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circonstance détermina le duc de Volars, alers gouverneur de Marseille, à donner ordre à uue compagnie d'aller le surprendre. Les soldats profitèrent du moment ou Francœur fesait sa ronde de nuit, pour l'entourer et l'arrêter. « Braves gens, s'écria-t-il, ce sont les droits de la guerre ; c'est la règle : le roi de France est plus puissant que moi; il a de bonnes troupes : je me rends avec les honneurs de la guerre; je demande seulement d'emporter mon havre-sac et ma pipe. » Cette capitulation fut accordée sans difficulté ; Francœur fut conduit le lendemain à Marseille, dont il traversa les rues dans l'attitude d'un triomphateur. On assigna pour palais au monarque déchu l hôpital des insensés. Il en fut retiré un an après pour être envoyé à l'hôtel des Invalides. » Depuis ce singulier événement, le nom de roi de Ratomeau est devenu à Marseille une expression proverbiale, pour désigner un homme dont les espérances et les vœux sont hors de proportion avec les moyens. » L'épisode du pauvre Francœur, raconté par les patrons marseillais, égaie souvent les voyageurs qui visitent en bateau la rade de Marseille. Ils ne peuvent jeter un regard sur l'île de Ratoneau sans rire, en pensant à la folie du grenadier français qui crut, pendant quelques jours, avoir échangé son vieux fusil pour un sceptre de

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LA CHIAPELLE

Autrefols, il n'y a pas cinquante ans de cela, rien n'était plus ordinaire dans le Midi, que les pélérinages. I!ommes et femmes, chacun fesait le sien : les uns à l'etharrham; les plus dévots, à Saint-Jacques-de-Compostelle ; les autres, à Garaison : ce dernier lieu surtout était souvent visité. Toutes les populations s'y rendaient de vingt lieues à la ronde ; tous les curés y menaient annuellement leur commune, de façon que ces processions couvraient quelquefois toutes les routes, et que la foule, rassemblée autour de la chapelle, occupait toute la campagne et campait en plein air. Dire les causes de cette attraction puissante qui poussait les villes et les villages à se dépeupler certains jours de l'année, c'est raconter la légende de Garaison, ce poème naïf dont la foi ouvre et ferme les quatre chants. ine pauvre bergère fesait paître souvent son troupeau dans une lande inculte, et le menait boire tous les soirs à une abondante fontaine qui coule au milieu de cette lande sans la fertiliser; si bien que personne ne pouvait s'expliquer pourquoi la campagne, ainsi arrosée, était cependant nue et stérile; le paysan s'écartait de cet endroit, comme d'un lieu maudit; mais la bergère y était secrètement attirée, et il lui arrivait même souvent de s'endormir au murmure de l'eau, grouillant contre les cailloux. Or, il arriva qu'un jour une étrange apparition vint égayer sonsommeil: c'était une belle dame blanche et gracieuse, qui s'inclina sur elle pour lui, parler à voix basse. Lorsque la jeune fille s'éveilla,

M!| |)[. 27 roi. Pauvre Francœur : ta rovnoté fut une royauté factice, le rêve d'une imagination exaltée ; mais ta couronne n'avait pas d'épines ; ta vie ne fut jamais exposée au fer des conspirateurs !

Batelier, vîte à la rame; je veux parcourir toute la rade de Marseille; je reconnais, à ma droite, le fort de Notre-Dame-de-la-Garde, avec sa chapelle construite † le xIII° siècle; plus loin, je vois le fort SaintNicolas (1), bâti par Louis XIV, mécontent des Marseillais qu'il avait dépouillés de leurs franchises et priviléges; il s'élève majestueusement à l'entrée du port qu'il domine de toute sa hauteur : le fort Saint-Jean qu'on a construit sur les ruines du fort Babon. Cette tour carrée me rappelle les beaux jours où le bon roi René gouvernait les peuples de Provence.

Moins vîte, batelier; nous sommes dans le port; je veux jeter un dernier regard sur le château d'If, qui disparaît derrière nous, et saluer le petit royaume de Francœur.

Paix aux cendres et à la mémoire du roi de l'île de Ratoneau ! !

Hyppolite VIvIER.

(1) Voir la Mosafque, 1*° année, article du Connétable de

Bourbou. é

DE GARAISON.

elle se trouva seule; mals comme elle étaft anhnée par la foi, elle recueillit avec soin les paroles qu'elle venait d'entendre, et s'en alla le lendemain les semer en tous lieux. Elle disait aux paysans : « La vierge Marie est sortie de la fontaine pendant que je dormais, et ella m'envoie pour vous commander de lui bâtir une chapelle. )) La prédication de la bergère se heurta contre l incrédulité générale, si bien qu'il lui fallut repéter trois fois cet ordre de la Mère-Dieu, et annoncer chaque fois aux villageois une nouvelle apparition, pour ébranler leur peu de foi. A la quatrième injonction de la jeune inspirée, les villages environnans s'émurent et la suivirent en foule jusqu'à la sontaine, et la chapelle fut bâtie. Bientôt les prodiges qui s'y multiplièrent vinrent attester sa sainteté. Les guérisons miraculeuses y furent si communes, qu'elle conquit presque aussitôt le nom consolant qu'elle porte encore : Garaison. Quantàla bergère dont la parole avait été si puissante, la chronique la pert au moment où sa mission est accomplie; mais la tradition la retrouve à la fin à l'abbaye de Fabas, où elle mourut en grand renom de sainteté. Depuis, plusieurs siècles sont passés sur Garaison et sur la tombe inconnue de la fille du peuple qui l'éleva : d'autres les suivront encore sans que la chapelle s'efface du sol, et le souvenir de la sainte paysanne, de la mémoire des villageois.

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Leur foi religieuse a cependant diminué, les processions ont cessé. On ne les voit plus déboucher dans le val de Garaison, bannières en tête et cantiques en l air. On n'aperçoit plus cette foule haletante et à genoux étreindre de ses prières et de ses vœux l'édifice révéré; les jours et les nuits ne se passent plus à attendre, comme autrefois, que chaque paroisse ait fait ses adorations à Notre-Dame, baigné ses malades dans la fontaine de la bergère et fait bénir ses chapelets. Les communes ont cessé de recevoir la même impulsion, et, depuis la révolution, elles ont négligé de se déplacer. Les vieux pâtres que la mort a oubliés, pour raconter l'épopée de leur pays, vous disent encore que c'était un saint et magnifique spectacle que celui qui leur revenait tous les ans, et qu'ils s'attardaient souvent jusqu'au soir pour voir les villages se retirer, un par un, serpentant sur deux files par les sentiers, ayant en tête leurs pasteurs vêtus de l'aube blanche et leurs grandes croix portée par des fidèles qui marchaient pieds nus. Aujourd'hui, la campagne est devenue solitaire; le cloître reste silencieux. Sous les arceaux lourds et massifs de la renaissance, au cintre surbaissé, on ne voit plus que quelques rares chapelains se promener. Le soir, toutes les portes se ferment; à peine si l'on rencontre, de loin en loin, quelques malades qui lavent honteusement leurs plaies à la fontaine miraculeuse, ou quelques passans qui se détournent de leur chemin pour aller à la hâte porter leurs prières dans l'église abandonnée. ll existe pourtant encore des ames naïves qui ont conservé le culte de la religion et des souvenirs; on voit souvent des personnes ferventes se rondre à Garaison dans la prévision d'un malheur ou dans l'attente d'un bienfait. La renommée se charge plus tard de publier les graces obtenues. Quelquefois ces graces sont commentées dans les journaux, et alors il s echappe des populations une étincelle de foi dont les reflets parviennent jusqu'à Garaison. C'est ce qui arriva, il y a de cela à peu près une dixaine d'années. Des guérisons furent annoncées avec tant d'éclat, que les anciennes croyances sur la sainte chapelle semblèrent se réveiller. Vieillards et jeunes gens, tout le monde y tourna ses regards ; il faut le dire cependant, le peuple seul, et parmi le peuple celui de la campagne principalement, ressentit cette recrudescence religieuse. Les villes imitaient le froid dédain des châteaux, et laissaient passer ce dévot emressement sans y prendre part ; il n'était pas rare de es voir applaudir aux railleries qui venaient de haut, et qui pour cela aussi fesaient plus de mal. Mais chaque chose portait ses fruits. Les campagnes se ravivaient sous l'impulsion catholique, tandis que les villes entamées par le septicisme se laissaient aller à une sorte de léthargie morale d'où le retour aux croyances religieuses devait seul les retirer plus tard et les en faire surgir, comme autant de Lazares, de leurs tombeaux. Le doute impie déversé sur la société fut arrêté à temps, et l'on croit même qu'une main divine s'était † pour en tarir la source; car on vit plusieurs fois des calamités s'appesantir sur presque tous les auteurs de cette grande démoralisation. Presque tous furent punis dans leurs intérêts ou dans leurs affections.

Au plus sort de la ferveur religieuse qui poussait les populations vers Garaison, le noble propriétaire d'un château près de Boulogne, le baron de L., réunissait souvent chez lui une nombreuse société où l'on s'égayait aux dépens du pauvre peuple qui allait se crotter aux processions. Un soir que les railleries s'étaient allumées Plus vives que de coutume, que le choc des verres et la chaleur du vin avaient fait oublier le monde extérieur à tous les convives ; que chacun se dilatait à l'aise dans son égoïsme confiant et repu, on entendit tout-à-coup réciter à voix basse, sous les fenêtres, les versets d' une prière des morts; c'était un vieux prêtre de campagne qui, en conduisant sa paroisse, s'était arrêté là pour donner les dernières consolations à un malade qui trépassait. Il y eut dans la salle du festin une crainte subite dont tout le monde sentit l'atteinte, et bientôt le manoir fut abandonné par les convives ; vers le milieu de la nuit, le propriétaire s'y trouva seul avec sa jeune epouse. Ils se étaient tous deux en face du foyer; elle, tremblante et les membres agités; lui, soucieux, mais calme. Comme l'événement de la soirée l'avait ému , il avait résolu de ne pas se coucher; il avait mis, en conséquence, sa robe de chambre à ramages, et, avant tout travail, il prit un journal qui l'attendait sous sa bande depuis le matin; il le parcourut d'un œil distrait et ennuyé, et le tendit à sa femme, en lui disant : — Voyez. — Lis toi-même, mon ami; je ne veux pas me priver d'entendre ta voix. — C'est un article sur Garaison, et peut-être un nouveau miracle, dit-il en ouvrant dédaigneusement la lèvre supérieure à ce dernier mot. La baronne tressaillit et regarda avec anxiété son mari qui lisait silencieusement le journal. — Oh ! mon Dieu, c'est peu de chose dit-il, quand il en eut souillé le sens dans un rapide examen : quelques aveugles qui se retirent sans guides ; quelques boiteux qui laissent leurs béquilles aux chapelains ; puis, d'autres infirmités qui ressemblent à celles-là, et qu'on va déposer dans ce mirifique hôpital, le tout relevé par un parfum religieux fait pour tenir à la piste les ames qui courent après les prodiges. — Henri, dit la jeune femme, je vous plains, car vous avez l'ame malade. — Allons, laissons cela. Ce n'est pas ma faute si je ne crois pas; c'est sans doute un défaut de mon tempérament ou de mon éducation; d'ailleurs je ne suis, ajouta-t-il en regardant doucement sa femme, ni borgne, ni cul-de-jatte, et je ne vois pas pourquoi j'irais me sanctifier à le devenir. Je laisse la place à ceux qui l'occupent, et j'ai autre chose de mieux à faire, qu'à les y regarder, même avec dévotion. Encore si cette panacée universelle qui coule à Garaison avait prise sur les peines morales, j'irais y laisser, moi, cet ennui qui me ronge, et les mille tourmens de cette vie factice dans lesquels je suis engrainé et moulu tous les jours. — Ce mal ne cède pas à des moyens physiques; il ne se guérit que par la foi, lui dit la jeune femme. — En ce cas n'en parlons plus, je suis incurable; et il laissa s'épanouir sur ses lèvres une raillerie triomphante dans laquelle la baronne vit tout son avenir de jeune femme mis au pilori. Dès ce jour elle connut son mari;

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elle s'aperçut qu'en lui toute croyance était morte, et que sous sa mamelle gauche, il n'y avait qu'un organe, mais voilà tout. Raconter la douleur qu'elle ressentit de cette découverte, serait nous éloigner de notre sujet; ce que nous avons à dire, c'est le courage qui lui fit prendre à deux mains sa chaîne pour en épargner le poids à cet être hargneux et vide. Elle apprécia nettement sa position, en la comparant à celle des autres femmes, et elle se convainquit qu'elle était ce qu'elle devait être de toute nécessité. Elle ne se trouva ni plus malheureuse ni plus abandonnée que toutes les femmes qu'elle repassa dans sa mémoire; elle se réjouit même de ce que le temps d'illusion s'était dissipé assez tôt pour lui rendre sa liberté d'esprit, et elle se dit au bout de ses réflexions : puisque toutes les femmes se trompent, chacun doit chercher à se raviser à temps, afin de ne pas user son cœur à un amour de dupe. Lorsqu'elle releva les yeux vers son mari elle était tranquille et sereine : en ce moment l'épouse n'existait plus et la femme commençait : — Mon ami, vous avez tort de désespérer; votre maladie ne vous tiendra pas long-temps, car c'est moi qui entreprends votre guérison. - Bravo ! mais ma chère, prenez garde, vous êtes trop douillette pour ce rôle de sœur de charité. - Aussi ne le serai-je pas long-temps, dit-elle, en

s'accompagnant d'une gracieuse minauderie, qui fit perdre à son mari le sens intentionnel de ces paroles.

— Que comptez-vous donc faire, ma charmante ?

— Une chose toute simple à laquelle je songe depuis une demi-heure : aller prendre une consultation pour VOU1S,

— Où ?

— A Garaison.

— Auprès de qui ?

— C'est mon secret.

— Et vous voulez partir ?

— Quand vous voudrez, monseigneur; et elle s'inclina avec un sourire qui semblait plutôt railleur que révérencieux. Le baron s'y méprit, et, pour continuer ce qu'il croyait une plaisanterie, il se leva gravement et débita avec un sérieux affecté une permission gigantesque de ridicule, après quoi, il partit d'un rire fou auquel sa femme se joignit, car décidément elle le trouvait ridicule en ce moment ; elle le jugeait déja digne de son sort, et elle jouissait du sien par anticipation.

— Il faut un miracle, vous le savez, disait le mari, songez à m'apporter un miracle; il y a des gens qui n'y croient pas, qu'importe, il me le faut pour guérir. Depuis que la statue de Notre-Dame est sortie de la chapelle, on dit les prodiges fort rares, arrangez-vous.

— Je le sais, dit la baronne pressée d'en finir. .

— Ce pieux larcin fait » à Garaison lui a ôté toute sa poésie, toute sa jeunesse; elle avait là le secret de sa puissance morale et de cette fascination qui attirait autrefois les masses de si loin. A présent, le charme est rompu, son insluence est détruite ; les badigeonneurs et les charlatans ont beau faire pour ressusciter cette morte, ils galvanisent son cadavre, voilà tout. Ma chère, continuait-il avec un air d'insolente protection, il n'y a plus ni dévots, ni croyans, ni longues siles de pélerins agenouillés dans son église, entassés dans ses cours, répandus dans ses champs, dans ses bois ; multitude silencieuse et recueillie, se courbant sous la bénédiction d'un chapelain, comme Rome sous celle du pape, quand il jette du haut du château SaintAnge cette sublime parole que le christianisme seul du moyen âge a pu trouver : Urbi et orbi. Tout cela est maintenant absurde et trépassé comme ce mort qui vient de quitter son ame sous mes fenêtres.

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— Je le sais encore, disait avec impatience la baronne qui se sentait soulevée de dégoût.

— La sollitude a gagné si bien votre pauvre chapellenie, que l'on peut dire un miracle l'arrivée d'un étranger dans cette enceinte où se sont reposées les générations de quatre siècles éteints. Autrefois c'était une dévotion qui attirait à Garaison; aujourd'hui c'est une partie : cela seul explique l'esprit religieux de notre époque.

— Ce que vous dites là est plus juste que vous ne pensez, dit-elle en se retirant, pour couper court à ce long monologue, qu'elle entendit long-temps après

* son départ se continuer en soliloque, mais elle ne s'en *inquiéta plus.

Le lendemain, c'était par une belle matinée du mois de juin, la baronne sortait du château au grand galop de son cheval. On eut cru à la voir ainsi s'élancer, qu'elle prenait sa liberté et qu'elle se laissait emporter par le désir effrené d'en jouir. Son mari s'était mis à la , fenétre en bonnet de nuit et la regardait avec bonhomie. Dieu voulut qu'elle ne le vit pas, sans quoi la mesure de ses torts et de ses ridicules eut été comble. Elle continua donc de galoper devant elle de toute la vitesse de son cheval; elle ne tourna la tête que lorsqu'elle se fut arrétée au milieu d'une brillante cavalcade qui l'attendait. Elle se composait de dames et de jeunes gens. Les dames étaient toutes jeunes, et il y en avait parmi elles de jolies. Les jeunes gens avaient tous dans leur tournure et leurs habits, ce genre qui se nomme irréprochable et qui s'estime dans un salon avant la fortune et le talent. Cette troupe folle eut bientôt franchi la distance qui la séparait de Garaison; elle déboucha en masse et au grand trot dans la cour. Puis elle se fractionna en un moment dans les chapelles abandonnées pour le pied à terre. Autrefois je n'aimais rien tant que de voir s'élancer une femme de cheval; il y a dans ce mouvement tant de gracieuseté, une si voluptueuse aisance, un si mystérieux encouragement, qu'on laisse aller malgré soi la folle du logis à l'aventure. Mais lorsque c'est sur notre robuste épaule de jeune homme, qu'une femme met ses deux mains pour sauter sur le sol, oh! alors c'est un bonheur sous lequel l'ame la plus sorte s'émeut et fléchit. Cette fois il arriva que ces dames ne recoururent à

personne et sautèrent plus lestement à terre q'ie leurs cavaliers. On aurait dit une mystilication préparée d'avance et jouée d'un commun accord; puis elles se mirent à courir, rieuses et folles, par le cloître et par les corridors, furetant dans les chapelles désertes et les confessionnaux vides, et puis elles entrèrent dans l'église, dont l'autel ce jour-là était chargé de fleurs pour une fête du lendemain. Leur prière fut bien courte, je vous assure, et j'ignore si elles demandèrent pardon à Ijieu de l'espiègle péché qui les tentait; je l'ignore, mais elles avaient en priant les yeux sur les bouquets qui scintillaient dans le chœur. Evidemment le désir ft1t trop fort, car elles se levèrent spontanément et volèrent comme des abeilles vers ce parterre du Seigneur. En quelques minutes tout fut butiné, tout s'englontit dans les tabliers de ces dames. La frivolité leur fesait oublier le sacrilége; mais lorsqu'il sut consommé, clles se regardèrent toutes confuses, en cachant leurs bouquets qui leur pesaient déja comme une profanation. La baronne de L. seule montrait triomphalement ceux qu'elle avait conquis, et s'en fesait aux yeux de ses compagnes comme une sorte de trophée. C'était faire parade de sa faute; personne n'osa limiter. Un jeune homme seul, entre tous, voulut venir à l'aide de cet orgeuil d'enfant, et se dévoua bravement à en partagcr le blame. Ce jeune homme était un médecin, fixé depuis deux ans à la campagne où il n'avait guère eu le temps de cultiver son ancien métier de roué. Peut-être clierchait-il à s'y remettre. Les sourires railleurs qu'il rencontra sur toutes les lèvres lui firent monter le sang aux joues et iui clouèrent les yeux à terre; mais en ce

· moment un regard traversa le sien et le releva en

face de tous. C'était la baronne qui rendait à son tour appui pour appui. Avait-elle ou non résléchi ? Avait-elle calculé la portée de l'engagement tacite qu'elle venait de prendre ? Ce regard si fixe et si heureux avait-il pour objet seulement de faire cesser l'embarras d'un homme ou de l'en remercier ? nul ne le savait; mais le caractère net ot franc de la jeune femme donnait matière aux suppositions. L'on savait que sa résolution une fois prise , elle l'avouait hautement et n'en changeait jamais. Toutes les sensations de son ame se voyaient ou s'entendaient au dehors comme des coups de marteau sur une statue de bronze. Toutes ses décisions étaient irrévocables et sans appel; nul ne se roidissait comme elle pour les soutenir, ce qui fesait dire à ceux qui la connaissaient que cette femme ne vivait que par la volonté. Elle avait une de ces figures d impératrice romaine, dont les lignes pures et fermes annonçaient à la fois de la grace et de la fierté; un front large et poli comme du métal, des yeux noirs qui dans la ioie étaient doux et pleins de velours, mais dont la colère fesait par fois sortir les étincelles qui s'y cachaient comme des griffes dans la patte soyeuse d'une béte sauve. Son cou surtout était superbe, parce qu'il était presque toujours gonflé d'orgeuil. Il était dur et long; on eut dit le cou d'une statue antique finement taillée dans un marbre de Carrare. Il ondulait avec tant de grace à chacun de ses mouvemens, que cela seul était une séduction. Mais il était beau, surtout lorsque l irritation en venait creuser les lignes , crisper les muscles et mettre toutes les artères en saillie. Il était gros ct puissant alors

comme un cou de panthère. I)ans ces momens, l'harmonie de la grace n'existait plus, elle était remplacée par l'harmonie de la force. Il y avait ainsi en elle deux natures, toutes deux belles, et toutes deux puissantes, et surtout toutes deux unies. C'est à cela qu'elle devait le degré de supériorité qu'elle savait presque toujours prendre et que personne ne lui contestait; ceux qui la connaissaient, étaient les premiers à céder à son influence et à se courber sous son regard ; aussi parut-elle plus étonnée que blessée de l'attention qui s'attacha à elle au moment où elle sembla accepter l'aveu indirect que le jeune médecin lui avait fait comprendre à force de gaucheries ; confiante et fière, elle laissa ce petit sentiment humain saire son temps, sans daigner s'en apercevoir, après quoi, elle reprit son insousiance et montra de nouveau ses fleurs aux autres dames ébahies : « A moi, dit-elle, le plus gros péché, puisque » j'en ai la plus grosse part ; » et elle se laissa aller à un rire si franc que la gaieté reprit sur toutes les figures. - Allons vîte au confessionnal du Fournil, dit une dame. - Oui, mais il faut quelqu'un pour se charger du pardon, répondit la baronne, qui vit à ces mots tous les regards se porter sur le médecin effrayé. - Eh bien, monsieur, reprit la baronne avec calme et dont le cœur approuvait sans doute ce choix muet, voulez-vous que ce soit un autre, ou aimez-vous mieux vous réserver pour faire ma pénitence en punition de votre complicité ? Le tumulte qui se fit empêcha ce dernier de parler ; mais ses yeux se levèrent sur la baronne, si pleins de reconnaissance et d'amour que sa parole aurait échoué à faire une réponse aussi complète. - Au Fournil ! au Fournil ! criaient toutes les voix, dont la plupart se perdaient déja sous les voûtes du cloître. - Suivons-les, dit la baronne, en prenant le bras du jeune homme qu'elle remercia ainsi. Savez-vous ce que c'est que le Fournil à Garaison ? c'est un côté du Moutier qui se trouve au sud-ouest de tous les bâtimens, dans la partie ruinée et après le cloître , qu'il faut traverser pour y arriver; les deux fours qui s'y allument encore aujourd'hui expliquent on nom. Il est formé par une grande salle en parallélogramme, a la voûte très basse et légérement ogivée; quatre arètes de pierre qui partent des quatre angles de ce carré-long vont se réunir à la voûte, de façon à former une véritable croix de Saint-André. Un cordon de granit, à quatre pieds du sol, lui sert de ceinture à l'intérieur; si vous vous inclinez dessus pour parler à voix basse, votre souffle, quelque imperceptible qu'il vous paraisse, sera distinctement entendu du point diagonalement opposé. Ce phénomène est très rare dans le Midi; on l'observe cependant aussi dans les abbayes de Rabat et de Maguelonne ; c'est un secret d'architecture ancienne, dont nous, pauVres ignorans, ne connaissons que les effets, et dont nous ne sommes pas trop sûrs que les artistes modernes aient retenu les causes. Il est encore bien des couplesqui se rendent au Fournil de plusieurs communes du Magnoac. Ils aiment à aller mettre là leur affection en lisiere, afin de garder longtemps cette jeunesse du cœur qui poétise la vie. C'est

une superstition; mais on dit généralement dans le pays que toute union, pour être vraie et durable, doit commcncer au Fournil. La baronne connaissait cette sorte de maxime populaire; elle n'avait jamais songé, ni à la reconnaître, ni à la nier; mais au moment où elle s'assit dans un angle de la salle et qu'elle vit le jeune médecin se baisser pour commencer une conversation d'où allait peut-être dépendre son avenir, elle eut peur de l'engagement qu'elle allait prendre, et elle se recula. Elle resta quelques minutes silencieuse à écouter la lutte qui se livrait dans son cœur pour en savoir l'issue. Puis, et avant que personne se fut aperçu de son hésitation, elle se rapprocha résolument de la muraille, et se mit à écouter. La voix qui lui parlait était claire, pénétrante et tellement rapprochée, qu'elle croyait souvent en sentir le soussle dans ses cheveux ; alors elle se retournait avec des frissons dans les chairs; mais elle se retrouvait seule, et à une distance de plus de cinquante pas de celui qui parlait. Ce qu'ils se dirent, personne ne l'a jamais su. Seulement, vers la sin de leur causerie, la noble dame trembla comme si quelque chose l'eût touchée. Elle porta brusquement la main à sa joue : elle l'avait tenue un instant appuyée sur la pierre où un baiser était venu l'atteindre. Quand elle se leva, le jeune médecin était près d'elle; ils étaient tous deux radieux, et ils échangèrent, pour la première fois, une discrète pression de main. — Eh bien! la confession, dit toute la compagnie qui tenait à mentir pour prouver qu'elle avait tout compris. — Elle n'est que commencée, se hâta de répondre le médecin; madame me doit encore sa consession générale. Lorsque la baronne de L. revint le soir à son château, elle trouva son inévital le mari, qui lui dit avec le sourire le plus voltairien qu'il sut trouver : — Eh bien ! madame, le miracle ? — il a eu lieu. — Et la consultation mystérieuse ? — Je l'ai prise. — Eh bien! alors, dit-il en coutinuant de ricaner, j'en attends les effets surnaturels; car c'est pour moi, sans doute, que tout cela c'est fait. - Vous vous trompez, dit la baronne. - Alors, pour qui ? - Pour moi, et elle appuya sur ce dernier mot avec un si féroce égoïsme, que le baron resta toute la journée à s'en demander les motifs. Le lendemain et les jours suivans, il poursuivit ses recherches sans être plus heureux. Nous ne savons guère s'il les aurait de long-temps abandonnées, si la mort n'était venue l'arreter au bout de quelques mois dans ses plans d'Inquisition indirecte. Il s'éteignit rongé par une douleur morale que personne ne voulut comprendre, et dans un isolement que le septicisme lui avait préparé d'avance. Et, comme si sa femme n'avait été qn'un instrument qui devait se briser après coup, on apprit bientôt que le remords lui avait fait quitter la contrée pour aller expier sa faute dans une retraite, où aucune affection n'est encore venue la conscler.

Charles BÉRIN.

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