirait semblait rafraîchir et dilater sa poitrine haletante ; il se croyait déja moins malade et plus fort : on espéra une prompte guérison. Bernard vint à lui d'un air béat et compatissant. — La matinée est douce et sereine, mon frère, douce et sereine comme votre âme. — Oui, mon frère, mon âme est tranquille ; mais mon corps est horriblement agité. — Que ne m'est-il permis de soulager vos douleurs? — Je souffre, voyez-vous.... ah l je souffre tous les tourmens de l'enser. — Infortuné jeune homme ! On aurait pu voir passer sur les lèvres de Bernard un sourire de vengeance satisfaite. — Que dit-on des troupes du comte Raymond ? — Grâce à Dieu, nous n'avons plus sujet de craindre ; maintenant elles sont éloignées d'ici. — Oh ! se dit Guillaume avec désespoir, et je n'ai pas la force de marcher deux cents pas. — Il y a juste neufans aujourd'hui, le ciel était pur aUssi, l horizon bien bleu : c'était une superbe fête à Paris ! on célébrait un tournoi à l'occasion de la paix conclue à Montmirail. — Un tournoi ! y avez-vous assisté, mon frère ? — Certainement. — Oh ! ce doit être bien magnifique un tournoi !.... Que vous êtes heureux d'en avoir vu !.... Je vous en prie, parlez-moi de ce tournoi : les dames étaient-elles belles, les chevaliers valeureux ? racontez-moi tout cela, mon frère. — C'était un pompeux spectacle, en effet, un spectacle qui vous aurait enivré. — Je le crois bien, mon frère. Et Guillaume, oubliant ses souffrances, tendait une oreille attentive aux paroles de l'hypocrite moine. — Si vous les aviez vus ces preux bacheliers, ces illustres bannerets au cœur haut, à la contenance majestueuse et fière, montés sur leurs destriers équipés superbement, s'avancer à petits pas au milieu de la lice bariolée de tapis, de bannières, de banderolles et d'écussons ! Si vous les aviez vues toutes ces nobles dames, parées comme en jour de noce, animées, brillantes, agitant leurs écharpes pour enflammer le courage de leurs chevaliers ! Puis des héraults, des poursuivans, des rois d'armes, parsemés dans la carrière comme des arbres dans un jardin, et la musique guerrière avec son éclatante harmonie, et ses bruyantes fanfares, et les écuyers vêtus de leur robe brune, et les pages, et les varlets, et les damoiseaux..... Oh ! c'était délirant à voir ! A chaque mot de Bernard, le jeune moine sentait sa tête s'exalter, sa taille grandir, son cœur palpiter d'enthousiasme. - Ce récit paraît vous fatiguer, mon frère ? — Oh non † dites, dites toujours.... ; je suis très-bien. — La lutte fut rude; car c'étaient des chevaliers à la bravoure éprouvée qui combattaient. Il y eut bien des lances brisées, bien des visières rompues, bien des écus bosselés sous les pieds des chevaux ; plus d'une fois l'arène fut rougie de sang, plus d'une noble dame poussa des cris d'effroi, plus d'une enseigne fut roulée dans la poussière ! Mais aussi les sons flatteurs des ménétriers signalèrent des coups d'épée dirigés avec adresse, des attaques valeureusement données et valeureusement reçues, des défenses remarquables, des exploits hardis ; enfin, les voix des héraults faisaient retentir le nom du vainqueur avec emphase, lorsque tout à coup, sur un coursier bondissant, s'élance dans la lice un guerrier leste, fougueux, hautain, armé de toutes pièces ; sa tête était couverte d'un heaume resplendissant , surmonté de trois plumes rouges. Les yeux ne pouvaient supporter l'éclat de son étincellante armure, sur laquelle les rayons du soleil se réfléchissaient éblouissans et rapides, et au bout de sa lance flottait un bracelet de sa belle.... Ce guerrier, que je remarquai avec soin lorsque plus tard il leva la visière de son casque, vous ressemblait, mon frère ; il était jeune comme vous, comme vous il avait des cheveux noirs, comme vous il portait une taille élégante. — Vraiment, vraiment, mon frère ? Et sur la pâle figure de Guillaume ses prunelles brillaient d'une lueur indicible : vous eussiez dit deux diamans. — « Je soutiens, dit-il d'une voix forte et sonore, — » c'était votre voix, mon frère, — que ma Bérengère » est la plus belle et la plus aimable de toutes les da» mes. » En prononçant ces mots, il montrait du doigt une jeune et jolie demoiselle, assise sur un des échafauds les plus élevés. – Bérengère, dites-vous ? elle s'appolait Bérengère ?

— C'était son nom, mon frère ; et, par un hasard incompréhensible, elle ressemblait à la fille du comte de Melgueil. — Oh quelle singulière coïncidence !.... Achevez, achevez, mon frère, je brûle.... — Ce n'était pas elle, pourtant, j'en suis certain. — Je vous comprends. — Alors commença entre le vainqueur du tournoi et le nouveau venu un combat terrible , sanglant, meurtrier, un combat également acharné de part et d'autre.... Ces deux athlètes étaient deux bien braves chevaliers, je vous assure ! ils avaient tous deux le bras fort, la main sûre, l'œil vif. Chaque coup causait une blessure, chaque choc une dangereuse secousse ; tous les regards étaient attentifs, toutes les bouches faisaient silence. Au sein de cette foule innombrable de spectateurs, pas un geste, par une exclamation ; on n'entendait que le bruit des lances des deux combattans qui se croisaient et se heurtaient avec fureur... Le jeune moine , lui aussi, était hors d haleine. - §, le chevalier aux trois plumes rouges porta à son adversaire un coup si vigoureux, que celui-ci fut désarmé et désarçonné à l'instant. C'est alors que la musique fit entendre d héroïques fanfares, que les héraults crièrent en chœur, que toutes les mains battirent, que tous les pieds trépignèrent.... Quel triomphe enivrant ! quel incomparable triomphe ! Le vainqueur sauta à bas de son cheval, palpitant et inondé de sueur, et, orgueilleux de sa victoire, il s'avança vers Bérengère pour recevoir de ses mains le prix du combat, prix glorieux auquel le toucher d'une dame donnait plus de valeur encore.... Vous souffrez, mon frère ? — Et penser que jamais je ne serai chevalier, que jamais je n'entrerai dans la lice, habillé d'une éclatante armure ; que jamais ma Bérengère ne me couronnera !..... Ah ! malheur et déception ! insupportable idée !..... Et Guillaume, abattu, malheureux, sans force, sans espoir, tomba affaissé au pied d'un arbre. Le détestable moine s'applaudissait en silence.

VI.

Le soleil allait se coucher. Guillaume de Lara, à qui il ne restait plus que le dernier souffle de la vie, avait voulu, appuyé au bras de Bérengère, monter sur le monticule qui est en face de l'abbaye. — Je n'en puis plus ! dit-il hors d'haleine.... ; asseyons-nous 1cl. Et ils s'assirent sur un monceau de terre. — Pourquoi te fatiguer, mon ami ? cette course est trop pénible pour toi. — Eh ! que m'importe une douleur de plus, à moi que les douleurs dévorent ! Je désirais, seul avec toi, voir finir un beau jour qui sera peut-être sans lendemain. * La jeune fille se détourna pour sécher une larme. o# t'avais consacré ma vie, ma bien-aimée ; mais le sacrifice n'a pas été grand..... : elle fut si courte ma vie ! —Ne désespère pas, mon ami... Dieu ne voudra pas nous séparer ; il prendra notre amour en pitié. — Vain espoir, ma Bérengère ! la mort a appesanti

« PrécédentContinuer »