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soir, quand les objets commencent à trembloter, et à prendre mille figures fantastiques , il vous apparaîtra comme un esprit rebelle riant de la destruction opérée au-dessus de lui ; riant des bières que l'on y apporte au-dessous, et des chants de ceux qui les accompagnent, riant encore des croix plantées sur les tombes, des prières et de l'afliction de ceux qui viennent s'y agenouiller, et s'élançant enfin dans l'air, comme dans son domaine à lui, pour toujours et à toujours. Ensuite une petite église qui ne se devine à l'extérieur que par un mince contre-fort, et par un clocher plus que modeste : puis deux ou trois maisons et l'on a vu tout le village de Chàteau-Vert. — Quelques grottes curieuses se trouvent dans les environs; mais il serait aussi difficile de les indiquer d'une manière exacte, qu'il serait impossible de les trouver sans guide : il faut frapper à la porte du curé ou de quelque habitant du village. Toutes les choses dont nous venons de parler ne sont pas inconnues; elle sont même visitées assez souvent : plus d'une fois on y a vu le chevalet d'un peintre, et il

est juste de s'étonner que cette vallée n'en acquière pas plus de publicité : mais si l'on veut placer le pied là où le pâtre, allant à la recherche d'une chèvre égarée, l'a seul placé ; si l'on a le désir de parvenir à des lieux, où il semble que l'on soit le premier à être venu depuis la création, il faut escalader les murs de la vallée de Bagnette. Nous n'indiquerons point la manière d'esfectuer cette ascension; plusieurs se présentent et nous serions bien embarrassé de dire comment nous sommes venus à bout de faire la nôtre. Nous nous contenterons de promettre beaucoup de peine, des écorchures sans nombre, des chutes plus ou moins graves, et au bout du compte le baume d'une curiosité bouillonnante satisfaite. — Nous ajouterons un petit avis. Les vipères sont très communes sur ces hauteurs : ayez des bottines allant jusqu'à mi-jambe, ou des guêtres d'un bon cuir, pour vous garantir de leur piqûre ; que des gants en peau vous permettent de saisir lesaspérités des rocs, ou les branches des arbres sans vous · déchirer l'épiderme; qu'un bâton ferré, légèremént recourbé par le bout vous tienne lieu de croc, lorsqu'il faudra vous enlever des plans inférieurs et vous seeve de point d'appui pour redescendre : portez lunettes de crainte de vous éborgner aux mille petites branches qui vous arrêtent à chaque pas; et ne vous embarquez pas sans vivres et surtout Sans eau. C'est à ces précautions reconnues parfaitement opportunes que nous devons de pouvoir présenter le croquis d'une vue déja curieuse sur le papier, et admirable sur les lieux. Ne se croirait-on pas transporté sur l'emplacement d'une vieille cité, dont les ruines blanchissent sans cesse aux intempéries de l'air ? —Sur le premier plan(à gauche) ne dirait-on pas des escaliers taillés exprès, pour arriver sur une place dominant une vallée inaperçue, tant elle est placée dans de basses régions ? Ces rochers composés d'assises presque régulières comme des pierres de taille, soutenus de part et d'autre lors de leur chute, et formant un hardi arc de cercle, ne ressemblent-ils pas à la porte cintrée d'un monument à l'agonie ? — Ces rocs (sur un plan plus éloigné) composés de lignes verticales et brisées comme des fragmens de quartz, ne singent-ils pas les flèches déliées d'une cathédrale, ou les aiguilles d'un minaret ? — Ces masses gravées comme de petites tours de briques, semblables

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de figure, espacées presque au compas, et se perdant graduellement dans un lointain bleuâtre, n'offrent-elle pas la vraie perspective d'une série de pilastres, soutenant autrefois une immense galerie maintenant écroulée, et jonchant le sol de ses débris. Est-ce l'œuvre de la nature ou celle du hasard ? Ces deux mots apparaissent à chaque bout de l'horizon, comme deux points extrêmes. Un être impalpable, invisible comme eux (et à cause de cela souvent renié) jette sa flamboyante clarté au milieu de ces deux pâles météores, créés par une imagination désordonnée; et l'homme, après avoir regardé alternativement chaque point de ce trianglelmystérieux, voit s'effacer ses doutes : il considère chacun de ces deux points extrêmes, avec admiration, mais seulement comme deux rayons que Dieu (pour frapper le commun des hommes) voulut mettre à sa brillante auréole ; et c'est devant lui , devant lui seul..... qu'il s'agenouille avec le sentiment d'une foi consolatrice, et qu'il s'écrie : Quelle est donc ta puissance.. ô mon Dieu l et qui pourra jamais deviner le mystère de ta création !

Louis LEvINs. Ancien élève de l'école d'arts et métiers de Châlons (Marne).

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Les économistes du xIx° siècle, quelques philosophes | à utopies sociales, marchant sous le drapeau du pha" lanstérien Fourier , ont créé l'établissement des com· munautés agricoles. On a crié miracle, on a prôné des * systèmes plus ou moins erronés, et les prétendus no* vateurs ont reçu le glorieux surnom d'apôtres du so" cialisme. o Que diront ces chaleureux admirateurs, lorsqu'ils o auront lu les quelques lignes que nous consacrons aux Guittards-Pinons du Puy-de-Dome. • Dans une petite plaine, près de Thiers, existaient, long-temps avant la révolution de 1789, de petites | républiques, composées de pauvres paysans auvergnats, réunis de temps immémorial pour vivre et travailler ensemble : les rois de France avaient respecté leurs priviléges, leurs constitutions. Un savant voyageur, qui s'occupa beaucoup de statistique française, les visita en 1788; son récit paraîtra d'autant lus piquant qu'il a devancé de plusieurs années les lles théories du fouriérisme. « Autour de Thiers, dit M. Legrand d'Aussy, sont des maisons éparses, habitées par des sociétés de paysans, dont les uns s'occupent de coutellerie, tandis que les autres se livrent au travail de la terre. Outre ces habitations particulières, il en est d'autres plus peuplées, dont la réunion forme un petit hameau, et dans lesquelles la communauté est plus intime encore. Le hameau est occupé par les diverses branches d'une famille, qui ne contracte ordinairement de mariages qu'entre ses différens membres, qui vit en communauté de biens, a ses lois, ses coutumes, et qui sous la

* 1 édnduite d'un chef qu'elle se nomme et qu'elle peut

déposer, forme une sorte de république où tous les travaux sont communs, parce que tous les individus sont égaux. Il y a dans les environs de Thiers plusieurs de ces familles républicaines : Tarante, Baratel, Terme, Guittard, Bourgade, Beaujeu. Les deux premières sont les plus nombreuses, mais la plus ancienne ainsi que la plus nombreuse est celle des Guittards. Le hameau de la famille des Guittards est au nord-ouest de Thiers, à une demi-lieue de la ville; il s'appelle Pinon ; ce dernier nom a même prévalu dans le pays sur le leur propre, et on les nomme les Pinons. Au mois de juillet 1788, quand je les ai visités, ils formaient quatre

ranches ou ménages, en tout 19 personnes, tant hommes que femmes et enfans ; mais le nombre des hommes ne suffisant pas pour l'exploitation des terres ou pour les autres travaux, il avaient avec eux 13 domestiques, ce qui portait la population du hameau à 32 personnes. On ignore l'époque précise où le hameau fut fondé, la tradition en fait remonter l'établissement au xII° siècle. L'administration des Pinon est paternelle et élective ; ils s'assemblent; à la pluralité des voix ils élisent un chef qu'ils appellent Maitre, et qui, devenu père de toute la famille, est obligé de veiller à tous les

besoins : tous travaillent en commun à la chose publique ; logés et nourris ensemble, habillés et entretenus de la même manière, ils ne sont plus en quelque sorte que les enfans de la maison. Le Maître, en qualité de chef, perçoit l'argent, vend et achète, ordonne les réparations, règle tout ce qui concerne les moissons, la vendange, les troupeaux. Ce père de famille diffère des autres, en ce que n'ayant qu'une autorité de dépôt et de confiance, il en est responsable à ceux dont il la tient, et qu'il peut la perdre de même qu'il l'a reçue. S'il abuse de sa place, s'il administre mal , la communauté s'assemble, on le juge, on le dépose. Les détails intérieurs de la maison sont confiés à une femme; elle porte le titre de Maîtresse, elle commande aux femmes, comme le maître commande aux hommes. Celui-ci a l'inspection générale, jouit du droit de conseil et de réprimande, partout il occupe la place d'honneur. S'il marie son fils, la communauté donne une fête à laquelle sont invitées les communautés voisines; mais ce fils n'est comme les autres qu'un membre de la république, il ne jouit d'aucun privilège, et quand le père meurt , il ne lui succède pas, à moins qu'on ne l'en trouve digne. Jamais les biens ne sont partagés, tout reste en masse : personne n'hérite, et ni par mariage, ni par mort rien ne se divise. Une Guittard sort-elle de Pinon pour se marier, on lui donne 600 livres en argent , mais elle renonce à tout. Pinon, dans certains départemens, serait regardé

· comme une ferme assez médiocre, puisqu'elle n'avait

à l'époque de mon voyage que trois paires de bœufs, trente vaches et quatre-vingts moutons. Les meubles sont de la plus grande simplicité; les chaises en paille, les lits, les coffres, les armoires en bois de sapin : le Maitre seul a une armoire en bois de noyer. »

Telles étaient les bases constitutives des familles républicaines connues dans l histoire d'Auvergne sous le nom de Guittards-Pinons. Leurs usages, leurs coutumes transmis sans altération aucune de génération en génération, ne le cèden) point en sagesse politique aux institutions sociales rêvées par nos philosophes. Une semblable association eût duré indéfiniment ; la monarchie, les seigneurs du voisinage n'avaient osé porter la moindre atteinte au système républicain établi par quelque Washington du moyen-âge. Leurs communautés agricoles existaient encore lorsque la révolution française éclata, La grande secousse qui ébranla tous les trônes de l'Europe ne pouvait laisser subsister ces petites républiques. Les Guittards-Pinons ont disparu ; les lois nouvelles tendaient à la division extrême des propriétés, et à la dispersion des individus. L'histoire de ces vieilles communautés mérite de trouver place dans les fastes du département du Puyde-l)ome.

L. BERT.

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LE ll0lNE DE

L'abbaye de Fontfroide, située à deux lieues et demie au sud-est de Narbonne, fut bâtie vers le milieu du onzième siècle. Entourée de hautes montagnes, à l'abri de tous les vents, assise dans une riante vallée, elle fut placée là, grave et silencieuse, loin du bruit des armes, loin des fiefs et des châteaux, comme un refuge contre l'humeur guerroyante des seigneurs suzerains qui se disputaient le Languedoc en l'arrosant du sang de leur vasseaux, comme un asyle où pouvaient vivre en paix les hommes qu'effrayait le tumulte des ramps. Cachée, enfoncée dans le sein des rochers et des chênes, où on ne la découvrait qu'en l'abordant; tranquille, calme, surmontée d'un clocher bas et timide qui semblait ne pas oser déceler au voyageur l'existence de l'édifice, elle offrait un contraste singulier avec ces châteaux-forteresses, flanqués de tours et dentelés de créneaux, posés audacieusement sur la cime des monts les plus élevés, bruyans, toujours prêts à soutenir un assaut, toujours garnis de sentinelles. L'abbaye de Fontfroide dépendait en 1143 de celle de Grandselve, au diocèse de Toulouse, comme il le paraît d'après une charte donnée la même année par Roger, vicomte de Carcassonne, de Rasez et d'Alby, qui exempta alors ces deux monastères de tout cens et péage dans ses terres. Cette dépendance, qui a toujours été la même, donne lieu de croire que ces deux abbayes furent unies en même temps à l'ordre de Cîteaux. Vital, qui était abbé de Fontsroide en 1 157, reçut d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, la donation du bien de Fontfroide et de ses dépendances. L'illustre Ermengarde, cette femme à l'ame virile, qui pendant plus de cinquante ans administra la vicomté de Narbonne avec tant de prudence et de dextérité ; Ermengarde, suzeraine hardie qui, à la tête de ses vasseaux, allait, dans de périlleuses expéditions militaires, exposer sa blanche poitrine à l'épée de ses ennemis; Ermengarde qui fut si souvent l'arbitre des différends qui s'élevèrent entre les princes et les grands seigneurs, qui combla de prodigalités les poètes provençaux de son siècle et qui choisit pour son premier ministre un simple chansonnier, Saill de Scola; Ermengarde est regardée par les écrivains du temps comme la principale fondatrice de l'abbaye de Fontfroide, où elle voulut être inhumée. C'est par son intercession et son pouvoir qu'en 1189 les moines du monastère de Sainte-Eugénie, située auprès de Narbonne, conjointement avec Guillaume du Lac, leur prieur, se donnèrent d'un commun accord pour frères à Bernard, abbé, et à l'abbaye de Fontfroide, avec tous leurs biens. Il est vrai que le monastère de Sainte - Eugénie , qui avait eu titre d'abbaye au neuvième siècle, n'était plus alors qu'un prieuré conventuel et ne possédait que cinq ou six religieux. · Après Ermengarde, Guillaume II, vicomte de Nar

bonne, est celui qui contribua le plus à étendre l'imM sAiQUE DU MIDI. — 5° Année.

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portance de Fontfroide. Il fonda deux messes par semaine pour le repos des âmes de son aïeul, d'Aymery son père et d'Aymery son frère, qui étaient enterrés dans la chapelle de l'église. Par son testament, il légua dix mille livres tournois à cette abbaye, au sein de laquelle il choisissait sa sépulture en quelque lieu qu'il mourût. Puis, quand ce brave chevalier, l'un des plus valeureux de son siècle, fut tué en 1424 à la bataille de Verneuil, après que les Anglais eurent retiré son corps des fossés de la place et qu'ils l'eurent exposé à une potence, sous prétexte de le punir de la mort du duc de Bourgogne, dont ils prétendaient qu'il était complice, conformément à ses volontés, il fut inhumé à Fontfroide avec ses ancêtres. A diverses époques, beaucoup d'autres seigneurs du Languedoc enrichirent l'abbaye de Fontfroide de leurs dons et de leurs largesses; mais, comme Ermengarde et Guillaume, leurs générosités n'eurent pas toujours un but louable et pieux. L'un, pour perpétuer la mémoire de ses exploits, voulait que son effigie armée fût placée sur son tombeau, l'autre, croyant par ce moyen passer à la postérité la plus reculée, donnait une lampe d'argent sur laquelle étaient burinés et son nom et ses titres, à condition qu'elle brûlerait étcrnellement en son honneur. Un autre fondait une chapelle où il voulait être inhumé, en ordonnant que sur sa tombe on gravât une épitaphe pompeuse par laquelle sa bienfaisance serait rappelée aux siècles futurs... lnsensés, qui ne prévoyaient pas qu'un jour un bras formidable renverserait ces robustes effigies faites pour traverser l'immensité des âges, qu'un souffle destructeur éteindrait à jamais ces lampes qui devaient brûler toujours, qu'une main redoutable disperserait en éclats ces superbes mausolées ! Ne savaient-ils donc pas, ces grands seigneurs aux fondations perpétuelles, que rien n'est éternel ici-bas et que l'homme est un capricieux enfant qui brise le lendemain ce qu'il adora la veille? L'abbaye de Fontfroide était alors dans toute sa splendeur. Comme elle se montrait embellie, la magnifique suzeraine, fière de ses deux derniers abbés, dont l'un fut cardinal et l'autre pape sous le nom de Benoît XII ! Assise au milieu de ses domaines dont l'étendue égalait celle des fiefs les plus riches, comme elle étalait avec complaisance la majesté de son édifice qui s'élargissait de jour en jour ! Orgueilleuse de posséder dans son sein les dépouilles mortelles des plus braves gerriers, des plus belles princesses et des plus respectables religieux, comme elle recevait avec présomption les visites des preux chevaliers qui venaient s'agenouiller sur les dallesde son église! C'est qu'alors Fontfroide n'était plus un obscur monastère, un ermitage isolé; c'était un vaste domaine , une puissance reconnue. Plus d'une fois, les abbés avaient été chargés par le pape de rétablir la paix entre deux illustres princes acharnés l'un contre l'autre. Elle avait son représentant aux États 40

du Languedoc. On la chérissait, on la respectait, chacun voulait avoir une de ses prières ou lui laisser un souvenir; chaque suzerain, chaque noble seigneur la comblait de présens, la dotait de priviléges. Toujours plus puissante, toujours plus riche, l'abbaye de Fontfroide prit tour à tour le caractère distinctif des époques qu'elle traversa. Fanatique et superstitieuse au seizième siècle, elle devint coquette et tolérante sous Louis XIV. Alors les moines cherchèrent à embellir leur solitude par toute espèce d'agrémens; ils ornèrent leurs élégantes terrasses, ils plantèrent de nouveaux jardins et de nouveaux bosquets. Négligeant les questions théologiques, voulant trouver un Paradis sur cette terre, ils firent de leur abbaye un Eden délicieux, cù leur existence s'écoulait riante et sereine comme dans un boudoir. Puis vint le dix-huitième siècle, et, avec lui, Fontfroide devint un séjour enchanteur où se compilaient toutes les jouissances de ce monde. Garni d'arbres et de fleurs, orné de jets d'eau et de prairies, fermé par une belle grille en fer, qui laissait voir dans l'intérieur de spacieuses cours où l'eau circulait avec abondance; l'abbaye avait plutôt l'aspect d'une agréable villa que 'd'un saint monastère. Mais le jour approchait où le peuple français, mérisant ses antiques croyances, renversant ses vieilles idoles, réduisant en fumée les priviléges qui I'accablaient depuis si long-temps, fier, hardi, la poitrine nue, la tête haute, se leva sans peur en poussant un cri qui ébranla tous les trônes. Aveugle dans ses vengeances, il confondit sur ses listes de proscription tout ce qui portait la soutane ou le froc, la mitre ou la tonsure, l'étole ou le cordon ; et, comme tous les autres moines de la France, les frères de Fontfroide furent chassés, répudiés, pours suivis, et leur demeure livrée à la dévastation, à la rage populaire. Oh ! il me semble le voir le génie des révolutions, pénétrant dans l'intérieur de la puissante abbaye, avec ses mille bras nerveux et ses bouches aux ignobles jurons, aux cris assourdissans d'allégresse et de colère, déracinant les arbres, écrasant les fleurs , heurtant les meubles précieux , anéantissant les riches joyaux , frappant du marteau sur les arabesques et les corniches, arrachant les colonnes de leurs bases, dévastant, détruisant en un jour plus que le temps en dix siècles ! Ensuite, enhardi par ces premières horreurs, il me semble le voir ce vandale infatigable, arrivé dans le chœur de l'église, fouler aux pieds les ornemens des autels et de leurs débris dispersés briser les vitraux gothiques; il me semble le voir s'affubler des habits pontificaux en grimaçant un satanique rire; puis, pour terminer son abominable profanation, détacher les pierres des tombeaux et jeter au vent les plus respectables dépouilles... Voyez dans sa fureur effrénée, la gloire, les talens, la vertu, rien ne le désarme, rien ne l'arrête. Au vent les cendres d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, Ermengarde la vertueuse, l'héroïque, la juste ! Au vent, les cendres de Guillaume II le brave, le magnanime ! Guinard, comte de Barcelonne, Marguerite de Montmorency, au vent! Au vent, la dépouille d'Olivier de Ternes, toute percée par les lances des Sarrasins ! Au vent les deux Lara ! Au vent tous les vicomtes de Narbonne, tous les ab és de Font

froide, n'importe leur mérite ! Qu'est ceci ? un cardinal ! Cela ? un pape !... Oh ! alors un soufflet à celui-ci, une chiquenaude à celui-là, et puis au vent! au vent les lambeaux de leurs cadavres !... Que la postérité ne puisse venir rêver un jour que sur des tombes CTeUSeS.

Oh! frappé de douleur en rappelant ces cruels souvenirs, je voudrais pouvoir déchirer cette page tachée d'une histoire si belle. Qu'un grand peuple, honteux de subir un avilissant esclavage, brise enfin ses pesantes chaînes, c'est bien! Que, dans sa vengeance, il punisse de l'exil ccux qui voulaient l humilier, c'est bien encore ! Mais par pas de sacriléges ! pas de profanations ! la pierre du tombeau est cachetée d'un sceau mystique que nul n'a le droit de rompre; la terre est le dernier asile des hommes; que là du moins ils puissent reposer en paix.... Pas de vandalisme ! l'art est de toutes les époques, de tous les gouvernemens ; respectez donc les objets d'art afin que les générations à venir puissent étudier les œuvres des générations passées...

Fontfroide n'est maintenant qu'un informe amas de ruines, triste et silencieux souvenir des siècles qui ne sont plus.Son aspect, autrefois si riant, n'est propre aujourd hui qu'à jeter l'âme dans une grave et mélancolique méditation. Le vent seul, un vent froid et lugubre, circule dans ces longs corridors où résonnaient jadis les pas pesans des moines ; dans ses salles, témoins d'une franche gaîté , sont couchés paisiblement de timides agneaux. Le lierre a grimpé jusqu'aux ogives des fenêtres où pendent encore quelques vitraux dentelés qu'a ternis le souffle de la destruction. Ici l'on voit des colonnes sans chapiteaux, là des chapiteaux sans colonnes; plus loin des voûtes rompues, soutenues par des murailles ignobles et improvisées. D'un côté on rencontre, ouverts à tous les vents, des appartemens ébréchés comme les remparts d'une ville qu'on assiége; de l'autre, des chambres où l'on ne peut pas pénétrer, parce que les décombres d'un mur voisin en ont obstrué les portes. Sur les terrasses, sur les toits, sur les arcades, dans les cours, dans les cellules, partout le silence de la mort et partout de l'herbe comme sur un tombeau... Oh! si jamais vous portez vos pas dans nos contrées, allez la voir l'illustre décrépite, allez lui donner l'adieu du voyageur. Montez sur le Pech-Bentous, qui abrite son flanc droit, et là, en pensant à ce qu'elle fut autrefois, en la voyant si ridée, si déchiquetée et si paisible, de grâce ! laissez-lui un regret ; c'est tout ce qu'elle demande à présent.

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C'était en 1178. Raymond V, comte de Toulouse, qui voulait s'emparer de la vicomté de Narbonne, venait de se liguer avec plusieurs seigneurs du BasLanguedoc pour se mettre en état de lutter contre le roi d'Aragon et les vicomtes de Béziers et de Nismes, qui s'étaient déclarés les soutiens d Ermengarde, vicomtesse de Narbonne. Raymond avait dans les rangs de ses ennemis les plus acharnés contre lui un prince dont il avait presque usurpé les domaines; c'était Bertrand Pelet. Béatrix, mère de celui-ci, lui avait dérobé l'héritage paternel en mariant Ermessinde, sa fille et sœur de Bertrand, au comte de Toulouse, à qui elle fit

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